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SxJ^ris
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PROFESSOR J.S.WILL
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PAUL BOURGET
DE l'académie française
Études et Portraits
Etudes
anglaises
EDITION DEFINITIVE
JBRAIRIE PLON
ETUDES ET PORTRAITS
• •
ÉTUDES ANGLAISES
DU MEME AUTEUR, DANS LA MEME SERIE
(Ouvrages déjà parus ou en cours de réimpression)
CRITIQUE ET VOYAGES
Essais de psychologie contemporaine, 2 vol — Études et
Portraits, 3 vol. — Outre-Mer, 2 vol — Sensations d'Italie,
1 vol. — Pages de critique et de doctrine, 2 vol.
ROiVIANS
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d'amoiir, i vol. — André Coraélis, 1 vol. — Mensonges,
I vol. — Physiologie de l'amour moderne, i vol. — Le Dis-
ciple, I vol. — Un Cœur de femme, i vol. — Terre pro-
mise, I vol. — Cosmopolis, I vol. — Une Idylle tragique,
I vol. — La Duchesse bleue, i vol. — Le Fantôme, i vol.
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I vol. — L'Écuyère, i vol. — Un Drame dans le monde, i vol.
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L'Irréparable, suivi de Deuxième Amour, Céline Lacoste
et de Jean PtÇaquenem, i vol. — Pastels et Ea ix-Fortes, i vol.
— François Vernaates, i vol. — Un Saint, i vol — Recom-
mencements, I vol. — Voyageuses, i voi. — Complications
sentimentales, i vol. — Drames de famille, i vol. — Un
Eomme d'affaires, i vol. — ironique, i vol. — L'Eau pro-
fonde, I vol. — Les Deux Sœurs, i vol. — Les Détours du
cœur, I vol. — La Dame qui a perdu son peintre, i vol. —
L'Eiivers du décor, i vol. — Le Justicier, i vol. — Ano-
malies, I vol.
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La Vie inquiète, Petits Poèmes, Édel, les Aveux, Poésies
inédites, 2 vol.
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Un Divorce (en collaboration avec M. André CuRv), i vol.
— La Barricade, Chronique de igio. I vol. — Un Cas de
COE science (en collaboration avec M. Serge B.\SSET), i vol.
— Le Tribun. Chronique de igii. i vol.
ŒUVRES COMPLETES
Édition in-S° cavalier sur beau papier vergé d'alfa.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1903
Études et Portraits
- * • -
Études anglaises
PAUL BOURGET
DE L ACADEMIE FRANÇAISE
Édition définitive
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON- NOURRIT Er C'\ IMPRIMEURS -ÉDITEURS
8, RUE GARANClÈRE-6*
Tûtts droits réservés
^'s
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Droits de reproduction ot de traduction
réserves pour fous pays.
Fabriqué en France.
AVANT-PROPOS
Quand les Etudes anglaises qui composent cs
voliCiue ont été publiées pour la première fois,
en 1888, elles se composaient des Notes sur l'île
de Wight, l'Irlande, l'Ecosse et les lacs anglais,
des Sensations d'Oxford et des Croquis d'outre-
Manche. On y a joint, pour les compléter, dans la
présente édition, des Lettres de Londres adressées
au Journal des Débats durant Vété de 188^; une
étude sur l'Esthéticisme anglais, et une autre sur le
Jubilé de la Reine. Cette adjonction ne change pas
le caractère de ces pages qui demeurent ce qu'elles
étaient, de simples feuilles détachées d'un journal de
route. Le livre était précédé, en 1888, de quelques
\ lignes qu'il sera utile de reproduire ici : « Pour
\ laisser à ces notes leur complète valeur de docu-
: ments, V auteur s'est abstemt de corriger, comme cela
lui eiU été facile, certaines nuances de surprise qui
se rencontrent dans ses premières lettres sur l'An-
gleterre. Il prie ses amis d'outre-Manche d'être in-
dulgents à ces n'^'n'etés qui indiquent mieux la
nature de l'effet p/odi:it par la civilisation anglo-*
II AVANT-PROPOS
saxonne sur un écrivain français soudain trans-
porté hors de son cadre habituel. » Cet avertisse-
ment précise en la limitant la portée de ce recueil
d'esquisses. Vambition de leur signataire serait
comblée si ces croquis d'après nature prenaient
place dans la valise de quelques-uns de ses com-
patriotes en route pour Londres, et les aidaient à
mieux recevoir la grande leçon de santé politique
et sociale qui se dégage du monde anglais.
Janvier iyo6.
ETUDES ANGLAISES
I
L'ILE DE WIGHT
Ryde, ii ao&t 1880.
En commençant ce journal, sous forme de notes
^ns unité, d'un premier voyage en Angleterre qui
sera court et qui n'a pu être préparé, je demande
son indulgence au lecteur de ces pages hâtives,
griffonnées au hasard, et n'importe où. Celles-ci,
par exemple, auront été mises au net sur la table,
encombrée de réclames, d'une salle d'attente, à l'ex-
trémité de la jetée qui termine la petite ville de
Ryde, et parmi le tumulte des voyageurs qui arri-
vent en tramway ou en chemm de fer, — ■ l'un et
l'autre sur cette jetée courent parallèlement, —
et qui vont s'embarquer pour Portsmouth. La cloche
sonne, le bateau crache sa fumée, les appels gut-
turaux s'échangent d'un bout à l'autre de la ter-
rasse. Certes, les jeunes filles au chapeau en ca-
4 ÉTUDES ET PORTRAITS
briolet et aux gants brodés de larges côtes qui
causent à deux pas de moi, — certes, le négociant
qui prend son encre au même encrier pour terminer
des lettres d'affaires, — certes, encore, la ûlle de
comptoir aux yeux étonnés à qui j'ai acheté ces
feuilles de papier à lettres et emprunté cette plume,
ne se doutent guère que j'essaye une esquisse
d'après nature du paysage qui s'étend autour de
nous. Ainsi va le monde, chacun suivant sa desti-
née, suivant sa pensée et ne montrant que la ligne
extérieure et comme le fantôme de lui-même. Nulle
part le sentiment de la solitude de chaque exis-
tence n'est plus visible qu'au cours d'une visite ra-
pide dans un pays dont on entend mal la langue.
Mais la beauté du spectacle mouvant des vagues
dissipe bientôt cette mélancolie. A l'horizon s'eflile
la ligne élevée de la côte anglaise; les maisons de
Portsmouth luisent toutes blanches sous la lumière
crue du soleil, à peine séparées de nous par une
mer d'un clapotis infiniment doux, une mer de
nuance pâle, dont le vert tendre ondule, comme
mêlé de lait. A droite et à gauche, si l'on détourne 1
la tête, ce sont les bosquets de l'île, de grandes
masses d'arbres noires. Là-haut, un ciel d'été, d'ua
azur trop chaud, comme pesant, laisse lentement
s'amasser en lui une vapeur d'orage. C'est bien
l'instant de recueillir, avant qu'elles ne s'effacent,
les deux ou trois images restées dans le fond
des yeux depuis Paris. Encore une fois, ces notes
n'ayant pas la prétention de découvrir l'Angle-
terre, qu'on les excuse si elles paraissent ou trop
L'ILE DE WIGHT S
banales ou trop personnelles II est malaisé d'éviter
un de ces défauts sans tomber dans l'autre.
... Aucun incident entre Paris et Calais, sinon la
beauté du soleil couchant. Mais comment rendre
cela avec des mots? Sur la ligne de l'horizon,
noire de forêts, une mince bordure d'un rouge in-'
tense va se fondant à travers toutes sortes de cou-
leurs diverses, jusqu'à ce qu'elle arrive au vert le
plus délicat, comme dans les fonds de tableaux
qu'affectionne Léonard. Une première étoile brille
d'un éclat d'or blanc sur ce vert si fin. Même mes
voisins, deux forts Anglais doués de muscles et
presque pareils à de vieux arbres par la solidité de
leur structure, regardent longuement cette éme-
raude pâle de la coupole du ciel. Puis, en une mi-
nute, comme si une invisible main avait tiré sur
celte coupole un rideau sombre, le ciel s'obscurcit,
un frisson froid court sur la nature, et avant deux
beures le train commencera de s'engouffrer dans
CCS gares de nuit si tragiques d'aspect et toutes pa-
reilles à des usines, avec la noirceur et le sifflement
des machines, les allées et venues des lanternes. La
différence entre l'homme ancien et l'homme mo-
derne est comme rendue perceptible par ces vio-
lents contrastes entre les paysages faits de lumière
et les paysages d'industrie. Malgré moi, devant le
xirmament, appelé par le poète antique « l'incor-
ruptible », et semé de sa poussière d'étoiles, je me
6 ÉTUDES ET PORTRAITS
rappelle la fantaisie sinistre de riiumoriste des
Contes cruels, qui parle du temps où des projec-
tions de lumière électrique permettront d'utiliser
enfin cet espace inutile et d'y faire flamboyer de
gigantesques affiches-réclames. ^•
... Puis ce fut l'entrée dans Calais, à une heure
du matin, à pied, tandis qu'un domestique d'hôtel
roule les bagages sur un haquet. Les remparts que
la ville moderne n'a pas encore débordés forment
une masse épaisse et sombre au milieu de laquelle
la porte et la rue en enfilade détachent une sorte
de corridor de clarté. Une fête qui dure depuis près
d'une semaine enguirlande les édifices publics de
lampions de couleurs. Le beffroi à jour, ainsi paré
de lanternes rouges, bleues et jaunes, semble
quelque tiare de géant incrustée de fabuleuses
escarboucles. Des cafés sont ouverts et répandent
leurs tables sur la place, comme en Italie, parce
que la nuit est douce et invite à la buverie en plein
air. A la lueur de toutes ces lanternes, je lis quel-
ques affiches : des mots anglais sont à côté de tous
les mots français, indiquant le prochain voisinage
de l'autre pays. M y native land, good bye, disait
Byron; c'est le cas de répéter plus gaiement le mot
du poète.
... Autre vision très saisissante : celle de l'ap^
proche de la côte anglaise avec la tour du château
de Douvres, bien en face. Cette côte coupée à pic
L'ILE DE WIGHT 7
oaontre une épaisseur de terre blanche, couverte,
cx)mme d'une croûte légère et menue, de champs
de blé et de prairies vertes. De petites barques de
tous côtés courent sous le vent qui remplit douce-
Sfient leurs voilures, et c'est vraiment quelque chose
de bien vivant que ces bâtiments à toiles, grands
ou petits, tout mêlés qu'ils sont à la vie chan-
geante de l'atmosphère, au lieu que les paquebots
à vapeur restent en dehors de cette atmosphère, ou
mieux lui imposent la force mécanique de leur
impulsion. Ceux-là surtout qui sont d'une masse
considérable représentent ce caractère brutal de la
force nue. Le nôtre est un des plus grands parmi
ceux qui font le service de la Manche. Deux ba-
teaux le composent, reliés au centre. Il est muni
de quatre machines qui obscurcissent l'air de leur
jet de fumée. Charriant derrière lui un remous qui
trouble la verte nappe d'un floconnement formi-
dable de flots blancs, il avance comme une mai-
son, j'allais écrire comme un morceau de ville, dont
le sol tremble à peine; et, en se penchant par une
des ouvertures m.énagées au-dessous du pont, on
aperçoit les gigantesques poumons d'acier qui
halètent dans la poitrine du monstre. La bielle
grosse comme deux corps d'hommes est lancée avec
un élan effroyable, puis aussitôt ramenée en arrière.
Le chauffeur noir de charbon peine, à côté, dans
un barathre de suie, de fumée et de tapage, et sur
ie devant du bateau, entre les deux proues qui fen-
dent la mer, un courant s'est établi qui précipite
i'eau avec une fureur de torrent, tandis que là-haut,
8 ÉTUDES ET PORTRAITS
insoucieuses du labeur des hommes et des choses
dont est faite leur sécurité, les demoiselles blondes,
prises dans la gaine de leur ulster ajusté, s'appuient
à leur parapluie, serré comme elles dans son four-
reau de soie; et du bout de leurs dents blanches,
elles sourient à la patrie aperçue. Sir Bulwer Lyt-
ton, dans son roman à'Ernesi Maltravers, a écrit
la confession de tous ses compatriotes quand il
commence le chapitre oii son héros revient du con-
tinent, par cette phrase ou une bien analogue :
« Je plaindrais, j'estimerais peu le citoyen anglais
qui pourrait rentrer dans notre île sans un transport
d'orgueil de la retrouver si grande par la force
morale de son peuple!...»
... Des maisons et encore des maisons, et, quoique
le ciel soit d'un bleu si joli, celui de la dernière
heure d'un beau jour d'été, une impression presque
terrible s'échappant de cet entassement, — la même
impression infligée par l'allure des passants, les
cris des cochers, l'énormité des ponts, l'effort de
la rivière, — quelque chose de surhumainement
solide et d'entretenu par un travail surhumainement
poussé; ainsi m'est apparue Londres, comme à tous
ceux qui l'ont traversée. Qu?.nd on est à deux et
que l'on cause de France, le spectacle n'est que
curieux. Tout seul et par un jour de brume, on doit
le trouver écrasant... Le temps d'errer un? soirée
avec mon ami Louis G***, que j'ai entraîné jus-
L'ILE DE WIGHT f
qu'ici, le long de Piccadilly et de Regent's Street,
— trois heures de chemin de fer, une demi-heure
de bateau, et voici que, parti de Paris il y a trois
jours, je puis achever ces pages sur l'esplanade de
la jetée de Ryde, au son d'une musique militaire
qui vient de s'installer sur la terrasse, et devant les
uniformes rouges des soldats qui, après une valse
de Waldteuffel, entonnent, comme il convient, le
God save the Que en!
II
Shanklin, 16 août 1880.
Le petit village dont je viens d'écrire le nom,
inconnu de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Pari-
siens sur mille, est en bon train de devenir
quelque chose comme le Deauville de l'île de
Wight, mais un Deauville qui n'aura du sablon-
neux et peu maritime Deauville que l'élégance des
maisons. Ici la mer déferle tout au bas de la fa-
laise et la campagne verdoie délicieusement. En
1846, les géographes décrivaient Shanklin comme
un « hameau tout pauvre et dispersé ». Aujourd'hui
la population est de plus de 4,000 âmes. L'a dou-
ceur de la plage sans galets et la beauté du site
expliquent le succès de cette coquette station, qui
n'est qu'à une demi-heure de chemin de fer de
Rycle, partant à quatre heures de Londres. Shan-
klin est d'ailleurs le village classique des romr.ns
10 ÉTUDES ET PORTRAITS
anglais, avec la coquetterie de ses cottages, semés
parmi les arbres et garnis de rosiers grimpants.
Des pelouses tondues au ras du sol, m.oelleuses
comme du feutre, vertes et fines, séparent du che-
min ces riants cottages. A travers les grillages des
portes ou par-dessus les haies vives, fieuries de lise-
rons, vous apercevez de jeunes athlètes en cos-
tume blanc, la petite toque posée sur le derrière de
leur tête blonde, chaussés de sandales à semelle de
caoutchouc, qui jouent au lawn-tennis avec des
jeunes filles armées de raquettes. Derrière les car-
reaux à guillotine des fenêtres ornées de plantes,
vous devinez les salons, meublés d'acajou sombre
et luisants comme l'intérieur d'un nécessaire de
voyage, où des personnes respectables prennent
un nombre incalculable de tasses de thé, — et
là-bas, c'est, à travers les arbres, la ligne de la mer
dont le bleu intense ou le gris sombre se détache,
suivant la gaieté ou la tristesse du jour, sur le bleu
plus pâle ou le gris plus tendre du ciel.
...La vie d'une ville de bains de mer, c'est sa;
plage. Allons-y donc, quoique nous ne soyons ar-
rivés que depuis deux heures et que le soir tombe.
S'il y a un Casino, nous y entrerons. Notre attente
de Parisiens flâneurs et mal renseignés est trom-
pée. Il n'y a point de Casino. L'esplanade, comme
on dit ici, lisez la plage, est parcourue mélanco-
liquement par des ombres qui prononcent du bout
L'ILE DE WIGHT li
des dents des phrases rares, et le seul endroit de
réunion est une sorte de terrasse de verdure, à
cent mètres au-dessus de cette plage, en pleine fa-
laise, où un orchestre du lieu joue, à grand ren-
fort de cuivre, des airs de valse et de polka. Sous
la molle lueur d'une lune d'été, que corrigent les
lueurs plus crues de nombreux becs de gaz, la
foule des mères de famille et des jeunes gens
erre gravement, tandis que les notes s'éparpillent
dans la légère brise qui vient du large. Les musi-
ciens portent sur leur épaule, gauche ou droite,
selon l'instrument, une façon d'épaulette en métal,
à l'extrémité de laquelle est fichée une petite lan-
terne qui éclaire leur partition posée devant eux.
Avec des figures sérieuses d'officiants, ils exécutent
des morceaux d'opérette en vogue chez nous il y a
cinq ou six ans. A la queue leu leu et au hasard
du pot-pourri, les motifs des Cloches de Corneville
défilent bruyamment. C'est la mélodie chère aux
modistes : J^ai fait trois fois le tour du monde...
C'est le Va, petit mousse... auquel se complaisent
les canotières de Bougival. Le souvenir du Paris
facile qu'évoquent ces accords contraste étrange-
ment avec l'aspect familial des figures qui les
écoutent aujourd'hui. Même des ralentissements et
des inexactitudes de mesure enlèvent à ces phrases
ce qu'elles ont de si parfaitement adapté à la
sensibilité des petites dames qui gagnent leur vie
au pourtour des Folies-Bergère. C'est bien du Paris
encore, mais du Paris traduit, du Paris avec l'ac-
cent britannique, et le ronflement subit de l'inévi-
IS ÉTUDES ET PORTRAITS
table God save the Queen achève de nous rappeler
que nous sommes, quoique si près, dans un autre
monde.
... Au service, le matin du dimanche. Il y a
quatre temples à Shanklin. D'ici à deux ans, il y
en aura huit. Celui-ci est le plus grand et il appar-
tient à l'église orthodoxe. De onze heures à midi
et demi, la séance est longue; mais l'impression est
assez originale pour que cette longue séance passe
vite. Sur une mélopée gutturale^ l'assemblée tout
entière accompagne les psaumes. Aucun chuchote-
ment, aucun sourire, rien de ce caractère de m.on-
danité, mi-convenable, mi-sceptique, d'une cérémo-
nie pareille dans une ville d'eaux en France. Si la
conviction n'est pas sincère dans tous les cœurs,
. — et comment le savoir? — elle est sincère sur
les figures. Mon compagnon et moi, nous sommes
sans livres de prières, les bras croisés. Je me sens
frappé doucement au coude -. c'est une jeune
fille qui m'offre son recueil de cantiques, en me
marquant du bout de son doigt ganté le verset
qui se chante. La voisine de mon compagnon fait
mieux encore, elle lui tend son livre ouvert et suit
avec lui. Elle est jolie et joliment mise. Son petit
garçon remue et n'est pas sage. D'une main elle
lui fait signe de se tenir tranquille, de l'autre elle
tient toujours son livre devant les yeux de son
voisin, chante à raccompagnement. Tout cela san«
L'ILE DE WIGHT 13
l^ombre d'une coquetterie. Dans la simplicité de
sa foi profonde, elle n'admet pas une minute que
son action puisse être mal interprétée. La diffé-
rence entre notre nation et celle-ci apparaît d'une
façon saisissante. Chez nous, en dehors des dévots
et des dévotes, la religion est presque toujours à
côté de la vie. Il est trop souvent de bon ton d'en
avoir ou de ne pas en avoir, selon la coterie dont
on fait partie. Ici la religion est vivante dans
c; un des fidèles. L'ironie, cette lame sans poi-
gnée, qui blesse à la fois celui qui la manie et celui
qu'elle perce, reste étrangère à ces descendants des
puritains. Ils ne regardent pas et ne se sentent
pas regardés. Absorbés dans l'émotion personnelle,
iis semblent parler à leur Dieu directement, comme
s'ils étaient seuls avec lui. En même temps, comme
il faut que le sens de la commodité matérielle, ce
dogme de l'existence anglaise, ait ses droits même
dans la maison du Seigneur, des tabourets, savam-
ment rembourrés et d'une pente bien calculée, sont
là pour empêcher que l'agenouillement ne soit
pénible. — Et infatigable, monotone, rauque, la
Mélop'ée continue, coupée seulement par la lecture
que le pasteur fait en chaire d'un sermon écrit. Il
prononce ses phrases d'une voix rythmiquement
saccadée. Il est immobile et comme garrotté dans
sa chaire. Une machine n'est pas plus mécanique, et
•ependant ce ne sont, dans la salle très remplie,
que couleurs violentes des étoffes, que rubans verts,
rouges ou lilas, que tournures compliquées des
diapeaux. La lumière du soleil entre par les car-
14 ÉTUDES ET PORTRAITS
rcaux en verre de vitre sans peinture. Elle incen-
die encore ces étoffes et ces rubans des chapeaux.
Mais qui donc y prend garde, sinon mon ami et
moi, et que nous étonnerions les aimables ritua-
listes qui nous ont prêté à lire dans leurs livres, si
nous leur prêtions, nous autres, à lire dans notre
pensée!...
... Impossible de se baigner ce dimanche.' A
partir de neuf heures du matin, les cabines rou-
lantes sont rangées contre la falaise. Même la
mer, toute nue, et sans un des bateaux de plaisir
qui l'égayent les jours de semaine, a l'air d'obser-
ver la loi commune et de ne pas travailler. Graves
et en chapeau de haute forme, les bourgeois pas-
sent dans les rues dont les magasins sont fermés.
Au restaurant, nous demandons de l'aie. Après
quelque hésitation, le garçon nous en apporte.
Puis, quand il nous remet la note, il nous fait
remarquer que l'aie n'est pas portée siu: cette note :
• — '« Il nous est défendu d'en vendre le dimanche, »
ajoute-t-il sans sourire. Cette hypocrisie de ta-
verne nous divertit une minute; puis nous descen-
dons sur la plage presque déserte, au pied de
cette falaise où le premier soir nous entendîmes
l'orchestre attaquer la Valse des Roses, et, le long
de la plage, nous gagnons le Chine.
Le Chine ou ravin, d'un vieux mot saxon «ci-
nan» bâiller, — disent les guides, — est la gloire
L'ILE DE WIGHT ij
de Shanklin. Longfellow a composé sur la source
qui coule par la fissure de son entrée six vers qui
sont inscrits à même le rocher : « O voyageur, arrête
ton pied fatigué. — Bois de cette fontaine pure et
douce. — Elle coule, pour le riche et pour le pau-
vre, la même. — Puis, va ton chemin, te souvenant
encore, — le long de la route, au-dessous de la
colline, — du verre d'eau offert en Son Nom.» Le
Chine est une échancrure de cinq cents pieds de
long et de trois cents pieds de large à son extré-
mité. La mer brise là-bas, mais ici ce sont des vé-
gétaïions d'une puissance énorme, entretenues par
la constante humidité. Des fougères gigantesques
grimpent sur le roc d'où l'eau suinte. Des touffes
d'arbres foisonnent. Vu d'en haut, c'est comme un
gouffre de verdure. Un sentier, soigné comme ce-
lui d'un jardin, conduit le voyageur jusqu'au fond
du ravin, puis de là remonte sur la falaise d'où
le regard découvre, à l'horizon, la côte de Sandown
et partout la mer, crispée et palpitante. Le long du
sentier, des bancs sont ménagés qui permettent
de s'asseoir pour lire ou pour causer, dans la dé-
licieuse solitude de cette fraîcheur et de cette ver-
dure. Au dehors, l'aveuglant soleil se répercute
dans le sable. Ici, ses rayons tremblotent sur les
feuilles et dans le filet d'eau qui tombe en cascade
à l'entrée du Chine. Il est si gai, ce soleil, si joli
et si anglais^ tout confortable et justement placé
pour sécher les sièges de gazon. C'est ici l'endroit
pour ouvrir quelque poète, d'un charme pareil à
celui de ce ravin, élégant et sauvage. Le voisinage
l6 ÉTUDES ET PORTRAITS
de Tennyson, dont la maison de campagne est
dans l'île, nous invite à choisir ses œuvres, et parmi
elles cette Princesse où se trouvent les strophes si
touchantes, et que j'aime à citer comme j'aime à
les relire, sur une jeune fille qui regarde un beau
paysage en versant des larmes sajis cause, de
vaines larmes, dit ie poète : « Vaines, tendres et
tristes — comme des baisers dont on se souvient
après la mort, — ou comme ceux qu'une fantaisie
sans espérance imagine — sur des lèvres qui sont
à d'autres...»
ai
Shanklin, 20 août 1880.
Une affiche, imprimée en lettres noires sur fond
rose, tire nos yeux dans la salle à manger où nous
achevons notre déjeuner. Il y a aujourd'hui aba-
zaar», c'est-à-dire vente de charité, à Ryde. Nous
consultons l'indicateur. Le train part dans dix
minutes et nous voici en route pour la grande
ville. Le même indicateur attribue vingt-cinq mi-
nutes au parcours. Mais dans cette île de plai-
sance, la ponctualité anglaise consent à être, sinon
à paraître en défaut. A chaque station, c'est ua
voyageur en retard que la locomotive attend vo-
lontiers, en indulgente personne. C'est un panier
ou un paquet à mieux placer, deux doigts de cau-
serie entre employés, un peu de la familiarité
L'ÏLS D2 VVîGHT 17
d'une diligence de province, — familiarité mas-
quée d'ailleurs sous une allure automatique, un
appel bref du nom des stations, tout l'attirail du
▼rai voyage britannique, rapide, pratique et méca-
nique. Tant et tant que ce parcours de vingt-cinq
minutes est, le plus souvent, de trois quarts d'heure,
Yoire d'une heure. Mais qui s'en plaindrait? Les
wagons, peu remplis, ont comme un air de salons
roulants, avec les deux fauteuils adossés au centre
du compartiment. La voie semble une allée de
jardin, creusée comme elle est entre des parcs fer-
més seulement de haies vives, et, de place en place,
tremblote, à l'horizon, par quelque échancrure de
terrain, la mer criblée de soleil.
J'ai appelé Ryde la grande ville par comparai-
son avec le minuscule Shanklin. En réalité, avec
ses maisons étagées sur la pente douce d'une col-
line foisonnante de beaux arbres, Ryde n'est pas
plus considérable que Dieppe, mais c'est un Dieppe
quasi sans port. La crique artificielle découpée
par la jetée dans la vaste courbure de l'anse
n'abrite que des embarcations de promenade :
tninces yoles à voile latine, chaloupes à rames, pé-
rissoires manœuvrées à la pagaie. Le train va jus^
qu'au bout de cette jetée. Là, de demi-heure en
demi-heure, un bateau à vapeur dépose et prend
des passagers. II fait le service de Portsmouth
dont les maisons papillotent sur la côte, en face,
avec des tons légers et transparents d'aquarelle.
Sur cette même jetée, et parallèlement au chemin
de fer, comme je le notais plus haut, court un
i8 ÉTUDES ET PORTRAITS
tramway. Un troisième et large chemin est amé-
nagé pour les piétons. La locomotive siffle, les
chevaux du tramway galopent, le flot des prome-
neurs se dirige vers l'esplanade qui sert à la fois
de débarcadère, de gare, de salle de concert et de
lieu de rafraîchissements. Cela fait une vitalité
endiablée sur ce triple chemin, un mouvement
qu'égayent les toilettes hardies des femmes, qu'ac-
compagne l'éclat des cuivres d'un orchestre placé
sur la terrasse, qu'encadre l'ondulation changeante
des vagues, et il faut une conscience d'écrivain en
mal de littérature pour ne pas s'oublier l'après-
midi entier sous le tendelet du débarcadère, où
le vent claquette, en jouissant de ce plaisir déli-
cieux entre les plaisirs : se laisser vivre et regarder
les autres vivre.
La vente se tient à dix minutes de Ryde. De
loin en loin, des bandes de papier, oii est impri-
mée une main ouverte, montrent la route. La végé-
tation de cette île est vraiment celle d'une contrée
méridionale. Des plantes grasses poussent en
pleine terre, énormes et dentelées. Les arbres des
jardins croisent leurs branches sur le chemin. Ils
fomvcnt par instants comme des tunnels de fraî-
cheur sombre où des floraisons de fuchsias, hauts
comme des hommes, éclatent de-ci de-là, féroce-
ment rouges. A travers les fûts de ces arbres, des
pelouses apparaissent, des pièces d'eau écaillées
L'ILE DE WIGHT 19
de vertes feuilles, des maisons élégantes, des par-
terres bariolés. L'aristocratique tenue de ce paysage
s'achève par la tenue choisie des promeneurs. De-
puis huit jours que nous vagabondons à travers
l'île, nous n'avons pas rencontré un homme en
blouse, pas un enfant pieds nus et demandant
l'aumône. On dirait que les Anglais, ces inimi-
tables artistes en confort, ont soigneusement éche-
nillé leur verdoyant jardin d'été de tout ce qui
rappellerait tristement au souvenir le tragique en-
vers du décor social. Comment les jeunes femmes
qui respirent cet air parfumé devant ces jardins,
aussi calmes, aussi réguliers, aussi frais que leurs
sentiments, imagineraient-elles les passions désor-*
données, les révoltes contre le destin, les trépi-
gnements dans la boue, les coupables et folles
fièvres des réfractaires de tous ordres? De là cette
littérature qu'ignore notre France révolutionnaire,
— littérature si souvent oublieuse, dans son parti
pris, des dessous lamentables de l'existence, oc-
cupée à peindre des âmes délicates et rares, des
sentiments distingués, même dans l'axaltatioiL
C'est bien parmi ces villas et sous ce ciel que le
noble et tendre poète Tennyson a pu écrire les
Idylles du Roi, héroïques légendes dont la beauté
purifiée s'harmonise si bien aux rêves de ce monde
anglais, que je comparerais volontiers à une fleur
qui veut ignorer sa tige.
Mais alors pourquoi cette vente de charité,
puisque les moindres brins de ce gazon et les
moindres feuilles de ces arbres semblent ne pas
20 ÉTUDES ET PORTR..
savoir s'il est des misères? Tout simplement pour
tenir en bon état les nombreuses églises qui
dressent leurs croix par intervalles et semblent
elles-mêmes donner un aspect de villégiature heu-
reuse à la piété comme à la mort. Un lierre les
revêt de ses feuilles qui luisent au soleil et dis-
simulent ce que le mur nu et gris aurait d'attris-
tant aux yeux. Entre les pierres tombales du
champ de repos, placé au pied de la gaie chapelle,
l'herbe grandit, drue et soyeuse. Rien de plus
comme il faut, de plus confortable! Pareillement,
rien de mieux entendu pour le plaisir du regard
que Finstallation de la vente, destinée à l'entre-
tien de ces salons du dernier sommeil et de la
prière. Sur une colline d'oii l'on domine la mer
immense et floconneuse, des tentes sont disposées
entre des arbres. Un orchestre militaire a été prêté
pour la circonstance. Dans l'entre-deux des mor-
ceaux, les hommes se reposent sur le gazon vert
qui fait ressortir encore la violente couleur de
leurs habits rouges. Dans la villa, dont les pro-
priétaires ont complaisamment ouvert leur parc
c, la vente, une jeune femme chante au piano, tan-
dis que, sous les tentes, d'autres tiennent des
comptoirs et de leurs yeux attentifs invitent les
passants. Voici que tour à tour des mains irrésis-
tibles nous offrent des billets de loterie, des bou-
quets, des serviettes à thé, de la bière au gmgem-
Lre. Les bouquets sont composés de roses, de
clicvrefeuilles, d'œillets de toutes nuances. Les
serviettes portent sur un de leurs coins, dessinée*
L'ILE DE WIGHT ai
comme au crayon, grâce à un artifice de broderie,
les vignettes du célèbre livre d'images : Under ihe
Window, par miss Kate Greenaway. C'est une
suite de scènes oh des babies anglais figurent,
saisis dans le détail de leur existence intime, avec
une bien amusante gaucherie de geste ou d'atti-
tude. Des cinq et des six petites filles se tiennent
par la main. Elles regardent droit devant elles,
leur large et bonne face auréolée par un colossal
chapeau à bavolet. Un garçonnet a escaladé un
mur trop haut et mord son pouce. Un autre, arrêté
sur la porte d'un cottage, contemple un jardinet
tracé au cordeau, avec une physionomie qui révèle
cinq générations de personnages graves derrière le
petit bonhomme. Il va dire « aoh! » avec l'accent
qu'on sait, celui des blondes jeunes filles débou-
chant le cruchon de bière au gingembre, — ce pré-
texte de plus à boire du poivre qu'ont inventé les
brasseurs anglais. — Et cependant le piano et la
Yoix se sont tus dans le pavillon. Les soldats
rouges sont debout à leurs pupitres. Le cuivre re-
commence de ronfler. Si nous profitions de notre
présence ici pour marcher jusqu'à Quarr-Abbey,
qu'on nous désigne comme un couvent du moyen
âge en ruine.
... Le chemin continue à tourner parmi les haies
vives. L'île de Wignt, en cela, ressemble à l'île de
Corfou. Presque jamais dans la campagne l'œil
flj ÉTUDES ET PORTRAITS
n'est arrêté par une de ces lourdes clôtures en
pierre qui rappellent si utilement, mais si vilaine-
ment, la querelle du a tien » et du « mien » au
voyageur égaré dans un paysage et des songes
d'idylle. Par delà ces haies, c'est toujours la même
extraordinaire poussée de verdure, et aussi la même
apparence de félicité comblée, d'opulence apaisée,
d'installation définitive et savante. Les ruines de
l'abbaye sont situées dans une vallée que termine une
falaise. Les ruines ? Non. Le propriétaire a su adroi-
tement s'y ménager une villa, en adaptant à ce qui
resîait de l'ancienne construction une construction
moderne. Les fenêtres en ogive, — derrière les-
quelles on imagine quelque jeune j&gure de moine
mélcincoliquement accoudé dans la nostalgie de
la vie sacrifiée, — s'ouvrent sur un salon garni
de moquette et meublé d'acajou. Les sculptures
des colonnettes, qu'un pieux artiste fleurit avec
amour de lis mystiques, se rajustent à l'ardoise
d'un toit troué de tuyaux de cheminée. Comme une
main économe colle une bande de papier sur la
fêlure d'une vitre pour la masquer, ainsi l'ingé-
nieux architecte a fait courir du lierre sur les sou-
dures de l'antique édifice et de la bâtisse bour-
geoise. Comme c'est anglais, cette ingéniosité-là,
et n'y voyez-vous point un symbole inconscient
du génie de ce peuple, si habile aux transitions
sociales? Qui donc pratiqua mieux l'art dif-
ficile de joindre le présent au passé sans renver-
sement, et d'exploiter tout ce qui fut pour le plus
grand profit de ce qui est?
LMLE DE WIGHT 93
IV
Portsmouth, 25 août 1880.
Les journaux annoncent qu'à Portsmouth doit
avoir lieu un embai'quement de troupes pour l'Af-
ghanistan. La Reine y passera une revue. Nous
nous mettons en route pour le Toulon anglais, en
compagnie d'un de nos amis, étudiant à Cam-
bridge. De Shanklin à Ryde, puis de Ryde à Ports-
mouth, il y a bien deux heures, rai-chemin de fer
et mi-bateau. Peu d'endroits au monde sont plus
■favorables à la causerie gaie que le pont d'un pa-
quebot quand le ciel est bleu, le vent tiède, la mer
à peine ridée de vagues. Nous amusons beaucoup
notre compagnon, en lui racontant notre dia-
logue du matin avec un Irlandais. Vêtu d'un habit
rouge, qui jurait terriblement avec le reste de son
costume et le faisait ressembler à quelque roi nègre
en tenue de cérémonie, cet Irlandais nous accoste
sur la plage. Il nous offre des programmes de ré-
gates que nous lui refusons. L'homme ne se décou-
rage pas, et, souriant, il nous demande de quoi boire
une pinte d'ale à notre santé, sous le prétexte que
les Irlandais aiment la France. Il empoche bra-
vement l'argent et avec majesté nous force d'ac-
cepter un de ses programmes... upour nous ré-
galer. »
Tandis que nous discutons à ce propos sur Vit-
24 ÉTUDES ET PORTRAITS
lande et ses difficultés politiques, autour de nou8
se dressent les tours sur pilotis, qui révèlent l'ap-*
proche du formidable port. Nous doublons li
]etée, et la rade dessine son enceinte tranquille.
Des barques courent des bordées sous un petit
vent frais qui se lève. Les bateaux de transport,
les canonnières apparaissent, et de-ci de-là d'énor-
mes vaisseaux de ligne, des vétérans à la retraite,
dressent les trois étages de leurs ponts superposés.
Les gueules des canons n'aboieront plus par les sa-
bords, et, à leur place, des croisées, pareilles à
celles des appartements, attestent que les paquets
de mer ne briseront plus là contre. Notre paquebot
passe joyeusement devant ces invalides, avec cet
air coquet des moineaux libres du Jardin de»
Plantes qui traversent la cage d'un aigle enchaîné.
Nous descendons sur le quai pour gagner l'entrée
des docks. En attendant l'heure de la revue, nous
visiterons les chantiers des constructions navales^
et les ateliers des machines de guerre. L'adminis-
tration n'est pas plus facile de ce côté-ci de la
Manche que de l'autre. Le factionnaire nous arrête
pour nous demander nos noms et qualités. Nous
sommes étrangers, nous ne saurions entrer dans le»
docks sans une autorisation de l'amiral comman-
dant le port, et cette autorisation ne saurait être
donnée que sur une demande venue de l'ambas*
sade. Ces formalités indignent le policeman qui
nous conduit au secrétariat, puis nous ramène àl
la porte. Il dit que les Français sont les amis des
Anglais, et qu'on devrait tout leur montrer. Vaine
L'ILE DE WIGHT tj
formule polie, mais qui nous console mal de notre
déconvenue. Puis, d'après le conseil de ce brave
homme, nous prenons une barque et filons sur
les vaisseaux de guerre dont l'abord est auto-
risé.
... A tour de rames notre barque sillonne l'eau
clapotante, cette eau verte, presque noire, du port.
Nous longeons les flancs du bateau de transport
sur lequel s'empilent les soldats envoyés en Afgha^
nistan : huit cents rifles ou fusiliers. Le bateau
s'appelle Jiunma, du nom d'une rivière de l'In-
doustan. Il est de la longueur d'un transatlan-
tique. D'en bas, nous apercevons le haut du corps
des soldats penchés sur le bastingage. Leur torse
est serré dans une tunique bleue, leur tête couverte
d'un bonnet vert. C'est toujours ces faces insou-
ciantes d'hommes du peuple naturellement fata-
listes, comme nous en avons tant vu, au comm.en-
cement de la guerre de 1870, à Paris. Un d'entre
eux, à la petite ouverture d'un des entreponts, s'est
accoudé seul. Il contemple le ciel anglais avec une
infinie mélancolie. Le temps de saisir ce détail
touchant, de le rêver peut-être, et notre barque
est déjà sous les flancs du vapeur Sérapis, qui a
porté le prince de Galles durant son voyage aux
Indes. De là, nous arrivons devant le Glaiton, na-
vire de guerre d'un nouveau modèle, qui peut, en
cas de danger, plonger sous la mer et ne laisser
a6 ÉTUDES ET PORTRAITS
à la surface qu'un seul de ses trois ponts : le
hurricane-deck ou pont de l'ouragan. La forme
de ce monstre d'industrie meurtrière est par elle-
même sinistre. Il est semblable à un gigantesque
instrument de physique. Ses trois ponts s'étagent
comme des terrasses et reposent les uns sur les autres
au moyen de colonnes. A l'arrière se dresse la tour
mobile. Nous abordons. Un matelot, pieds nus, mai-
griot et musclé, qui donne l'impression d'une sorte
d'orang à vareuse, nous montre le détail de ces
trois teiTasses. Deux canons attendent dans la tour,
parés et lustrés comme les pièces d'argent sur la
table à toilette d'une jolie femme. Ils tournent
avec la tour en une minute et demie. Des obus,
gros comme des corps d'enfant, sont rangés le
long de l'entrepont. Canons et obus sont d'un petit
calibre, nous dit le matelot, à côté de ceux de la
Dévastation, autre bâtiment du même genre. C'est
bien là le vaisseau de guerre scientifique. Ni pit-
toresques sculptures, ni enjolivements : juste ce
qu'il faut d'hommes, de bois et de fer pour le
service d'un canon flottant!
Combien diffère de cette machine à tuer le vais-
seau qui eut l'honneur de porter Nelson à Trafal-
gar,'la Victor y, et que nous visitons au sortir du
Glatton! Ici la colossale figure de la proue, la
forme monumentale, les trois mâts emmêlés de
vergues et de cordages, le nombre des canons, tout
révèle l'époque d'une guerre plus humaine, où le
courage individuel comptait parmi les atouts du
jeu sanglant, temps lointain des héroïques croi-
L'ILE DE WIGHT 27
sières, des abordages, des combats corps à corps.
La Viciory est aujourd'hui comme un musée con-
sacré à la gloire de Nelson. Une plaque de cuivre
marque sur le pont l'endroit où l'amiral tomba
frappé d'une balle qu'un soldat lui tira du haut
d'une des vergues du vaisseau ennemi. Sur le
gouvernail sont inscrites les paroles qu'il pro-
nonça avant la bataille, et qui sont d'une élo-
quence bien anglaise : iEngland expecis every
man to do his duty. — L'Angleterre s'attend à ce
que chaque homme fasse son devoir.» Un portrait
du temps représente ce cruel adversaire de la for-
tune de Napoléon. C'est une face maigre, fine et
rouge d'invincible entêté. Une chaloupe joliment
peinte et qui fut la sienne, se fane dans un des
entreponts, — celle sans doute qui balançait sur
la mer de saphir des côtes italiennes cette
lady H... de laquelle il était fou, étrange femme
dont Latouche a dessiné le dangereux profil dans
son roman de Fragoletta. Un tableau, dont
chaque figure est un portrait, met sous nos yeux la
scène de cette mort dans la victoire, pas très loin
; de la place même où l'ajniral expira. Les canons
qui servirent dans la lutte sont là encore, avec
les amas de boulets préparés pour eux. Après quel-
ques minutes d'une telle promenade, et avec de
l'imagination, l'idée que ces choses de bois et de
fer ne sont pas un décor, mais qu'elles ont été les
outils réels d'un drame réel, fait battre le cœur. Je
me rappelle un passage où l'historien Carlyle, à
propos d'un conte du roi Jean trouvé par hasard,
a8 ÉTUDES ET PORTRAITS
rend vivement cette sensation ; € Songe,» dit-il 4
peu près, oque ces hommes ont vécu, que le temps
durait pour eux, qu'ils respiraient l'air, que l'herba
poussait, et tu sentiras tout ce que le aaturel eOf-
veloppe de surnaturel!...»
... Le yacht royal, VAlberta, est annoncé. Nou«
remontons dans notre barque pour bien le voir à
son passage. L'aspect de la rade est peu changé.
Dix barques peut-être, chargées de curieux comme
nous, cinglent sur les flancs de la Jumna. Dana
tous les vaisseaux, ctnciens ou nouveaux, qu'il»
soient de guerre ou de transport, l'équipage doit
monter sur les vergues. Les matelots s'aident de»
pieds et des mains, grimpent à la queue leu letf
sur les échelles de corde, et, dans leur costume de
nuance sombre, semblent d'énormes rats envahis-
sant un navire Puis, arrivés aux hunes, ils gar-
nissent toute la longueur de la vergue, debout et
se tenant par les mains. Aucun coup de canon, pae
un cri. Rien qui ressemble à une réception officielle.
Ce caractère de simplicité parfaite est saisissant,
lorsqu'on sait quels sentiments de vénération les
Anglais portent à la Reine. Cette vénération n'a
rien de l'idolâtrie personnelle que nous sommes
habitués, en France, à considérer comme la forme
naturelle du sentiment monarchiqiie. «Est-ce ]s
yacht privé de la Reine?» dis-je au batelier qui
nous conduit. — « Non, » fait l'homme, c il est au
L'ILE DE WIGHT tg
gouvernement,» attestant ainsi que, même dans
son ignorance, il distingue le pays et la personne
qui représente v'^e pays. UAlberta n'est pas diffé-
rent des yachts ordinaires d'amateurs élégants. Seu-
lement, le pavillon royal, rouge, bleu et jaune,
flotte sur lui. Il aborde. Avec la jumelle et d'où
nous sommes, c'est comme si nous marchions sur
le tillac, parmi les officiers en uniforme et les ma-
rins en veste blanche. Les toilettes des quatre
dames d'honneur sont tout unies. La Reine ap-
paraît, vêtue de noir. Elle passe sur le petit pont
jeté entre la Jumna et le yacht Je distingue son
proâl connu, à la fois si sévère et si doux, alourdi
et fin, presque bourgeois et pourtant royal. Sa robe
s'efface derrière le bastingage. Elle parle sans
doute, et j'imagine, à peu près comme Nelson avant
le combat : « En gland expects... » et à la réserve
respectueuse, comme au silence ému de tous les
spectateurs, dont les visages passent dans le champ
de la lorgnette, on comprend que l'âme profonde
et sereine de l'Angleterre plane sur cette scène.
Que nous sommes loin de la vie latine, si exté-
rieure, si prodiguée en mouvements qui excitent
encore la passion qu'ils manifestent, loin surtout
de la hideuse erreur républicaine. Nous aussi QOUS
fivons connu cette religion du Roi ! Hélas !
Il était dit que nous serions récompenses dei
JDOtre sympathie pour cette scène si aiigiaibe, par
30 ÉTUDES ET PORTRAITS
un témoignage de sympathie pour la France qui
prouve combien les deux nations sont aujourd'hui
voisines de cœur. Nous nous retrouvons le soir sur
le bord de la mer, avec l'amiral D*** qui nous
parle de la guerre et des larmes qu'il a versées,
a comme un enfant », en apprenant la reddition de
Metz. «Ah! ces Français,» ajoute-t-il, «qu'ils sont
vivants et alertes! En Crimée, deux heures après
le débarquement, je les vois encore, installés
comme chez eux, fumant leur petite pipe devant
leur tente, et nous regardant... » Et le souvenir
du danger commun, du sang versé côte à côte sur
les champs de bataille d'Orient, saisit le dur marin
qui nous serre les mains avec attendrissement. Au
risque de me faire traiter de « chauvin » par les
désabusés du patriotisme, j'avoue que cette poignée
de main et le sentiment qui la commandait m'ont
fait un plaisir délicieux. Ceux qui ont vécu à
l'étranger depuis la guerre, ne fût-ce qu'une se-
maine, me comprendront.
V
Shanklin, 30 août 1880.
Sur tous les murs, des affiches annoncent une
journée de fête au profit du Cricket-club de la
ville. Durant l'après-midi, match public entre les
champions du club de Shanklin et ceux d'une
société de Londres, venus exprès. Le soir, à Vlns-^
tïtîite — sorte de bâtisse à toutes fins qui tient
L'ILE DE WIGHT 31
du théâtre et du temple, — représentation, par une
troupe d'amateurs, d'une comédie célèbre de Tom
Taylor : Still waters run deep. C'est notre pro-
verbe français : Il n'est pire eau que l'eau qui dort
Tout en marchant le long d'un sentier bordé de
haies fleuries, nos amis nous content que la moin-
dre petite cité de province a ainsi son Cricket-
club, dont même les dames font partie, en leur
qualité de joueuses de tennis. Durant la saison, il
y a réunion du club chaque semaine. On joue, on
cause, et une des dames offre le thé aux acteurs
comme aux spectateurs du tournoi. Le club pos-
sède un terrain soigneusement entretenu. A Shan-
klin, c'est une pelouse sur une hauteur. L'enca-
drement est composé de prairies fraîches et de col-
lines boisées. Une corde entoure un espace carré
dans lequel sont les joueurs. Ils ont le costume
blanc, les sandales, la toque de rigueur. Quelques-
uns portent sur les tibias une cnémide fabriquée
en lamelles de bois, et à l'épreuve de la balle. Ils
vont, ils viennent, lancent cette balle, la rejettent
avec un flegme qui dément, en apparence, l'intérêt
passionné qu'excite le résultat de la lutte. Il sem-
ble, à qui ne connaît point les arcanes du jeu de
cricket, que ce soient là des préparatifs de la partie
et non la partie même. Parfois un coup très adroit
est salué par les applaudissements des spectateurs.
Ceux-ci se tiennent dans un rond-point ménagé
en dehors de li corde, qui constitue comme un
salon en pleine campagne. Les dames s'asseoient
sur des pliants, les hommes sur des bancs. C'est
32 ruKiKAlTS
un joli contraste que celui des toilettes de l'un et
de l'autre sexe. Les dames sont mises comme
pour une visite, en chapeaux, en gants, en robe
parée. Beaucoup d'hommes sont en costume de
jeu, même s'ils ne doivent pas prendre part à
la partie. Il y a là d'incroyables audaces de va-
reuses et de casquettes. Des raies jaunes ou rouges,
violettes ou vertes, bariolent les étoffes. Des en-
fants, chaussés de bas de soie noire à coins bleus
ou oranges, en souliers découverts, charmants de
grâce agile avec leurs cheveux d'or roussâtre,
courent parmi les groupes. Un orchestre de mu-
siciens, en costume bourgeois, attaque de temps
à autre avec force notes fausses, un air d'opé-
rette française, et sur cette assemblée pétille un
joli soleil d'après-midi, ici incendiant une étoffe
déjà d'une couleur trop chaude, là ravivant encore
les teints déjà presque vifs, ailleurs luisant sur
la verdure épaisse des feuillages et des gazons;
puis, très au loin, une buée de vapeur estompe le
contour de la colline plus sombre. N'est-ce pas un
tableau tout posé pour le pinceau d'un Nittis? Ta-
bleau bien anglais par les plus menus de ses dé-
tails; car où trouver ailleurs cet horizon de jardins
confortables? oii cette scène de vie au grand air?
où ces toilettes d'un goût singulier ? où ces hommes
du monde athlétiques? où, dans une réunion élé-
gante de ville d'eaux, cette absence évidente de
demi-mondaines en quête de galanterie?
L'ILE DE WIGHT 33
... Le soir, à Vlnstituîe, même caractère bien an-
glais de la salle, de la pièce et des acteurs. La salle
d'abord. Strictement nue et terminée par une mince
estrade volante, elle peut servir au prêche comme
au bal, à la conférence comme à la comédie. Elle
est « à tout faire », comme nos bonnes des petites
affiches et les gênerai servants des annonces du
Thnes. Pour ce soir-ci, elle est garnie de chaises,
et d'irréprochables jeunes gens, le bouquet de
fleurs à la boutonnière, conduisent aux places nu-
mérotées les jeunes filles ou les mères. C'est un
coup d'œil amusant pour la jumelle d'un chroni-
queur français, habitué à nos premières, que cette
quantité de coiffures britanniques. Les têtes sont
nues. La longue tresse blonde unique retombe sur
des épaules qui s'enfoncent dans une robe tou-
jours montante. Des regards sans coquetterie se
posent franchement sur le regard qu'ils interro-
gent. Les rires découvrent des dents souvent trop
longues. Le poète Baudelaire eût aimé la grâce
parfois un peu macabre de ce rire qui laisse de-
viner la tête de mort sous la figure vivante. D'autres
fois, c'est au contraire un de ces visages, roses de
santé, que Tennyson définit dans son poème de
Maud d'une épithète intraduisible : babe-faced.
A côté de ces jeunes filles qui bavardent et des
femmes plus âgées qui les accompagnent, les
teints très rouges des hommes éclatent davantage,
éveillés qu'ils sont par la clarté du plastron et par
la couleur noire du frac. Le tempérament sanguin
de la race anglo-saxonne est inscrit ici sur chaque
** 3
34 ÉTUDES ET PORTRAITS
physionomie, comme la moralité puritaine dans
les phrases de la comédie que vient d'annoncer UH
coup de cloche.
L'auteur était critique au Times. Mieux que per-
sonne donc il connaissait le goût anglais. Il savait
le théâtre par la théorie et par la pratique. Il a écrit
plusieurs drames d'histoire qui eurent peu de suc-
cès; mais ses comédies sont estimées, et, parmi
elles, Still waiers... tient le premier rang. La
pièce passe pour originale, n'étant pas adaptée du
français. Il ne sera pas sans intérêt d'en suivre la
fabulation, scène par scène. John Mildmay, marié
depuis un an, habite avec son beau-père, M. Potter,
une ganache, et avec la tante de sa femme,
Mrs. Sternhold, une femme supérieure et roma-
nesque, accoutumée à tout commander dans la
maison. Entre cette tante dédaigneuse et ce beau-
père peu délicat, le pauvre John, d'humeur modeste,
de ton tranquille, fait assez piteuse figure, et
Mrs. Mildmay arrive à l'estimer à peu près comme
un meuble pas trop encombrant, mais inutile, tant
et tant qu'elle écoute les déclarations d'un aven-
turier, qui se fait appeler le capitaine Hawksley. Ce
traître, — car c'est lui le traître de ce proverbe-
mélodrame, — a déjà été l'amant de la tante. Il
a monté une entreprise de bateaux électriques, et
décide M. Potter à y placer la dot de sa fille. Bref.
il rafle tout, l'heureux capitaine : banknotes et
cœurs. Mais il a compté sans les portes entrou-
vertes. Il propose un rendez-vous à la jeune femme.
La jalouse tante; cachée derrière le battant de la
L'ILE DE WIGHT 35
porte, écoute et vient à la place de sa nièce. Tan-
dis que l'officier se débat avec cette amante irri-
tée, John Mildmay, caché, lui, derrière le battant
d'une seconde porte, écoute et apprend à la fois
les désordres de Airs. Sternhold et les imprudences
de Mrs. Mildmay. On entre. On sort. La scène reste
vide. Ces procédés, de facture enfantine, choque-
raient sur une de nos scènes, la plus petite... Ici,
l'intérêt tout moral empêche qu'on ne remarque la
faiblesse des moyens dramatiques. L'honnête John
Mildmay triomphera-t-il du criminel Hawksley?
La grande affaire est là, et non ailleurs.
Et il en triomphe... John a rencontré jadis
Hawksley dans une maison de commerce. En ces
temps-là, le fringant capitaine s'appelait Burgess
et tenait les livres. En ces temps-là aussi, l'hono-
rable capitaine a minuté une fausse traite, et
John vient de recevoir cette nuit rpême les preuves
du faux. Ne les ayant pas, il patientait depuis un
an, quoiqu'il eût reconnu Hawksley dès le premier
jour. Voilà donc que l'honnête homme frappe à
la porte du coquin, et, dans une scène assez fine-
ment menée au commencement, il laisse ce dernier
se moquer de lui, de sa douceur, de sa bonhomie,
jusqu'au moment où, de ce même air bonhomme et
si doux, il lui met sous le nez les preuves de son
crime. Une lutte s'engage à coups de poing. John
est le plus fort, et le coquin doit rendre l'argent
que le beau-père lui a confié, sans compter treize
lettres de la tante qui doivent être improper au
premier chef^ si l'on en juge par la terreur de la
36 ÉTUDES ET PORTRAITS
bonne dame à la seule mention de leur existence.
On devine le troisième acte. C'est comme dans
les fables d'Esope : ce récit démontre que... Pre-
mier sermon de John Mildmay à Mrs. Sternhold
en lui rendant les lettres. Second sermon du même
à Mrs. Mildmay en lui pardonnant. Troisième ser-
mon du mxême au capitaine Hawksley, qui a l'au-
dace de reparaître et d'insulter son ennemi en pu-
blic pour le forcer à se battre. John propose un duel
à trois pas avec un seul pistolet chargé. Hawksley
refuse. Un détective, invité par John et présenté
comme un ami, met les menottes au gredin. Ce der-
nier ne se doutait pas que John lui avait remis toutes
les preuves de son faux, moins une. Le commis-
saire l'emporte sur Polichinelle. La tante et la
femme proclament John Mildmay maître chez lui,
sur quoi le beau-père, qui a traversé l'intrigue sans
comprendre un seul moment le dessous des cartes,
s'écrie que « tout ce qui brille n'est pas or »,
demande pardon à son gendre sans savoir pour-
quoi, et modestement John répond : «.Still waters-
Tun deep.-» — Il ajouterait : Amen, que nous n'en
serions pas trop surpris.
Jai écrit le mot d'intérêt moral. C'est qu'en effet
cette pièce, composée avec une telle naïveté de
combinaisons, présente au spectateur anglais le
tableau qui le passionne le plus, celui de la lutte
pour le home. Les motifs qui poussent John Mild-
L'ILE DE WIGHT 37
may sont tout domestiques, et cela suffit pour qu'il
ne demeure indifférent à aucun de ceux qui le
regardent combattre pour la domination de sa
table de famille. Puis les acteurs jouaient avec
verve. Surtout les rôles comiques étaient bien tenus.
Le beau-père, par exemple, était parfait de drôle-
rie, de précipitation imbécile, de maladresse im-
portante. Il m'a rappelé beaucoup les ganaches
des bouffonneries des Hanlon lees, ces clowns in-
comparables qui eurent à Paris un succès de révé-
lation vers 1878. Il me semble que le comique
anglais est surtout constitué par une exagération
de l'activité physique, tandis que le comique fran-
çais, même celui du Palais-Royal, réside surtout
dans des allusions à des traits de caractère. L'An-
glais sérieux, réservé, mais affairé, mais emporté
par une fièvre de mouvement, remarque beaucoup
la difformité visible produite par ce mouvement
même. Le Français, causeur, très sociable et par
suite sensible à l'excès aux piqûres de l'amour-
propre que la société exaspère, remarque beau-
coup l'avortement des prétentions, ce produit na-
turel de l'extrême sociabilité. La parodie anglaise
est celle d'une gare ou d'une usine. La parodie
française est celle d'un salon. Voilà pourquoi le
pugilat, les coups de pied par derrière, les gifles
retentissantes font partie du programme d'une
farce anglaise, tandis que ces débordements de vie
animale sont soigneusement mis en dehors des
farces françaises. Et sur ces réflexions, un peu
bien philosophiques, et peut-être d'une générali-
38 ÉTUDES ET PORTRAITS
sation précipitée, il faut quitter VInstitute qui
éteint ses becs de gaz et suivre la foule qui se
disperse à travers la petite ville endormie. — De-
main il faudra quitter l'île charmante, après lui
avoir donné seulement ce que les Italiens appel-,
lent une «occhiata.» Mais j'en aurai emporté, moi,
le besoin de revenir dans cette Angleterre si hos-
pitalière — de quoi comprendre mieux quelques
vers de Tennyson, quelques pages de Dickens et
d'Eliot, — de quoi aussi avoir, devant les yeux,
aux heures tristes, d'adorables visions de paysa-
ges, des pelouses si tendrement vertes, une m,er
si froidement bleue, un ciel si finement gris.
II
EN IRLANDE ET EN ECOSSE
Duras (comté de Galway), juillet i88i.
Le domaine écarté d'où je date ces quelques
notes, — les premières d'un voyage en Irlande
que les loisirs de l'été me permettent d'entrepren- ;
dre, — est situé sur les bords d'une anse, repli
elle-même de la vaste baie de Galway que ferme le i
brise-lames des îles d'Aran chantées par Moore. '
La route qui conduit ici n'est ni très longue, ni
mal commode. Le voyageur, parti de Paris le ma-
tin, arrive à Londres le soir. Il prend aussitôt un
train qui le mène à Holyhead, puis un paquebot
qui le porte à Dublin. Le tout demande vingt-
quatre heures. Six heures de chemin de fer de
nouveau et deux heures de car, et voici qu'à trente-
six heures seulement de Paris c'est un autre uni-
vers, aussi lointain que l'Afrique, aussi particulier,
pas beaucoup plus visité oar les touristes qui
40 ÉTUDES ET PORTRAITS
aiment les voyages classiques et les émotions mo-
tées d'avance dans le guide.
... Un autre univers, et d'abord un paysage
d'une âpreté austère, qui fait songer à ces autres
paysages qu'un fort télescope découvre dans ce
cadavre de planète qui est la lune. Au trot de son
bidet court sur pattes, le car file le long des
routes. Ce car irlandais est, comme on sait, une
voiture à deux roues dont les banquettes, au lieu
d'être de face, sont de côté et adossées l'une à
l'autre. — La première impression est celle d'une
monstrueuse carrière éventrée, dont les débris en-
combrent jusqu'à l'horizon. Ce ne sont, en effet,
que pierres. Les champs étalent un maigre gazon,
chargé de ces pierres énormes et grises, entre des
clôtures de ces mêmes pierres posées les unes sur
les autres, sans ciment. Des maisons ruinées dont
il ne reste que les quatre murs, bâtis eux aussi
avec ces pierres, attestent que la misère a chassé
de leur asile les quelques pauvres cultivateurs de
ce dur pays. Dans les champs nettoyés, des mou-
tons paissent l'herbe courte, sans berger. Une la-
nière de paille tressée va d'une de leurs jambes à
l'autre ef les empêche de courir. D'autres maisons,
couvertes en chaume, apparaissent, habitées par
des créatures d'une saleté si prodigieuse que la
page célèbre de La Bruyère n'est ici que juste :
«On voit dans les campagnes certains animaux
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 41
noirs...» Ce sont des paysans irlandais. La pre-
mière sensation de sauvagerie s'augmente encore à
se ressouvenir des cruautés de la Land Leaguz,
et à surprendre l'obscur regard de ces yeux clairs.
Ce sont vraiment les rudes enfants de ce rude sol,
qu'ils n'exploitent qu'en le débarrassant de sa
lèpre de rochers. Quelques-uns, les vieux, portent
l'habit à boutons de métal, le chapeau haut de
forme, les culottes guêtrées, le tout dans un si pro-
digieux état de délabrement qu'ils semblent pro-
mener sur eux une misère de soixante années.
Voici des femmes pieds nus, la tête enveloppée
d'une étoffe jaunâtre, puis des enfants aux pru-
nelles d'un bleu encore candide.
Les villages sont pleins de ces petites filles,
Roses avec des yeux rafraîchissants à voir...
La grâce de l'âge n'est pas enlaidie, même peir
les loques. — Il en est de ces enfants comme des
frêles églantiers qui, de place en place, et le long
de ces routes, ont poussé par la fente d'un mur et
qui épanouissent leurs pâles roses que le premier
vent disperse. C'est une fleur de vie, bientôt
effeuillée, mais une fleur.
... Dans cette âpreté de la contrée, les parcs des
landlords s'étendent comme des oasis de végéta-
tion libre et riche. J'ai visité trois de ces parcs aux
environs de IDuras, entendez par là quatre ou cinq
42 ÉTUDES ET PORTRAITS
heures ée^car. — Une fois la grille francHie, c'est
vraiment comme si la baguette d'une fée vous
ouvrait un paradis de verdure au milieu du désert
de pierres. Les imm.enses pelouses piquées de pâ-
querettes blanches et de renoncules jaunes, déve-
loppent le vert tapis de leur herbe épaisse. Des
arbres d'une plénitude de sève incomparable, til-
leuls parfumés, frênes délicats, hêtres noirs, pous-
sent à distance les uns des autres dans ces larges
pelouses. A l'extrémité de l'allée, le château dé-
coupe ses tourelles, derrière les fenêtres desquelles
on devine le confort solide qui est la marque
propre de la grande existence anglaise. Et de fait,
c'est ici, en pleine Irlande Pétrée, la même ins-
tallation seigneuriale que dans le Devonshire ou
le Norfolk. Par derrière le château s'ouvrent les
futaies. Les cerfs vivent dans leur enclos particu-
lier, et c'est par douzaines que les gracieux ani-
maux bondissent à l'approche du visiteur. Dans
le château, la bibliothèque, aménagée pour les
longues soirées d*hiver, est pleine de livres d'éru-
dition qui prouvent que le maître a étudié à
Oxford ou à Cambridge, comme le choix des ro-
lumes de poésie posés sur la table témoigne que
la maîtresse ou les ûlles du logis gardent ce goût
des belles lectures qui est l'exception en France et
la règle ici, goût si délicat et si répandu qu'il a
permis au plus raffiné des poètes, Alfred Tenny-
son, d'obtenir une gloire populaire.
Seulement, — car il y a un seulement à cette
félicité d'une civilisation comblée, — à la nuit
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 43
tombante, il faut fermer les volets pour que le te-
nancier en révolte n'ajuste pas le landlord aperçu,
lisant ou causant, derrière la vitre. Seulement, l'en-
tretien négligé des pelouses qui entourent le châ-
teau atteste que le landlord est en détresse, et que
ses huit Mille livres de revenus ne lui sont plus
payées. Puis, quand le landlord est .en promenade,
le salut du paysan se fait rare, ce salut féodal qui
ploie le genou en même temps qu'il incline la
tête. J'imagine que, vers 1790, la situation d'un
seigneur terrien était à peu près pareille en France,
lorsque la Révolution avait commencé d'éclater
et que cependant la vie continuait, — elle continue
toujours, avec ses habitudes de petits plaisirs quo-
tidiens, et le tragique n'y est jamais que l'excep-
tion. — Ce qui rend d'ailleurs inexacte par d'autres
points cette comparaison, c'est que l'Angleterre, si
voisine de grands bouleversements sociaux pour
l'observateur, est cependant très solide encore, et
l'Irlande participe, même malgré elle, à cette soli-
dité de l'île voisine. Puis tous les landlords irlan-
dais n'ont pas été, uniquement, comme trop de
seigneurs en France au dix-huitième siècle, de
dangereux ou inutiles extorqueurs d'argent. Beau-
coup ont ces deux qualités maîtresses de l'aristo-
cratie anglaise, la première du monde : le respect
de soi et la forte culture. Des fondations de toute
nature attestent leur bienfaisante présence. Ici,
c'est une jetée qui se construit en un coin perdu
de la baie, parce que le landlord a obtenu des
fonds à Londres. Ailleurs, c'est une maison de
44 ÉTUDES ET PORTRAITS
sœurs dotée par l'aïeule du landlord actuel. Les
sœiu-s soignent les malades, tiennent une école.
Leur couvent encadré de fleurs est pour ua
peuple catholique un témoignage chcirmant de la
bonté pieuse des maîtres. Le malheur est que
la bonté des grands n'est jamais un titre à
la reconnaissance, lorsqu'il y a révolution. Les
pauvres voient dans cette bonté la preuve d'une
supériorité qu'ils exècrent, et qui les humilie da-
vantage en les accablant de ses dons.
., Pas très loin du dernier des trois parcs où
je me suis prom.ené et dans l'intérieur des terres,
se dresse la tour de Kilmacduagh, qui mérite d'être
mentionnée comme le type d'étranges édifices,
spéciaux à l'Irlande, à l'Ecosse, et, paraît-il, à la
Sardaigne. Qu'on se représente, construite avec
des blocs énormes et montant d'un jet à la façon
d'un obélisque, une tour ronde, haute comme un
grand phare, et qui mesure une circonférence d'en-
viron douze mètres. La porte est taillée .à six
mètres au-dessus du sol. Manifestement, on n'ac-
cédait à cette tour qu'au moyen d'une échelle.
Quelques fenêtres sont creusées par places. Tout
à fait en haut, elles se multiplient au-dessous du
toit en forme de cône. Ni cette porte, ni ces fenê-
tres n'ont une apparence qui permette de ranrrer
cette tour, non plus que ses pareilles, — celle de
Killala ou de Clonmacnoise, — parmi les édifices
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 45
du Style gothique ou roman. Quelques archéolo-
gues ont supposé que les moines s'étaient ainsi
ménagé un refuge où se cacher durant une incur-
sion des Normands ou des Danois. D'autres ont
voulu voir là un clocher séparé de toute église,
d'autres un simple poste d'observation, d'autres,
s'appuyant sur le caractère cyclopéen de la cons-
truction, considèrent ces sortes de tours comme l'ou-
vrage des Celtes anciens et le symbole coupable de
quelque obscure religion. Quoi qu'il en soit d'une
origine encore discutée, l'effet de cette tour soli-
taire est puissant sur l'imagination, à côté des
abbayes ruinées qui l'entourent et du cimetière
qu'elle surplombe. L'incurie des paysans irlandais
pcnir les morts est telle que pas un des tombeaux
n'est entretenu. Les dalles anciennes se distinguent
des dalles plus récentes par la noirceur moussue
de la pierre. Les églises aussi sont abandonnées,
mais la nature s'est chargée du soin de parer ces
restes vénérables d'une foi antique. De beaux
lierres font com'ir leurs feuilles lustrées autour
des fenêtres en ogive que la délicate fragilité de
leurs meneaux rend toutes coquettes. Il y a ainsi
deux abbayes à trente pas l'une de l'autre. Il
semble qu'en Irlande ce fût une coutume d'élever
à la fois plusieurs églises sur le même terrain.
L'élégance du style gothique achève de donner
i à ces décombres une physionomie presque jolie,
«t une impression de tristesse encore plus grande
se dégage des landes pierreuses que le car doit de
aouveau traverser, pour regagner Duras et le
46 ÉTUDES ET PORTRAITS
bord de la mer, doucement violette sous la bande
orangée d'un ciel du couchant
II
Killarney, juillet 1881.
Difficilement imaginerait-on la lenteur et la lai-
deur des wagons du chemin de fer qui fait le ser-
vice du nord au midi de l'Irlande. Une sorte de
drap à carreaux jaunes et noirs habille comme
d'un a complet » les planches mal jointes. Ce ne
sont sur les quais des stations que paysans sor-
dides, vêtus de ce haillon particulier à l'Angle-
terre, où la blouse est inconnue et le chapeau haut
de forme d'un usage universel. Les constables
aux tailles gigantesques se promènent, serrés dans
leur uniforme sombre. La jugulaire de leur mince
casquette leur tombe sur la moustache. Leur bras
écarté tient une baguette. Des hommes passent
vêtus de longues redingotes noires à collet droit
sur un col de chemise sans échancrure. Ce sont
des prêtres catholiques. A les voir aller sans sou-
tane, presque pareils à des pasteurs, causant avec
celui-ci, puis celui-là, le regard vif, le teint allumé,
on devine un clergé voisin du peuple, vivant
réellement avec lui, et par conséquent plus ca-
pable dune influence directe sur ce peuple. En
réalité, les prêtres irlandais font si bien commerce
avec le peuple que la Land League n'a pas eu de
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 47
plus hardis soldats. Nous assistons ici à un phé-
nomène, assez inintelligible pour nous autres con-
tinentaux, d'un clergé enrégimenté dans un parti
révolutionnaire. La rigueur protestante de la po-
litique anglaise, l'origine rustique de presque tous
les desservants, et aussi le fait que ces desservants
sont payés directement par leurs ouailles, — voilà
de quoi expliquer cette attitude unique. Parfois
un de ces hommes noirs porte un plastron violet
sous son gilet. C'est un évêque, accompagné de
son clerc. Les gentlemen, mêlés à ces prêtres et à
^ ces paysans, ne se distinguent pas beaucoup du
type connu de l'Anglais mangeur de viande, bu-
veur d'ale, lourd, athlétique et délibéré. Vers dix-
huit ans, souvent une fraîcheur du sang éclate sur
les joues, qui, cinq années plus tard, s'épaissira en
rougissements pléthoriques. Tout cela donne l'im-
pression d'une race peu entamée, mais sans beauté.
Même la face aplatie de beaucoup d'enfants du
peuple, le nez court, les pommettes saillantes, font
songer à quelque atavisme finnois, et à une infil-
tration du sang des races jaunes. La rareté des
jolis visages de femmes et l'absence de costumes
originaux achève d'enlever au spectacle de cette
foule tout caractère de grâce, — et de station en
station, cependant, le train, parti d'Ardrahan, a
déjà quitté l'Irlande pierreuse pour entrer dans
l'Irlande herbue. Ennis, la vieille cité du comté
de Clare, est dépassée. Le Shannon a roulé son
eau noire sous les arches du pont. Nous stoppons
à Limerick, dont la capitulation fameuse revient
48 ÉTUDES ET PORTRAITS
encore dans la conversation de ces insulaires qui
ne savent pas oublier. Puis c'est Mallow, et l'Ir-
lande boisée commence. Les montagnes vertes s'ar-
rondissent sur un ciel clair, et le nom de Killar-
ney se lit sur les murs de la gare oti nous des-
cendons.
Killarney est célèbre par son lac, ou mieux par
ses lacs, car il y en a trois : le Lower lake, qui est
le plus considérable, et qu'un mince détroit sépare
du second, le Muckross lake. Un long chenal
conduit de ce dernier au lac supérieur, le V fper
lake, semé d'îles. La vaste étendue de ces belles
eaux, la variété des sites qui les environnent, les
légendes qui enveloppent comme d'une vapeur ro-
mantique les rochers, les cascades et les bruyères.
— autant de caractères qui font de la promenade
à Killarney un des attraits d'un voyage en Irlande,
attrait maintes fois tourné en déception. Car le
ciel capricieux de cet entonnoir de montagnes se
brouille durant des semaines, et c'est alors, sur
la nappe du lac, toute brune, la pesée lourde des
nuages qui s'effilochent aux pointes des arbres.
C'est des sautes de vents qui frangent d'écume les
vagues noirâtres. C'est la pluie encore, âne et
continue, qui donne à ce lac, moucheté d'innom-
brables gouttelettes, l'aspect fantastique d'un par-
quet mouvant de point de Hongrie. Et c'est surtout
la perspective cruelle du journal à seize pages
KN IRLANDE ET EN ECOSSE 49
désespérément feuilleté dans la salle commune
d'un hôti^l, traversée par des tribus d'Anglais et
d'Anglaises d'une dignité implacable. Toutes tor-
tures qui parfois, et ce fut mon cas, ne durent
qu'une journée. Leur souvenir rend plus aimable
encore le vagabondage, à force de rames, sons
le ciel nettoyé de son brouillard, et sur l'eau,
rendue à sa franche couleur naturelle d'un noir
ïrais et souple qui se transforme en bleu vaporisé
vers l'horizon.
... La barque glisse donc sur une des baies du
Lower lake. L'abondance des îlots est une des
•riginalités de ce lac. Beaucoup sont des rochers
sur lesquels une touffe de bruyères allume un in-
cendie rose. D'autres, comme Innisfallen, sont des
oasis immobiles d'une verdure presque surnaturelle,
tant elle est opulente. C'est vers cette île que la
barque se dirige, doublant une pointe sur laquelle
surgit, parmi un bosquet fleuri, le château de Ross,
jadis habité par un des O'Donoghue. Cet étrange
châtelain était une façon de sorcier, qui, parvenu
sur le tard de sa vie, appela sa femme et, lui mon-
trant une cuve, lui signifia qu'elle eût à le couper
en morceaux, quand il aurait bu d'un certain
breuvage, puis à le jeter dans cette cuve. Après
sept semaines, il en sortirait haut comme un enfant
de trois ans. Pour éprouver si cette pauvre femme
aurait le courage d'exécuter la terrible opération,
** A
<-»-•
50 ÉTUDES ET PORTRAITS
il évoqua devant ses yeux des spectacles effrayants,
qu'elle supportait sans pâlir, quand lui ayant mon-
tré son fils mort, la femme jeta un cri et le châ-
teau s'écroula. Le laboratoire vola en éclats.
■ O'Donoghue ne reparut jamais. Pourtant, il vit
encore, et à des nuits marquées de l'année, dressé
hors "du lac, il chevauche sur l'eau, qui s'illumine.
Son destrier blanc est ferré d'argent. Une meute
le suit, aboyante, et il visite son château dont les
tours se relèvent, pour s'écrouler à nouveau, quand,
à la première pointe du jour, le mélancolique re-
venant doit regagner son autre palais sous les
eaux.
Cette île gracieuse d'Innisfallen a été chantée
en des vers gracieux comme elle, par le poète Tho-
mas Moore : «Suave Innisfallen, adieu. — Calme
et ensoleillée puisses-tu être longtemps! — Com-
bien belle tu es, que d'autres le disent. — Mais le
sentir^ combien tu es belle, n'appartient qu'à moi.
«Suave Innisfallen, adieu, — et longtemps
puisse la lumière sourire autour de toi — tendre
comme elle était dans ce soir tombant, — où pour
la première fois je t'ai vue, toi, l'île féerique...»
Elle est d'une impression étrange en effet, au
soir tombant, cette Innisfallen plantée de frênes
aux feuilles tremblantes et de houx aux feuilles
lustrées. Sur l'herbe épaisse qui grandit parmi les
pierres, ruines d'un cloître, l'imagination évoque
le tournoiement des pâles fées au clair de lune,
et dans les clochettes tachetées des rouges digi-
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 51
taies s'abrite sans doute un peuple de farfadets
nocturnes qui dorment le jour, tandis que les bre-
bis broutent cette herbe, et que les visiteurs trou-
blent du bruit de leurs pas le silence enchanté de
l'île Le cap étroit qui la termine, résonne à peine
du clapotis des houles menues. Un if, battu des
vents, a grandi sur cette pointe, et la ligne des
montagnes qui entourent le lac se teinte en violet
dans la clarté adoucie qui agrandit encore l'ombre
des grands arbres.
... Oix cette impression de féeries s'exalte en-
core, c'est dans la visite à la cascade d'O'Sullivan,
de l'autre côté du lac et en face de l'île. Les feuil-
lages des chênes et des houx verdoient puissam-
ment dans la terre humide qui foisonne encore
en fougères et en mousses. Le filet d'eau blanche
se tord, tom.be dans la coupe d'un bassin de pierre
où il s'amasse en une nappe obscure. A travers
les branches, si l'on se retourne, le lac apparaît
d'un bleu très pâle, presque confondu avec le bleu,
plus pâle cependant, du ciel décoloré. Sur la pointe
extrême de ces branches, là-haut, la lumière du
soleil blondit. Les délicieuses histoires de l'Arioste
s'évoquent à l'esprit, et le sourire, dans cette fraî-
cheur d'ombrcj d'une Bradamante ou d'une Ar-
mide. Le murmure de la cascade a je ne sais quoi
de doucement continu qui berce le songe, jusqu'à
ce que la voix du guide-batelier, descendu à terre
52 ÉTUDES ET PORTRAITS
et qui veut raconter la légende d'O'Sullivan, vous
rappelle que vous n'êtes qu'un touriste à la merci
des guides. Cet O'Sullivan fut un grand chas-
seur que Fingal récompensa pour n'avoir pas tué :
un cerf à lui appartenant, — un beau cerf fauve, -
haut comme un poulain, avec un collier d'or rouge '
à son cou. Fingal fit jaillir du roc une source de
whiskey, changée en une source d'eau quand les
héritiers d'O'Sullivan furent dépossédés^
... Et le jour s'éteint dans des vapeurs d'un
gris de perle. Le bateau, engagé dans un chenal,
avance avec lenteur parmi les plantes d'eau qui
tendent le calice jaune ou blanc de leurs fleurs sur
leurs larges feuilles étalées. Le reflet rose des
bruyères tremble dans l'eau, et c'est une jolie sen-
sation du vaste silence des choses, lorsque, les
bateliers ayant levé les rames, le bateau glisse
tout seul, et que l'oreille entend le bruit des gout-
telettes qui, du bois de ces rames, tombent sur la
surface moirée du chenal.
III
Lisdoonv-îrn.-i (comté deClare), juillet i88l.
On m'avait dit : la route sera dure, mais vous
verrez des prêtres irlandais et un village d'eaux
d'un aspect unique. Me voici donc lancé à travers
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 53
ce sauvage comté de Clare, patrie des O'Brien et
des Mac-Mahon. D'Ennis à Liscannor bay, c'est
un paysage de prairies désertes que traversent des
corbeaux de la grande espèce qui rasent l'herbe,
noirs et leur long bec tendu. Puis les châteaux
ruinés abondent. Pas une motte de terre qui n'ait
vu mourir son homme, durant les âpres guerres
locales du pays. C'est ensuite, sur le bord de la
mer et auprès de la baie, les falaises de Moher
qui, à elles seules, vaudraient le voyage. La côte
tombe à pic d'une hauteur de six cents pieds, et,
durant plusieurs milles, les énormes rochers se dé-
veloppent. Des porches d'ombre s'y creusent, et,
dans cette profondeur d'abîme, d'innombrables
oiseaux de mer tournoient avec un hululement
continu, comme d'enfants plaintifs, tandis que la
mer glauque écume. Puis la route monte au nord,
et le long de ces côtes où périrent les vaisseaux
de X Armada, un plateau se dessine, mamelonné
de larges pelouses dont la pente dévale vers une
sorte de vallée centrale. Une demi-douzaine d'hô-
tels et deux douzaines de maisons se dispersent
sur ces mamelons et dans cette vallée. C'est Lis-
doonvarna, station thermale connue depuis quelque
dix ans, et qui sert de rendez-vous au clergé
irlandais. Sans doute, il vient là quelques Anglais
que les médecins envoient faire une cure de
silence et de calme, encore plutôt qu'une cure
d'eaux, après l'existence excessive de Londres.
Mais l'aspect mort des hôtels o\x végètent ces
énervés contraste étrangement avec le bruit et la
54 ÉTUDES ET PORTRAITS
gaielé des maisons où discutent les prêtres. Le
soir, après un dîner largement arrosé d'ale et de
whiskey, ces prêtres vaguent dans les rues, par
groupes. L'air vif a fouetté leur sang qui colore
leurs joues. Leurs redingotes ouvertes, leur forte
carrure, leur verbe haut, la sécurité de leur dé-
marche, tout révèle en eux des personnages libres,
indiscutés et hardis. Ils sont en vacances ici, et,
une fois rentrés à leur auberge, joueront au
loo — un jeu très analogue à la mouche dont il est
parlé si spirituellement dans la Béairix de Balzac
— très tard dans la nuit. Ils vivent là d'une vie
franche et heureuse, sans que personne songe à les
suivre de ce regard méfiant des campagnards de
France qui voient passer leur curé. Les événements
de cette année ont, une fois de plus, montré l'étroit
lien qui unit ce clergé et cette population catho-
lique d'Irlande. J'ai recueilli quelques notes, in-
complètes, mais que j'espère exactes, sur le détail
des mœurs de ces prêtres. Je les transcris à peu
près telles quelles.
Le plus souvent, le prêtre irlandais est fils d'un
paysan. Il a été élevé en pleine sauvagerie des
champs, à courir pieds nus parmi les pierres. Vers
sept ou huit ans, il a été envoyé à l'école nationale.
On appelle ainsi les écoles primaires, qui sont
nombreuses, gratuites et bien tenues. Un des traits
particuliers du paysan irlandais est la gâterie de
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 55
l'enfant tout jeune. Aussi le travail des champs
n'est-il exercé que par les adultes, et le garçonnet
peut étudier en pleine liberté de ses heures. Vers
les douze ans, si l'enfant a montré quelque dispo-
sition, surtout s'il a dans la famille quelque per-
sonne appartenant au clergé, on l'envoie dans une
façon de collège préi^aratoire. Dès lors, il faudra
qu'il soit prêtre. Sa vocation n'est guère consultée
qu'en seconde ligne. Le paysan, son père, qui paye
les frais de cette seconde période d'éducation,
sait que la carrière est bonne, et qu'une fois entré
à Maynooth la fortune du garçon est faite.
Maynooth est une petite ville sise à quinze
milles de Dublin et qui renferme le plus important
des trois grands séminaires où se recrute le clergé
de l'île. Les deux autres sont celui de Rome et ce
collège des Irlandais à Paris, qui survit, dans la
paix d'une des rues aboutissant au Panthéon, à
tant d'orages de notre politique. Au siècle dernier,
deux autres grands séminaires à l'usage des Irlan-
dais résidaient, l'un à Douai, l'autre à Salamanque. |
Le séminaire de Maynooth recevait jadis une do-
tation annuelle qui, sous le présent règne, a été
remplacée par une somme d'argent une fois ver-
sée. Cette somme, qui constitue le capital de I"a
maison, est assez considérable pour que, tous frais
payés, l'administration assure à chacun des cinq
cents élèves une pension de -vingt à trente livres
sterling par année. L'élève est nourri; il est logé.
Une fois reçu dans le séminaire, il a huit années
d'étndes à suivre, durant lesquelles sa pension lui
S5 ÉTUDES ET PORTRAITS
représente, à lui, fils d'un tenancier souvent ea
détresse, un extraordinaire changement de sa for-
tune. Qu'un peu d'orgueil en résulte, cela est évi-
dent, et surtout un vif sentiment de la dignité de
•'état ecclésiastique. Aucune trace de l'influence
gouvernementale ne vient montrer au séminariste,
comme chez nous, qu'il sera fonctionnaire salarié,
et que son rôle dans la machine sociale se mesu-
rera aux fluctuations de l'idée d'autorité dans les
conducteurs de cette machine. Le prêtre irlandais
est issu du peuple, il va vivre du peuple. Toute la
différence entre le rôle des deux clergés tient dans
ce fait initial.
Les années de séminaire finies, la période des
sacrifices recommence, mais courte et adoucie par
l'approche de la situation définitive. Sur le choix
de son évêque, qui le connaît souvent depuis son
enfance, le jeune homme a été nommé vicaire. Son
traitement consiste alors en une somme que lui
donne le curé. A cette somme, forcément minime,
le vicaire ajoute le produit de ses messes, et, dans
certaines paroisses, il augm.ente ces maigres reve-
nus au moyen d'une dîme prélevée sur l'avoine.
Ses parents lui viennent en aide et parfont le reste.
Une fois possesseur d'une cure, il les récompen-
sera de ce dévouem.ent, car tout changera et il sera
riche. Il aura pour lui d'abord la rente que lui
assureront les mariages. Le chiffre de la somme
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 57
que les curés irlandais demandent pour célébrer
un mariage est presque incroyable. Sur une dot
de cent livres sterling, ils ne prennent, me dit-on,
pas moins de dix livres. Or, il est rare pour ne
pas dire sans exemple, qu'une fille se marie sans
une dot, — un autre trait de l'Irlandais qui, celui-
là, lui est commun avec le Français, étant de dé-
penser volontiers la plus grosse partie de sa for-
tune à doter ses filles. A cette première et grosse
rente, le curé en ajoute une autre qui monte beau-
coup plus haut. A Noël et à Pâques, il fait une
collecte pour lui-même, à l'église. Des dévots de
bonne volonté ont préparé des listes sur lesquelles
chacun inscrit ce qu'il s'engage à donner. Qu'on
réfléchisse que toute la population communie à
Noël et à Pâques; que le curé est là, en personne,
qui lit de ses yeux le détail des sommes promises,
et il ne faut pas une grande expérience de la
nature humaine pour conclure que cette seconde
source de revenus dépassera encore la première en
abondance.
La vie de ce curé, ainsi rente par ses ouailles,
leur est d'ailleurs toute dévouée, en charités
d'abord, mais surtout en zèle apostolique. Le curé
loge à ses frais, et d'ordinaire il vit avec une sœur
ou une parente qui tient son ménage. Sa besogne
principale est de préparer tous ses paroissiens aux
deux grandes communions de l'année. Il faut
qu'à cheval ou juché sur la banquette de son car,
il parcoure sa paroisse, souvent très étendue, pen-
dant deux mois '^ux environs de la Noël, et deux
S8 ÉTUDES ET PORTRAITS
mois encore aux environs des fêtes de Pâques. Il
court donc à travers les fermes dispersées, s'instal-
lant dans une d'elles qui, pour les maisons de la
vallée ou de la montagne, devient la «station». Là,
il confesse, et donne la communion sur un petit
autel portatif qu'il installe de son mieux. La
besogne est rude, par les mauvais temps et les
mauvais chemins, mais la foi non entamée de ces
insulaires en fait une sorte de dictature morale qui
n'a pas de rebelles. Un de mes amis me raconte
que les curés, eux-mêmes d'une chasteté irrépro-
chable, ont maintenu la chasteté parmi les fidèles
à force de terreur, apostrophant les coupables en
pleine église, et encore aujourd'hui, dirigeant
contre eux des allusions à peine voilées, sans que
personne fasse que baisser la tête.
Cette dictature s'augmente de toute l'indépen-
dance que procure une fonction très solide. Une
fois la collation reçue, le curé devient, en effet,
inamovible dans sa cure. Rarement il cherche à la
troquer contre ime autre, même plus riche, installé
qu'il est dans une tranquillité admirable d'exis-
tence, qui est celle d'un gros bourgeois de cam-
pagne de chez nous, avec toute l'abondance maté-
rielle que ce pauvre pays peut procurer. Cependant,
au fur et à mesure des vacances dans l'épiscopat,
les curés du diocèse ont à présenter trois candidats
aux choix de Rome pour le poste d'évêque. Ces
candidats, par ordre de suffrage, sont le dignissi-
mus, le dignïor et le digniis. Pie IX est le premier
des papes qui ait nommé des évêques en Irlande
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 59
choisis paj* lui hors de cette liste. Le pape actuel
semble être revenu à l'ancien usage.
La psychologie du prêtre irlandais semble se
dessiner plus nettement à la lumière de ces faits.
Encore une fois, le trait primitif, c'est que le
prêtre est né du peuple et qu'il vit par le peuple. Il
en a donc et les mœurs, et les intérêts, et les idées.
Le peuple est devenu révolutionnaire; le clergé est
devenu révolutionnaire avec lui. Le prêtre irlan-
dais, chaste et robuste, n'aurait que peu à faire
pour se transformer en homme d'action; il n'a rien
à faire pour se transformer en homme politiaue.
Tout l'y pousse : sa haine de catholique \ j're
l'Eglise protsstante, son sentiment de patriote,
l'orgueil naturel à un paysan parvenu, enfin le
souci même de sa position matérielle, qui sera
d'autant plus belle que celle de ses paroissiens sera
plus grande. C'est ici, comme on voit, précisément
fenvers de la position politique du clergé fran-
çais. Avec sa finesse habituelle, Rome a dû ména-
ger ce clergé excentrique, par la peur d'un schisme
toujours possible. Quand une Eglise a un extrême
sentiment de sa nationalité, elle devient difficile-
ment ultramontaine. C'est bien le cas pour rEg]j,se
d'Irlande. En attendant, cette Eglise est d'une
orthodoxie encore intacte. A la quête pour le de-
ûier de Saint-Pierre, même les plus loqueteux des
assistants donnent leur pièce de monnaie. Il faut
"o ÉTUDES ET PORTRAITS
i avoir vu le recueillement de ces pauvres gens lors
d'une messe du dimanche, dans une misérable cha-
pelle de village, pour apprécier la distance qui
sépare ces paysans des nôtres. Il est probable que
lien n'a bougé dans ces têtes depuis que les soldats
de Cromweli dispersèrent les moines, dont les
couvents écroulés jonchent tant de vallées, de Kil-
laloe jusqu'à Youghal et de Howth jusqu'à Cor-
comroe. C'est ce fonds ancien de rancune religieuse
qui s'unit à la rancune socialiste pour donner à la
révolution actuelle ce caractère d'inconnu redou-
table, que constatent tous ceux qui connaissent
bien le paysan d'Irlande.
IV
Du Connemara, août iSSi.
Le Connemara est dans toute la sauvage Irlande
le plus sauvage endroit. Non qu'il y ait le moindre
danger à parcourir cette ligne de montagnes qui
compose la partie nord du comté de Galway.
Mais ici, plus de chemins de fer, peu d'hôtels. Des
routes étroites. Pour tout véhicule, le car de louage;
Pour tout gîte, l'auberge. Je recopie quelques notes
prises au hasard d'une promenade dans ce dur pays,
... Le train qui vient de l'intérieur de l'Irlande
longe la baie de Galway, dont le dessin est char-
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 6l
anant à suivre des yeux par le temps clair. L'eau
bleue encadre les îles vertes. De gros caboteurs
découpent sur le ciel leurs fins cordages, et tout au
bout c'est la ville, ancienne et noire. Je ne fais
que la traverser, juste le temps de passer devant
une construction carrée, la prison. Quoiqu'il ne
soit guère que midi, une patrouille armée circule
sur le chemin de ronde. Il y a dans l'intérieur des
hommes arrêtés comme ligueurs, et l'autorité re-
doute toujours un coup de main de leurs innom-
brables complices épars dans la ville et la cam-
pagne. Il est impossible de faire cent pas en
Irlande, sans qu'un incident vous rappelle l'étrange
état de révolution latente et continue^ dont l'île
souffre.
... La route la plus courte pour aller de Galway
au Connemara est celle du Lough Corrib, énorme
nappe d'eau qui est comme le type des lacs dé-
mesurés de l'Irlande. Un bateau à vapeur un peu
moins grand qu'une des mouches qui vont d'Au-
teuil à Charenton, fait le service. Ce mince ba-
teau s'engage d'abord dans une rivière qu'il re-
monte et dont l'eau, comme celle du Shannon et
en général de toutes les rivières irlandaises, est
d'une intense couleur noire. La quantité de tour-
bières que le voyagiur traverse explique assez cette
infiltration de la terre sombre dans l'eau courante.
Des prairies et des châteaux ruinés apparaissent
62 ÉTUDES ET PORTRAITS
sur les deux bords de la rivière. Une petite barque
passe, conduite par trois jeunes prêtres, qui rament
vigoureusement et cherchent le gros remous du va-
peur pour faire danser leur embarcation. La rivière
se resserre. D'énormes plaines de joncs s'étendent,
par-dessus lesquelles volent des hérons. A peine
si le bateau a la place nécessaire à son passage.
Puis le large lac se développe.
Il est d'un aspect singulier, semé d'îlots qui
hérissent sa surface de leurs rochers duvetés d'herbe.
On en a compté jusqu'à trois cent soixante-cinq.
Même la profondeur est si peu considérable et
les dents aiguës des rochers affleurent de si près,
qu'un chenal est tracé au vapeur par des cônes
de pierre dont les masses peintes en blanc achèvent
de donner au paysage un caractère singulier. A
l'horizon, les douze pointes de Bunnabeola — les
plus hautes cimes de la contrée — se dessinent.
Entre elles et le lac, des contreforts plus bas
vont s'étageant, avec des dégradations de teintes
violettes, qui indiquent la perspective des mon-
tagnes et la succession des gorges. Sur le bateau,
c'est un petit nombre de passagers, sept à huit,
tous des gens du pays : gros fermiers revenant
à leur terre, petits boutiquiers regagnant leur
échoppe. Le silence naturel aux hommes du Nord
s'augmente encore de la défiance que la crise po-
litique et l'espionnage de la Land League ins-
pirent aux uns et aux autres. Il leur suffit d'ouvrir
leur journal pour y voir qu'un homme du comté
de Waterford a reçu deux coups de fusil, l'autre
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 63
semaine : il avait mal parlé des agitateurs. Ils
regardent d'un regard morne ce sombre paysage
qui ne s'éclaire d'un sourire de feuillage qu'à son
extrémité. Une coquette baie, fermée de cinq îles,
termine le lac sur un gazon merveilleusement tenu,
ce gazon, passé au rouleau chaque matin, des
villas anglaises. Ce vert si tendre fait bordure à
des parterres de fleurs bariolées, et un château,
dans le style romantique, en pierres blanches et
noires, émerge des branches de magnifiques arbres.
C'est la propriété de lord Ardilaun, le plus riche
brasseur du Royaume-Uni, anobli, sous le minis-
tère de lord Beaconsfield, pour l'énergie de son
rôle politique. Ainsi se recrute parmi les plus gros
propriétaires et les plus hauts talents cette aris-
tocratie toujours vivante.
... Le village de Cong où le bateau me dépose,
ne contient qu'une auberge. Ses curiosités se bor-
nent à deux : le passage souterrain du Mask et la
vieille abbaye. Les géologues expliquent par une
composition particulière du terrain l'étrange phé-
nomène des apparitions et des disparitions de la.
rivière qui joint le lough Corrib au lough Mask.
Tantôt cette rivière coule à ciel découvert, tantôt
elle entre sous la terre, et cela sans accident de
terrain dont les hauts et les bas fassent tunnel
ou plate- forme. Un des points oii ces différences
de niveau du même courant sont le plus sensibles
64 ÉTUDES ET PORTRAITS
s'appelle le « trou du pigeon.» Au miîeu d'une
prairie un trou, en effet, se creuse, le long duquel
descendent soixante marches d'escalier, et dans le
souterrain qui s'ouvre au fond de ce gouffre profond
de dix-sept pieds, le Mask roule une eau dont la
nappe noire s'éclaire au feu d'un bouchon de
paille que le gardien de ce souterrain fait flamber.
Au-dessus de la rivière, des pierres pendent, mi-
roitantes. Puis, une fois remonté et à deux cents
pas, vous retrouverez ce même Mask sortant de
terre sans jaillissement, et s'épanchant à plein lit
découvert, pour s'abîmer de nouveau, comme par
une magie, et se jeter enfin dans le 4ough Corrib,
après avoir traversé les pelouses du parc de lord
Ardilaun, où se voient aussi les ruines de l'abbaye.
Cette abbaye est célèbre parce que le dernier roi
d'Irlande y fut, dit-on, enterré. Ce souvenir,
j'avoue, me laisse aussi froid que les détails d'ar-
chitecture que le très exact Gtiide Murray énu-
mère en plusieurs colonnes. Mais une impression
d'une pénétrante poésie se dégage du spectacle
des pierres tombales qui pavent le sol de ces
vieilles abbayes, abandonnées par les moines lors
des guerres de conquêtes. A Cong, comme à Cor-
comroe, comme à Kilmacduagh, les catholiques
avaient transformé en cimetière l'ancien asile de
leurs prêtres. La ruine ainsi demeurait sacrée. Au-
jourd'hui que toutes ces pierres, aux inscriptions
presque effacées, datent d'un autre siècle et que
l'herbe a poussé entre elles comme le lierre au
long des murs de l'édifice sans toit, il est impos-
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 65
sil51e de ne pas se sentir remué par ce qu'un Grec
appelle le «mélancolique de la vie», en songeant
surtout que les haines qui ont détruit le vieil édi-
âcc existent encore. Les ûls de ces disparus sont
agités des mêmes colères qui tourmentèrent leurs
ancêtres. Il m'a suffi le lendemain, pour en avoir
la sinistre preuve, de m'engager sur la route de
Cong à Leenane.
Cest sur cette route, solitaire et montueuse, que
fut assassiné, voici presque deux ans, ce malheu-
reux lord Mountmorris, dont la mort inaugura la
sanglante campagne de la Land League. Le lord
revenait à cheval d'une course dans le pays. Deux
coups de feu, partis de derrière un mur, retendent
roide mort. La Reine a recueilli sa veuve et ses en-
fants. Jamais les assassins n'ont pu être retrouvés.
Le paysan qui me conduit me montre la place, le
Hiur, et, à quelque deux cents pas, la maison du
lord. Elle est carrée, petite, à deux étages, et re-
garde le lac Corrib. Les fenêtres sont closes et
les arbres du parc poussent en liberté. Le lord
avait très peu de fortune, une dizaine de mille
francs de rente, plusieurs enfants. Il fallait vivre.
il ne pouvait, comme beaucoup d'autres, passer
en Angleterre et attendre, sans toucher à ses reve-
ttus d'Irlande, que ses affaires fussent réglées.
« C'était un pauvre lord, » dit le paysan, « court
et trapu, toujours vêtu d'une cotte comme la
mienne, > et il montre son méchant habit gris.
*♦
66 ÉTUDES ET PORTRAITS
Mais la Land League voulait «faire peur», tra-
gique formule de Danton qui se retrouve dans le
programme de tous les révolutionnaires. Lord
Mountmorris fut choisi sans doute comme étant
le plus aisé à atteindre des pairs d'Irlande, vu
que sa médiocre condition ne lui permettait pas
de se garder comme les opulents châtelains des
environs.
Pas très loin de là et toujours en vue du lac,
le paysan nous raconte une anecdote sur un sin-
gulier tour joué au vice-roi d'Irlande, lord Car-
liste, par lord Leitrim. ... Ce dernier fut depuis
tué dans le Donegal par un de ses tenanciers,
qui demeura aussi impuni que l'assassin de lord
Mountmorris. — Lord Leitrim apprend que le
vice-roi, qu'il haïssait, devait coucher à l'hôtel à
Maam, après une journée de voyage fatigante et
longue. Les patrons de l'hôtel étaient les tenanciers
de lord Leitrim. Il leur défend, sous peine d'évic-
tion, de recevoir le vice-roi. Les pauvres gens
épouvantés ferment portes et volets, et quittent la
maison, si bien que lord Carlisle, en arrivant à la
nuit tombante, trouva visage de bois, — jamais
expression ne fut plus juste, — et il lui fallut
continuer jusqu'à Cong, durant dix longs milles»
qui durent lui sembler interminables. Ce détail de
mœurs nous peint la primitive et enfantine vio-
lence des passions chez beaucoup des hommes de
ce pays. Cela seul explique des traits de cruauté
qui nous reportent à plusieurs siècles.
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 67
Cette route tragique dévale d'ailleurs dans une
sauvagerie de paysage incomparable. C'est d'un
côté le lac Corrib et ses îlots, de l'autre la mon-
tagne. Il n'y a d'arbre que de place en place. D'im-
menses prairies hérissées de rochers revêtent les
pentes. Parfois ces prairies ont été éventrées pour
être exploitées en tourbières. Les mottes de terre
brune nagent dans un marais que les orages con-
tinus ont amassé. La pluie tombe, ou plutôt c'est
de la poussière d'eau que le vent émiette des
lourds nuages. Le car file au trot d'un petit cheval.
Dès huttes de sauvages, hautes d'une hauteur
d'homme, attestent, de temps à autre, que le pays
n'est pas désert. Une ferme apparaît. A côté, une
baraque de construction récente abrite les gens de
police à qui l'on a confié le soin de garder le fer-
mier, menacé de mort par les ligueurs. Voici
Maam, enfin, et l'hôtel d'où la fantaisie de lord
Leitrim expulsa le vice-roi. Ma qualité d'homme
de lettres étant moins lourde à porter, j'arrive à
m'abriter dans la salle commune de cet asile, où
des Irlandais prennent un lunch. Ils boivent du
thé et beurrent leur pain avec le flegme de gens
vêtus de caoutchouc des pieds à la tête, qui tout à
l'heure continueront leur voyage en voiture ou-
verte, la voiture fermée étant inconnue sur les
routes : «C'est l'habitude ainsi,» disent-ils philcv-
sophiquement La dure hygiène des races de la
brume éclate à ce petit signe, comme à la forte
nourriture et aux longs verres de whiskey dont
les hommes s'emplissent, robustes, la face colorée,
#8 ÉTUDES ET PORTRAITS
très roux avec des yeux d'un bleu dur, si voisins
de leurs aïeux, les combattants d'autrefois, et
n'ayant pas un beaucoup plus grand nombre
d'idées et de sensations.
De Maam à Leenane, c'est un autre versant de
montagnes. Le lac a disparu. Des défilés succè-
dent aux défilés. C'est une exquise originalité dans
ces gorges nues, lorsque sur la pente verte de la
colline un ruisseau tout blanc tord son ruban qui
tremble. Un torrent roule dans le creux de la
vallée une eau brune et mousseuse comme de la
bière noire. Puis les montagnes s'ouvrent et la baie
de Leenane étale son eau à peine ridée. Elle fait
l'extrémité d'une espèce de fiord, pareil à ceux de
la Norvèg2. La mer est entrée dans les terres à une
profondeur énorme, et comme elle emplit plusieurs
gorges de montagnes, chacun des petits bassins
semble un lac, mais un lac où la marée ondule, et
les grands oiseaux de l'Atlantique y viennent
pêcher. Ce paysage d'une suavité si âpre rappelle
ces fonds de tableaux- que les peintres primitifs
dessinent avec piété derrière le visage de la ma-
done, pour que la virginité de l'horizon mette
comme un silence de la nature, non souillée par
l'homme, autour de la mère de pureté.
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 69
Dublin, Sioitt 1881.
Que faire en voyage lorsqu' « il pleut et que la
vie est triste », comme dit le délicat Sully-
Prudhomme, — et que l'on a devant soi les inter-
minables heures à user d'un après-midi de soli-
tude? Que faire, sinon lire et compléter, par des
notes prises dans le livre, les notes personnelles,
prises à même les promenades? Le titre d'un ar-
ticle de la Contemporary review m'avait tiré l'œil,
Ycici un mois : a They were a great people, sir. —
C'était une grande race, monsieur,» — et en petits
caractères : « Une contribution à quelques pro^
blêmes concernant V histoire d^Irlande.-» Ma curio-
sité n'a pas été déçue, et l'article, des plus curieux,
vaut la peine d'être résumé pour l'éclairdssement,
au regard du lecteur français, de la question de
propriété dans cette verte Erin qui est en train de
devenir la roup-e Erin.
ITauteur de cet article, un M. Butler, a pris texte
d'une excursion d'été dans le comté de Clare, qui
se développe à l'est de l'île et fait le sud de la
baie de Galv/ay. L'histoire locale d'une des fa-
milles de ce comté représente l'histoire de beaucoup
70 ÉTUDES ET PORTRAITS
d'autres familles dans beaucoup d'autres comtés
Usant de cette familiarité à la Carlyle, qui serre de
près les menus faits, M. Butler raconte sa conversa-
tion avec le conducteur du car qui me m.enait à une
montagne de cette province : «A qui appartiennent
ces terres?» dit-il à ce paysan, qui n'a jamais quitté
son village, et qui, répétant la légende entendue
de la bouche des vieux, répond aussitôt : a C'est
la terre des Mac-Mahon. Ils la possédaient toute,
depuis six milles au delà d'Ennis jusqu'aux ro^
chers de Loop Head. Thcy were a great -people^
sir; mais ils ont tous quitté le pays...
« — Et où sont-ils allés?
« — Le diable le sait, votre honneur, ils sont
partis, voici beaucoup de jours...
a — Et qui est à leur place maintenant?
« — Un tas de gens; il y a les S..., les T...,
les V..., et bien d'autres. Ah! c'était une grande
race; mais racine et branches, tout a quitté la
terre...»
Qu'on réfléchisse que ces propriétaires anciens
ont quitté en effet ce sol depuis deux cents ans, et
que pourtant ce cocher de village se rappelle leur
nom comme si ce départ datait de la veille.
M. Butler, rien que par ce trait, marque le point
de vue spécial du paysan irlandais pour qui les
propriétaires actuels restent des usurpateurs, contre
lesquels tout est permis. Mais d'où vient cette
étrange protestation du souvenir populaire contre
le fait depuis si longtemps accompli? Deux causes
diverses, prétend M. Butler, ont agi sur la mémoire
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 71
du cultivateur indigène. D'abord les familles dé-
possédées au dix-septième siècle étaient vraiment
celles des chefs héréditaires, qui commandaient de-
puis des siècles et dont le sang s'était mêlé au sang
de leurs féaux sur tous les champs de bataille du
moyen âge. Puis les nouveaux occupants n'ont rien
su faire de ce qu'il aurait fallu pour effacer le
puissant et féodal souvenir.
M. Butler nous initie aux origines de ces Mac-
Mahon du comté de Cl are. Leur premier ancêtre
fut Brian Boroimbe, le héros favori des ballades
celtiques; vieux roi de guerre qui fut tué à Clon-
tarf par des soldats Danois, au moment où il priait
dans sa tente pour le succès de son armée en train
de livrer la sanglante bataille que l'on sait. Le
même jour, son fils aîné Murogh et son petit-fils
Turlogh furent tués en combattant. Le premier
avait tellement fatigué son bras droit et sa hache
à frapper les Danois, que ses coups ne fendaient
plus les casques. Attaqué par le chef ennemi. Ar-
nulf, de la main gauche il lui arrache son ar-
mure et d'un coup de hache l'assomme, tandis que
l'autre lui perce le côté d'un coup de dague. Tur-
logh n'avait pas plus de seize ans. On trouva son
cadavre flottant sur les eaux de la Tolka, les' deux
mains prises dans la chevelure d'un Danois qu'il
avait entraîné dans l'eau et retenu férocement
malgré sa propre agonie.
72 ÉTUDES ET PORTRAITS
Les descendants de ces héros ne furent ni moins
héroïques ni moins sauvages. Un d'eux, O'Briea
de Thomond, roi d'Irlande, répondait à Richard II
d'Angleterre, qui voulait lui conférer la chevale-
rie : «Chez nous, c'est à sept ans que les garçons
reçoivent la chevalerie. Nous les campons sur des
chevaux dans une grande plaine et nous les lan-
çons sur des obstacles. Celui qui en brise le plus
est le premier chevalier.» Etablis dans le comté
de Clare, ces O'Brien et leurs cousins les Mac-
Mahon guerroyèrent durant des générations contre
les Danois, contre les Anglais, contre leurs pa-
rents; et qui avaient-ils à leur suite, durant ces
chevauchées meurtrières? Précisément les ancêtres
des ligueurs d'aujourd'hui.
Vers le quinzième siècle, une révolution s'ac-
complit qu'il faut bien comprendre pour saisir la
psychologie du paysan irlandais. La féodalité de-
vint territoriale. Le clan se transforma en tenance.
Le chef militaire se changea en landlord. Cela veut
dire que, mieux assis et participant sans le savoir
au grand mouvement d'installation sociale de
l'Europe moderne, les nobles d'Irlande commen-
cèrent à dessiner plus nettement leurs possessions,
et à les exploiter plus pacifiquement. Les féaux
des guerres du moyen âge devinrent les tenanciers
du seizième et du dix-septième siècle. En vertu
du principe de féodalité qui les faisait donner
leur sang dans les combats, ils donnèrent leur ar-
gent et le produit de leur travail. Ce second tribut
continuait l'autre, et il était considérable. Les ar-
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 73
diives des Mac-Mahon nous montrent que, préci-
sément au quinzième siècle, le chef d'alors, un
personnage surnommé «l'homme aux six doigts»,
distribua son domaine entre ses trois fils, et que
le plus jeune eut pour sa part douze mille acres
de terre dans le comté de Clare. C'est l'histoire
de ces douze mille acres de terre que M. Butler
nous donne comme type de l'histoire de toute la
terré irlandaise.
Sous les Tudors et sous Crom^vell, les O'Brie»
et les Mac-Mahon conservent leur domaine. Puis
Jacques II règne et tombe. Les nobles Irlandais
demeurés fidèles à sa cause quittent la contrée.
C'est l'émigration connue sous le nom d' « envolée
des oies sauvages». Tout naturellement leurs terres
en déshérence sont données à des personnes ve-
nues de l'Angleterre. Les anciens propriétaires ont
pris du service à l'étranger. En vain les femmes
restées sur le sol essayent, pour sauver les terres
de la confiscation, de se faire protestantes, comme
cette vaillante Marie Mac-Mahon, qui disait : « Il
vaut mieux qu'une vieille femme soit damnée et
que mes fils ne soient pas des mendiants.» Un
spirituel historien de ces conversions étranges les
dépeint d'un mot : «Ces femmes quittaient les
erreurs de l'Eglise romaine pour embrasser celles
de la religion établie. » Cela ne servait de rien.
Lorsque l'héritier de la famille des Mac-Mahon
74 ÉTUDES ET PORTRAITS
revint au milieu du dix-huitième siècle, il trouva
ses domaines dépecés, son château presque détruit,
et il mourut de solitude au milieu de ses ennemis,
maîtres de tout autour de lui.
Et quels maîtres? M. Butler cite une phrase
profonde d'Edmond Burke : « Une oligarchie
plébéienne est un monstre qu'aucun peuple, sinon
de bêtes brutes, ne peut supporter longtemps.»
Or, précisément, la nouvelle oligarchie irlandaise
était, d'origine et de caractère, la pire qui fût. Elle
n'avait obtenu l'investiture des terres abandonnées
qu'au prix des services parfois les moins estima-
bles. Elle se conduisit, durant tout le dix-huitième
siècle, avec une inintelligence barbare de ses in-
térêts vrais. « Au lieu des vieux maîtres, » dit
Butler, «une nouvelle race d'hommes tenait la
terre, étrangers de nationalité, opposés de reli-
gion, hostiles de cœur au peuple qui les entou-
rait. Ils se considéraient et vivaient en gamisaires
sur la contrée. Ils détestaient ce peuple qui les
détestait. Ils buvaient pieusement à la glorieuse,
à la pieuse, à l'immortelle mémoire d'un certain
roi, et, le 20 janvier, en moquerie de l'exécution
d'un autre roi, ils s'asseyaient à un dîner de tête
de veau. C'étaient des gens qui se tenaient aussi
complètement isolés de leurs tenanciers que s'ik
eussent été la garnison blanche des prairies de
l'Ouest, chargés de réprimer la sauvagerie des
Indiens rouges.»
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 75
De nos jours, et sur l'esprit des paysans qui n'ont
rien oublié, les idées du nouveau monde ont passé.
Les émigrants revenus d'Amérique ont rapporté
des principes d'un socialisme simple, et séduisant
par cette simplicité autant que par ses promesses.
Quel lien aurait pu empêcher le tenancier irlan-
dais de vouer à l'exécration le landlord de race
étrangère, représentant à ses yeux une usurpation
injuste, une tyrannie d'argent et une foi hostile?
Ainsi s'est élaborée cette haine sinistrement au-
dacieuse dont les effets se manifestent chaque jour
par des crimes nouveaux. Si M. Butler a raison
dans les faits qu'il cite, et que j'ai résumés de mon
mieux, sans pouvoir d'ailleurs les contrôler, l'agi-
tation date de loin et l'Irlande n'est pas voisine
du calme, quoique aujourd'hui la plupart des pro-
priétaires soient doux et humains, quoique l'Angle-
terre traite l'île rebelle en enfant gâtée, quoique
en&n le projet d'une république d'Irlande semble
bien extravagant. Mais que faire entendre à des
hom_mes dont les haines, encore une fois, remontent
à la capitulation de Limerick et qui en parlent
comme d'un événement d'hier?
VI
Oban (Ecosse), août 1881.
De la pluie et encore de la pluie. Pour me con-
soler et en attendant le départ du bateau qui doit
me conduire à Inverness par le Caledonian canal,
y6 ÉTUDES ET PORTRAITS
je mets au net ces quelques notes prises au crayon
sur mon carnet de voyage, — croquis sans dessia
général qui donneront peut-être mieux la sensa-
tion de l'atmosphère de ce pays de brume.
... L'impression d'un départ sur mer, à la nuit
tombante, a quelque chose d'à la fois délicieux
et mélancolique où se résume tout le charme de
l'absence, — charme toujours un peu triste des
habitudes rompues, charme toujours enivrant,
lorsque l'on est jeune, de l'indépendance recon-
quise. Voici qu'autour du grand vapeur, l'eau som-
bre, couleur d'ardoise, ondule à peine. Le ciel,
d'un gris tendre, se fond avec la mer. Siir ce ciel
indécis, où flotte la lueur du jour finissant, les
mâts des innombrables vaisseaux qui encombrent
la rade découpent la fi.nesse précise de leurs cor-
dages. Sur l'un, puis sur l'autre de ces vaisseaux,
des lumières s'allument, toutes rouges. La ville,
par derrière, se devine, noyée de brume. Des câbles
grincent, et le mugissement du bateau annonce le
départ, accompagné en sourdine par le mugisse-
ment d'un troupeau de bœufs parqués dans l'ea-
trepont (Belfast.)
... Rencontrerez- vous ailleurs qu'en Angletare
de ces énormes villes noires qui s'éveillent le ma-^
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 77
tin sous un ciel fuligineux, où de la poussière de
suie semble diffuse? C'est de la brume sans ce
veîoutement des objets, sans cette éclosion de la
tache lumineuse dont le contour tremble, comme
en Hollande. Ici le contour des maisons reste net et
précis à travers ce fog. La tristesse des gazons des
parcs est infinie sous cette pesée de l'air dense et
acre. Avec un ciel de cette épaisseur de brouillard
la libre expansion de la vie animale, seule source
de volupté, est impossible. Aussi bien, la volupté
dans le sens oii nous autres Méridionaux inter-
prétons ce terme, n'existe pas en Angleterre. Même
le caractère de l'architecture indique cette absence
du sentiment du bonheur, rien que par la sèche et
dure arête des lignes. L'énorme effort, la réflexion
continue et solitaire, l'entraînement, par les exer-
atces violents et la nourriture trop forte, de la ma-
diine qui sans cela se briserait, la barricade du
home contre la brutalité du dehors, ces traits
essentiels de la vie anglaise sont comme rendus
palpables par cette brume. Un écriteau tire mes
yeux, et j'y lis -. « Considérez vos voies! Eternité!
Oii la passerons-nous. » (Glasgow.)
... Il y a des contrastes de goûts dont vraiment
les Anglais seuls sont capables. Dans la cathédrale
de Glasgow, je vis un bas-relief qui représentait
un kïghlander en costume, tombant sur le bras d'un
ange qui, de sa main libre, tenait la trompette de
78 ÉTUDES ET PORTRAITS
la renommée. Le profil grec et la robe de l'ange
étaient d'une exécution tout académique, tandis
que le soldat, d'une réalité intacte de carrure et de
costume, avait jusqu'au numéro de son régiment
inscrit sur son baudrier. Cela me fit souvenir d'un
livre, vu par hasard, dans je ne sais quelle gare,
dont le frontispice configurait des jeunes filles en
costume de bain de mer regardant une sirène pei-
gner ses cheveux. Ces heurts de mondes si divers
ne choquent pas plus ces imaginations sans ironie
que les heurts de couleur ne choquent leurs yeux,
pas plus que l'éperdue fumée des machines à côté
des constructions du moyen âge n'étonne leur sen-
sibilité. Des villes entières, comme Edimbourg, du
haut de la fameuse terrasse, développent ainsi un
étonnant horizon de tours gothiques et de gares,
de châteaux crénelés et de tuyaux d'usine. La puis-
sance de juxtaposition, qui permet à la politique
anglaise de toujours admettre le nouveau sans
jamais détruire le passé, même contradictoire, ap-
paraît dans ces détails de physionomie des sculp-
tures, des gravures et des édifices. C'est exactement
l'envers de l'esprit français, qui veut l'unité partout
et la logique. (Edimbourg.)
... Un jeune pasteur, avec qui je cause de M. Re-
nan, sur un de ces chars à bancs découverts qui
font le service des vallées d'Ecosse, me raconte
avoir entrepris le voyage de Londres pour ea-
EN. IRLANDE ET EN ECOSSE 79
tendre une conférence de notre grand écrivain.
L'impression qu'il a rapportée, — et je sais qu'elle
lui est commune avec beaucoup de ses compa-
triotes, — est celle d'un homme profondément
religieux et chrétien. A quoi tiennent les destinées
cependant? L'auteur de la Vie de Jésus, né en An-
gleterre et protestant, eût cédé à son penchant pour
les études théologiques et fût entré dans l'Eglise.
Il n'eût pas rencontré devant lui le terrible : sini
ut sîint, aut non sint, du dogme catholique. Son
goût naturel pour l'aristocratie intelligente l'eût
rangé vraisemblablement dans le parti de lord
Beaconsfield et des conservateurs. Il fût arrivé
jeune à quelque haute dignité ecclésiastique et son
beau talent n'eût jamais pris cette place de révolté
qu'il a occupée, par la nécessité des faits, dans
notre France. Ce n'est point pour le vain plaisir
d'une hypothèse paradoxale que j'imagine cette
autre rencontre d'événements, mais pour faire tou-
cher au doigt la différence du recrutement des
partis dans l'un et l'autre pays. C'est peut-être le
plus grand malheur de la France contemporaine
que depuis soixante ans le talent ait presque tou-
jours été révolutionnaire, — même malgré lui.
(Les Jrossachs.)
... Il y a sur les côtes d'Ecosse des entrées de
golfes d'une sauvagerie qui n'a pas dû changer
depuis les primitives invasions d*" pirates. J'ai
8o ÉTUDES ET PORTRAITS
essayé dans ces six stances de rendre un de ce»
paysages que le paquebot traverse sans y laisser
d'autre marque de son passage qu'un silloa
d'écume aussitôt refermé :
Le ciel froid du matin où meurent les étoiles
Blanchit le golfe bleu qu'enserrent des coteaux.
Nulle trace de vie humaine, que les voiles,
Pleines de vent, de deux misérables bateaux.
Sur la gauche se creuse un porche basaltique
Où retentit parmi l'amas des rocs branlants
L'immense battement de l'immense Atlantique,
Et d'où s'échappe un vol d'affamés goélands.
Tendant le bec, dardant leurs mobiles prunelles,
Et leurs ongles crochus ramenés sous leur corps,
Ils vont, battant l'air souple avec leurs blanc'nes ailes
Qu'une plume noirâtre estompe sur les bords.
Si l'un d'eux voit dans l'eau reluire quelque proie,
Il s'abîme du bond meurtrier de Téclair.
Son bec plonge, sa serre avide se déploie.
Un coup d'aile, et l'oiseau plane au plus haut de l'air.
Un autre, fatigué d'une inutile chasse.
Et d'avoir si longtemps volé contre le vent,
Lève sa tête plate et pousse dans l'espace
Un rauque appel, plaintif coname un sanglot d'enfant.
Toute la troupe alors, comme désespérée.
Répond à ce sanglot par un sanglot pareil,
Et ce hululement monte avec la marée
Vers le ciel où flamboie un frissonnant soleil.
(Près d'OhoH.J
... Est-ce une illusion produite par la magie de
fcxotisme, il me paraît qu'en Angleterre plus
EN IRL>*.NDE ET EN ECOSSE 81
qu'ailleurs se rencontre ce type, si reposant pour
le cœur, de la femme qui ne peut pas mentir. Par-
fois, dans une gare, dans une église, au coin d'une
rue, sur un paquebot, un de ces visages apparaît
dont l'incorruptible pureté semble révéler une âme
d'une qualité morale incomparable. Quelques
poètes, Shelley, dans la Plante sensitive, Edgard
•Poë, dans son Hélène, Byron, dans sa Fiancée
(TAbydos, ont évoqué de ces créatures dont la
jeune grâce semble s'achever en un rêve d'idéalité
surnaturelle. Il est probable qu'à l'approche, l'ob-
servateur découvrirait que ces âmes si pures sont
aussi très froides et très formalistes, et que le souci
.du confort l'emporte en elles sur tout autre senti-
ment, excepté celui de la rigueur biblique. Mais
où serait le plaisir du voyage si ce n'était de voir
les contours aimables des choses en se contenta^, :
de rêver le reste, — sans vériâer son rêve? (Les \
Trossachs.)
VII
Inverness, août 1881.
Je viens de faire l'excursion, obligée et d'ailleurs
facile, imposée par la mode à quiconque voyage en
Ecosse. Elle consiste à passer d'Oban à .Inverness
par quatre lacs successifs que relie le Caledonian
canal, étroit et profond. Du pont du vapeur, le
touriste peut contempler à loisir, durant douze
82 ÉTUDES ET PORTRAITS
heures d'une lente traversée, ces gorges des hautes
terres où vivaient jadis les farouches clans des
guerres d'indépendance. Çà et là, un château ruiné
atteste qu'un repaire de hardis soldats surplombait
le lac. Ailleurs, une pierre commémorative rappelle
un égorgement des temps anciens. Je n'ai pas l'in-
tention de reproduire les détails d'histoire et de
paysage très exactement donnés par le guide
Murray, voici simplement quelques notes person-
nelles, prises dans la marge de ce livre de
guide.
... Une impression désagréable et qui accom-
pagne le voyageur à travers cette Ecosse si sau-
vage encore d'aspect et jadis de mœurs, c'est !
l'organisation comme mécanique du voyage. Avec i
leur pratique entente des choses, les Anglais ont !
comme déchiqueté en excursions fixes cet admi- j
rable pays. Chemins de fer, bateaux et voitures ii
sont organisés avec une parfaite intelligence de fi
la fatigue et de la commodité, mais aussi pour ji
la plus complète destruction du plaisir original
et solitaire. Pour aller d'un lac à un lac ou d'une
montagne à une montagne, nul moyen que le
véhicule public, où les touristes s'entassent par
fournées. Il faudrait, à mon sens, pour jouir de
ce paysage, y marcher seul, — ce qui est impos-
sible à un étranger, — ou bien y trouver des
moyens de transport privés, — luxe interdit à
l'écrivain qui n'a pas les quatre mille livres de
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 83
revenu de lord Byron. Et encore ne suis-je pas
sûr, tant les compagnies ont mis la contrée en
coupes réglées, que les moyens de transports indi-
viduels soient aisés à prendre, même à prix d'ar-
gent. Force est donc au simple homme de lettres
de se mêler à la cohue et de se voiturer comme un
colis en compagnie d'autres colis humains qui par-
lent, s'agitent et contrastent si étrangement avec
le paysage que cette rude ligne de montagnes,
auprès desquelles frémit doucement l'eau brune,
finit par ressembler au décor ironique d'une pan-
tomime paradoxale. Deux noms de célèbres roman-
ciers rendront plus sensible cette curieuse opposi-
tion de deux mondes pourtant jetés l'un dans
l'autre. Les personnages qui encombrent le pont
du bateau, avec leurs types et leurs tics, semblent
sortis tout vifs du roman de Dickens, et le paysage
au milieu duquel ils prononcent leur éternel ^very
fine, indeed,-» est précisément celui des épopées de
Walter Scott. C'est un exemplaire de Rob Roy
interfolié avec les pages de Pickwick, la plus per-
ceptible, la plus indiscutable attestation que tout
est fini du monde décrit paj le grand conteur
écossais et que les hautes terres sont devenues,
elles aussi, une des pièces du musée cosmopo-
lite que l'étranger vient regarder du bout de sa
lorgnette, comme au Louvre les parures portées
par des princesses à présent mortes, ou les por-
traits des madones dévotement implorées en des
siècles pieux.
84 ÉTUDES ET PORTRAITS
... C'est Wordsworth qui a écrit sur les grottes
de Staffa ces vers, d'une forme à la fois philo-
sophique et familière : «Nous l'avons regardé^
mais parmi cette foule — pas un n'a senti la vul
renommée au loin. — Et comment l'aurait-il senti
chacun appelant l'autre, poussé, poussant?... — ■
C'est lin seul qu'il faut se tenir, — contemplant et
recueillant dans son esprit et son cœur, — avec une
vénération non troublée, l'effet, — de ces propor-
tions, oeuvres de la Toute-Puissante Main...» Ces
paroles sont vraies surtout des lacs et de leur
beauté tout intime. La mer, avec le retentissement
de ses houles et la démesurée grandeur de son
horizon, réduit l'homme à néant, et du coup, elle
abolit pour ainsi dire les petitesses des créatures
qui déshonorent son rivage. Il n'en va pas ainsi
des lacs, dont le doux silence, dont l'horizon ré-
tréci, dont le charme comme à portée de l'âme, en-
cadrent l'homme sans l'écraser. La laideur ou la
trivialité des êtres ressort davantage dans ces
horizons d'eaux renosées et de bois verts, et l'effort
est rude pour aller jusqu'à l'exquise beauté des
choses par delà les bérets, les waterproofs et les
knicker-bockers des compagnons de route.
N importe, la poésie visible de ces montagnes
et de ces lacs unit par l'emporter sur l'énervante
sensation du voisinage, et la pensée a raison des
n:rfs, comme toujours. La structure du pays rend
plus aisée à comprendre l'histoire de ceux qui,
l'ayant habité, ont façonné leur âme d'après les
nécessités qu'il leur imposait. La distribution en
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 85
clans distincts et rivaux qui explique la sujétion
de l'Ecosse à l'Angleterre n'est-elle pas écrite
comme avec la main, dans la distribution des
hautes terres en longues vallées ou glens qui s'éten-
dent à perte de vue et s'isolent les unes des autres
par de hauts sommets, des lacs profonds, des ra-
vins déchirés? D'autre part, la végétation si pau-
vre, les pluies continuelles, jusqu'à ne pas avoir eu
un jour bleu de tout ce mois d'août, la vision non
interrompue du plus âpre pays n'ont-elles pas
comme préparé ces montagnards à la sombre et
austère religion de la Réforme? Si un dimanche,
en Angleterre, apparaît à un continental comme
«ne des plus sévères tyrannies qui soient, un di-
manche, en Ecosse, procure l'impression de deux
dimanches anglais. Et cependant la bonhomie
dont les récits de Walter Scott sont empreints
n'est-elle pas aussi le résultat fatal des mœurs
simples, de la saine et robuste allure de vie des
hôtes de ces montagnes presque sans neige?
... J'ai nommé pour la seconde fois Walter
Scott, et je crois devoir insister sur ce nom, au-
jourd'hui à la fois si célèbre et si démodé, parce
qu'il me semble que notre génération est injuste
envers ce peintre de l'ancienne Ecosse. M. Taine,
dans son quatrième volume de XHïstoïre de la lit-
térature anglaise, en parle avec un dédain d'autant
plus significatif que le grand philosophe est aussi
86 ÉTUDES ET PORTRAITS
équitable d'ordinaire qu'il est sincère. La cause en est
que l'auteur de Waverley passe pour un peintre de
convention qui a débité le moyen âge en romans
moraux pour l'usage des jeunes filles de l'un et
de l'autre monde. Cela peut être admis d'Ivanhoë
ou de tel autre récit du même genre, quoique le
souffle épique de ces poèmes en prose mette le
poète singulièrement haut. Mais Walter Scott n'est
pas seulement épique, il est, pour tout ce qui
touche à l'Ecosse, documentaire, comme on dit
aujourd'hui, à un rare degré. La vérité des des-
criptions de la Dame du lac, pzir exemple, est telle
que les livres de guide n'ont eu qu'à transcrire les
vers de ce poème, et lorsque, soi-même, environné
par ces paysages, on prend, non point un roman de
chevalerie, mais un des romans modernes, comme
V Antiquaire^ la vérité des caractères et des mœurs
apparaît aussi évidente que la vérité des descrip-
tions. Il y a dans les discours et dans les habitudes
des personnages ce je ne sais quoi de parfaitement
adapté au milieu, qui démontre l'exactitude. Je
suis bien obligé de dire : ace je ne sais quoi,» car
tout est en train de s'en aller de ce monde écos-
sais dont Walter Scott s'est fait l'historiographe^
Ici comme ailleurs, la marée de la civilisation mo-
derne afflue, effaçant tout, excepté ce qui survivra
à toutes nos civilisations présentes ou passées «
la ligne nue des belles montagnes.
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 87
VIII
Carlisle, août 1881.
Je viens de visiter plusieurs petites villes écos-
saises et anglaises : Goan, Inverness, Perth, Aber-
deen, Carlisle. Dans chacune de ces petites villes,
j'ai séjourné une demi-semaine, allant et venant
causant avec l'un, avec l'autre, regardant de mon
mieux, écrivant beaucoup de notes. Je voudrais
fixer en quelques traits un certain nombre des
images qui me restent de ces allées et venues à tra-
vers ces rues étrangères, où l'on se répète, en alté-
rant un peu le texte, le mélancolique vers de la
Tristesse d'Olympïo :
La maison me regarde et ne me connaît pas !
... Il y a d'abord une impression saisissante, et
qui ne fait que s'approfondir par l'expérience, de
piiysionomie extérieure. Les petites maisons, toutes
minces et serrées les unes contre les autres, avec
leurs deux étages au plus et le nom du proprié-
taire gravé sur le cuivre de la boîte aux lettres,
disent assez le goût national du home, de l'exis-
tence séparée et personnelle. Point n'est besoin
d'avoir franchi le seuil en mosaïque blanche et
noire de beaucoup de ces maisons pour connaître le
mobifier qui les garnit. Un tapis de moquette
préserve le parquet du salon et de la salle à man-
ger. Un tapis de toile cirée couvre les marches de
88 ÉTUDES ET PORTRAITS
l'escalier intérieur. Un feu de charbon brûle dans
la cheminée en fonte noire, car il fait très froid,
bien que ce soit l'été. Probablement les meubles
sont modernes. Aucun bibelot n'encombre les murs,
les étagères ou la cheminée. Tout est utile et
tourné vers le confort. En revanche, l'éclat neuf
de ces meubles semble rendu plus neuf encore par
le lustre d'un nettoyage acharné. Avant dix heures
du matin, ce ne sont, dans la petite ville, que
femmes de charge — en chapeaux! — agenouillées
devant la porte et lavant le carreau, ou debout
derrière les vitres et frottant la fenêtre en guillo-
tine. Vers dix heures, la petite ville est parée. Elle
se dresse, propre et noire à la fois, sous ce ciel
fuligineux qui noie les collines avoisinantes> un
ciel opaque, à le couper au couteau, comme on
dit en France familièrement, ciel de tristesse et
de dureté, qui explique l'âme puritaine mieux en-
core que les volumes de Thomas Cajrlyle sur
Cromvvell. Qui donc a dit : «La créature humaine
est le résultat de ce que les lois mettent dans son
esprit, — et le climat dans son cœur?»
... Aucune rue ne ressemble à une autre rua
Entre les rues d'une même ville, l'observateur note
des différences de monde à monde. Entre les rues
d'un peuple et les rues d'un autre peuple, il y a
toute la diversité des races. Si j'avais à définir la
rue anglaise, je dirais qu'il n'y passe jamais un
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 89
fiâneur. Vous connaissez le type de l'homme que
la rue de province, en France, nous offre si fré-
quemment. Le personnage a plus de quarante ans.
La sécurité des petites rentes ou de la petite fonc-
tion inamovible se devine au calme du pas avec
lequel il s'achemine, s'arrêtant ici, s'arrêtant là,
causant, regardant, musardant, vers le café, —
son café, — oiî depuis des jours et des jours, il
prend une demï-tasse, — sa demi-tasse, — et lit
les journaux, — ses journaux. Ces menues appli-
cations de l'adjectif possessif rendent bien la
profondeur de ces habitudes qui constituent pour
cet homme l'avenir de tous les après-midi pendant
son âge mûr et sa vieillesse. On ne peut guère
plus comparer à ce pas reposé du rentier français
le pas inquiet de l'Anglais en affaires, qu'on ne
saurait assimiler au café français, rendez-vous de
conversation sans objet, les bars qui, de loin en
loin, ouvrent leur échoppe sur la rue anglaise.
Roides et rogues, les buveurs se tiennent debout,
avalant du brandy ou du whiskey. L'excitation par
l'alcool est tellement une condition héréditaire
de la vie physiologique pour cette race, que même
des femmes boivent l'eau-de-vie à ces comptoirs.
Particulièrement le soir, les filles en toilette s'ar-
rêtent quelques moments pour se chaujS^er le sang,
non pas avec un petit verre, mais avec un demi-
grand verre de cet acre brandy. Aussi maint
ivrogne se rencontre-t-il dans la rue, mais un
ivrogne anglais est d'ordinaire silencieux et stu-
péfié. Le sens de cette expression sinistre : civre-
90 ÉTUDES ET PORTRAITS
mort» se comprend ici en sa pleine rigueur. Cette
ivresse solitaire, morne et concentrée, ne ressemble
non plus en rien à l'ivresse du Français, gaie ou
agressive, mais toujours sociable. La qualité de
nos excitations n'est-elle pas un des signes les
moins douteux de la qualité de notre nature?
... A beaucoup parcourir la petite ville, et à
regarder les figures qui vont et viennent, la vérité
si fortement marquée par M. Taine dans ses Notes
sur r Angleterre, reçoit une confirmation indiscu-
table, à savoir que l'étoffe humaine est ici plus
rude, partant le travail plus dur, partant le plaisir
moins délicat. Même il semble que derrière ces
faces flegmatiques se cachent des âmes à jamais
étrangères à l'idée de la sensation heureuse. Les
costumes des personnes de la classe bourgeoise
sont d'une correction achevée. En Ecosse, plu-
sieurs portent la jupe nationale, le kilt, de la même
nuance que le veston. Le genou est nu. Mais si le
gentleman n'a pas cette correction achevée, c'est
presque toujours une incroyable extrémité de né-
gligence. Il n'y a guère de milieu entre la parfaite
tenue et l'ignoble, la sordide misère. Un certain
laisser -aller de toilette, à demi élégant, à demi
abandonné, qui fait l'habitude de la classe
moyenne en France, n'existent pour ainsi dire pas
ici. En revanche, il y a des hideurs de mise dont
l'équivalent ne se trouverait chez nous qu'à Paris
I
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 91
et dans la plus dégradée des bohèmes. Le chapeau
haut de forme domine ces haillons avec son air
de dignité officielle, comme il domine la malle qu«
le porte-faix a chargée sur son épaule, toujours
coiffé de cette éternelle cheminée.
Et je n'aurais pas pour chapeau
Une cheminée!..,
dit quelque part le poète Maurice Boucher.
... Je m'arrête devant tous les étalages de li-
braires. Même dans les gares, il n'y en a pas un
qui ne contienne les œuvres des principaux poètes.
Shakespeare, Milton, Byron, Burns, Tennyson sont
partout, et partout même les moins populaires :
Moore, Wordsworth, Kirke, White, Coleridge.
Comparez l'indigence d'auteurs classiques d'une
librairie de gare française. Il me semble qu'il faut
voir là un signe du sérieux de l'intelligence an-
glaise. Beaucoup plus de gens lisent et de meil-
leurs livres. Cela explique la rare valeur des œuvres
que composent des femmes qui se mettent à écrire
pour gagner quelque argent. Elles se trouvent avoir
des connaissances, sinon du styîe. parce qu'elles ont
toujours appris. Presque chaque famille est abon-
née à une «bibliothèque circulante», qui, chaque
mois, lui fait parvenir un choix de volumes. D'au-
tre part, cette lecture plus générale des poètes rend
la poésie chose beaucoup moins artificielle et lit-
téraire que chez nous. Si Lamartine, Victor .Hugo
$a ÉTUDES ET PORTRAITS
et Musset ont pénétré profondément dans notre
. vie nationale, c'a été, les deux premiers (i), pour des
raisons de politique. Une réaction religieuse a fait
■ la gloire du premier, comme la haine de l'empire a
' fait la gloire du second. Avouons aussi que l'au-
teur de Rolla doit surtout sa haute situation de
poète de la jeunesse aux côtés coupables de son
beau talent. De cet étonnant mélange d'idéale
fantaisie et de libertinage, c'est surtout le liber-
tinage que les jeunes gens ont remarqué. — Mais
des poètes qui entrent dans la vie de chaque jour,
qui servent à la consommation quotidienne do
notre sensibilité, si l'on peut dire, nous n'en avons
point dans le domaine de la poésie pure. Les An-
glais en ont dix ou quinze. Un voyageur a dit
qu'il était impossible de visiter la hutte d'un trap-
peur américain sans y rencontrer la Bible et
Shakespeare. Pour la Bible surtout la formule est
vraie, si vraie que, dans tous les hôtels de la pro-
vince et sur toutes les tables de nuit, vous trou-
verez un exemplaire de l'Ecriture sainte:
.4. Ces caractères se complètent. Le climat pé-
nible fabrique la créature plus violente et moins
voluptueuse, donc plus brutale et moins délicate. Il
la rend aussi plus silencieuse et plus réfléchie, par-
(i) Voir dans le premier volume des Études et Portraits {note$
d'Esthétique), et à propos du Parnasse, le développement COB-
plet de cette thèse. (P. 349 et suiv.)
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 93
tant moins sociable et plus capable d'idées per-
sonnelles. Sur une place publique de Carlisle,
l'autre jour, je me mêlai à une foule qui se pres-
sait autour d'une statue. Sur le socle, debout, ua
homme parlait, prêchant sur la Bible, et non point
en pasteur, mais en homme du peuple, que tous
écoutaient sans sourire. Il était à peine descendu
qu'un autre prit sa place. Je demande à mon voi-
sin qui sont ces gens, a Le premier était un tail-
leur, celui-ci est un épicier,» me dit-il. Vous voyez
d'ici' le haro d'une foule française, l'intervention
de la police. L'épicier parle moins véhémentement
que le tailleur, il cite des textes saints, discute les
opinions de son prédécesseur. Personne ne sourit
ou ne siffle. De tels traits de mœurs n'expliquent-
ils pas beaucoup de choses de la vie anglaise, tant
contemporaine qu'historique?
IX
Carlisle, août 1881,
La physionomie et la psychologie d'une contrée
se reconstruisent avec une extrême fidélité par
l'étude des chansons populaires qui ont poussé
comme des fleurs dans les vallées, au bord des
lacs, sur les montagnes. Etude savante et qui
touche à l'histoire en même temps qu'aux lettres.
Le voyageur ne saurait l'entreprendre dans la
dissipation de ses heures de vagabondage. Il peut
94 ÉTUDES ET PORTRAITS
du moins feuilleter un recueil de ces chansons,
en lire une ici, une autre là, et se procurer ainsi
un commentaire unique des paysages qu'il tra-
verse, — carte muette que les chansons nationales
font vivante et peuplée. C'est là un guide d'un
nouveau genre, mais singulièrement suggestif et
précis. J'ai suivi la règle que je formule ici, dans
mes trop courtes promenades à travers l'Ecosse, et
le recueil de ballade que j'ai feuilleté m'a paru
d'une saveur assez originale pour mériter d'être
analysé. Ce recueil, que je recommande aux «ima-
teurs de ces curiosités littéraires, a été classé par
M. Alexandre Whitelaw. Il est distribué en quatre
parties : ballades mêlées, — ballades de fron-
tières, — ballades des fées, — ballades des guerres
civiles. Voici d'abord quelques-unes des ballades
de la première partie.
La forme de ces ballades, comme dans presque
tous les pays, est le dialogue sans introduction
préalable, expliquant le sujet par le seul cliquetis
des demandes et des réponses. Je prends au hasard
le début d'une de ces chansons qui a pour scène la
baie du Loch Ryan sur la mer d'Irlande et qui
s'appelle la Fille du Loch Ryan. Elle a trait,
comme beaucoup d'autres, à un de ces amours dis-
proportionnés qui ont fait le malheur de tant de
jeunes femmes du peuple, éprises du seigneur, et
se heurtant contre les répugnances invincibles de
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 95
la famille noble. Mais la banalité de l'histoire
est sauvée par l'étrange mise en œuvre qui fait
de cet ensemble un petit poème digne de Goethe
ou de Henri Heine.
« Oh ! qui chaussera mon joli pied ? — et qui gantera ma
main ? — et qui lacera mon corsage — avec une longue, longue
bande de toile ?
M Et qui peignera mes longs ch< veux blonds — avec un
peigne d'argent neuf ? — et qui sera le père de mon jeune fils —
jusqu'à ce que lord Gregory revienne? »
Puis, quand son père, sa mère et sa sœur lui
ont promis de la parer et de s'occuper de l'enfant,
elle dit :
M Je prendrai un joli bateau, — je naviguerai sur la mer, —
et j'irai à lord Gregory, — puisqu'il ne peut venir à moi. »
Alors elle prit un joli bateau, — pour naviguer sur la mer
salée. — Les voiles étaient de soie couleur vert d'eau, — les
cordes de taffetas.
Elle n'avait pas navigué vingt lieues, — vingt lieues seule-
ment et trois. — qu'elle rencontra un pirate, — et toute sa com-
pagnie...
Ce pirate indique à la jeune femme la tour de
lord Gregory, « imposante, surplombant la mer
claire et brillante», et alors :
Elle vogua tout autour, tout autour du rocher, — et fort,
bien fort, elle cria : — a Brisez-vous, brisez-vou.s, charmes de
féeries, — rendez la liberté à mon vrai amour, »
Elle prit son jeune fils dans ses bras, — et vint jusqu'à la
porte, — et longtemps elle frappa, et longtemps elle appela; —
mais de réponse elle n'eut point.
— « Oh ! ouvrez la porte, lord Gregory, — ouvrez la porte et
laissez-moi entrer, — car le vent secoue ma chevelure blonde,
— et la pluie dégoutte sur mon visage... »
— M Au loin, au loin, mauvaise femme, — vous n'êtes pas
96 ÉTUDES ET PORTRAITS
Tenue pour le bien, — vous n'êtes qu'une sauvage sorcière — od
one ondine des flots... »
— <c Je ne suis pas une sauvage sorcière, — ni une ondine de
la mer, — mais je suis Annie du Loch Ryan, — Oii ! ouvre-moi
la porte... »
— M Si tu es Annie du Loch Ryan, — comme je ne crois pas
que tu le sois, — dis-moi quelques-uns des gages d'amour —
qui nous ont unis jadis, toi et moi... »
— « Ne vous souvenez-vous pas, lord Gregory, — lorsque
nous étions assis dans le verger, — nous échangeâmes les bagues
de nos doigts, — et je puis te montrer la tienne.
« La vôtre était bonne, et bonne assez, — mais la meilleure
était la mienne, — car la vôtre était de bel or rouge, ■ — et la
mienne de beau diamant.
« Oh ! maintenant, ouvre la porte, lord Gregory, — ouvre la
porte, je te prie, — car ton fils est dans mes bras — et sera
mort avant le jour... »
Le dialogue continue, coupé par la pluie et les
vents, jusqu'à ce que la pauvre fille du Loch Ryan
s'éloigne désespérée. Au matin, lord Gregory dit à
sa mère : «J'ai rêvé un rêve, ma mère, — et je
désire qu'il soit vrai, — que la jolie fille du Loch
Ryan était à la grille du château.» La mère lui
raconte qu'en effet la fille est venue, mais que, la
prenant pour une sorcière, elle, la mère, l'a chas-
sée. Lord Gregory s'élance sur le rivage et trouve
le corps d'Annie et de l'enfant roulés par les
vagues.
Et d'abord il baisa sa joue vermeille, — et il baisa son men-
ton, — et il baisa ses lèvres roses, — mais il n'y avait pas de
souffle dedans.
— M Oh! maudite soit ma cruelle mère, — puisse-t-elle mou-
rir de maie mort I — Elle a chassé de ma porte mon vrai amour,
venu de si loin vers moi.
« Oh! maudite soit ma cruelle mère, — puisse-t-elle mou-
rir de maie mort ! — Elle a chassé de ma porte la blonde Annie,
^ qui est morte d'amour pour moi... »
1
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 97
Composition savante, progression poignante de
l'intérêt, choix industrieux des détails, que raanque-
t-il à ce morceau pour être classique dans le genre,
que d'avoir été repris par quelque poète célèbre?
Et que manque-t-il, sinon une consécration pa-
reille, à cette autre qui s'appelle «le Faucon», et
qui achève par des détails d'une couleur bien écos-
saise le récit d'une aventure analogue à celle de
Roméo et de Juliette?
Ce poème commence par un dialogue entre un
jeune chasseur et son faucon. L'homme supplie
l'oiseau d'aller vers sa maîtresse dans le Sud, et
de lui remettre un billet. L'oiseau demande com-
ment il la reconnaîtra, et c'est un prétexte à la
description de la jeune fille :
— « Sûrement tu reconnaîtras mon vrai amour, — aussitôt que
ta la verras ; — car, de toutes les fleurs de la blonde Angleterre,
•^ la plus blonde fleur, c'est elle.
« Le rouge qui est sur la joue de ma bien-aimée — est comme
des gouttes de sang sur la neige, — le blanc qui est sur son
lein nu, — comme l'écume de la pointe des vagues.
tt Et toujours, à la porte de ma bien-aimée, — croît un boulean
verdissant ; — et tu pourras t'y cacher et y chanter, — quand
elle ira vers l'église.
« Et vingt-quatre blondes dames — iront pour la messe, —
mais tu reconnaîtras bien ma dame, — car c'est la plus blonde
dame qui soit là... n
Le faucon part avec la lettre d'amour sous son
»ile; il reconnaît la jeune fille aux indications
98 ÉTUDES ET PORTRAITS
données par l'amant; il s'est perché sur l'arbre et
il chante.
Et d'abord il chanta une note basse, basse; puis il en chant*
une claire, claire, — et le refrain de la chanson était : — «Votre
vrai amour ne peut venir ici... »
— M Allez jouer, allez jouer, mes filles, — la danse vous amu-
sera, — tandis que je vais à ma lucarne — écouter le joli
oiseau.
« Chante, chante, mon joli oiseau, — le chant que tu chaa-
tais hier, — car je reconnais à ta douce chanson — que mo«
amant t'a regardé... n
D'abord il chanta une chanson gaie, — puis il en chanta une
grave, — puis il becqueta ses plumes grises, — et il lui donna
la lettre...
Alors s' avisant d'une ruse singulière, la jeun»
fille donne rendez-vous à son amant à l'église de
Sainte-Mary, la première sur la route qui va
d'Angleterre en Ecosse, puis elle demande à sor
père d'être enterrée à cette église et boit un breu^
vage Tjui la rend comme morte. Voilà que ses sept
frères l'emportent jusqu'à l'église fixée, où se te-
nait lord William, le maître du faucon.
— « Posez, posez la bière, dit-il, — et lassez-moi la regar-
der » — Et sitôt que lord William eut touché sa main, — ki
couleur commença de lui revenir.
Elle brilla comme la fleur de lis, — jusqu'à ce que sa pâleur
fût p issée, — puis avec sa joue rose et sa lèvre de rubis, — elle
sourit à son amour.
— « Un morceau de votre pain, mon seigneur, — et un verre
de votre vin, — car j'ai jeûné ces trois longs jours, — le tout
pour votre bonheur et le mien... »
Dernière strophe d'une jovialité qui contraste
vivement avec la nuance toute romanesque du reste
du poème, et qui m'amène naturellement à une
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 99
chanson vraiment gaie et familière, presque dans
le goût du Décamerofiy sur l'aventure d'un clerc
amoureux.
La scène, cette fois, est dans Edimbourg.
La blonde jeune May remontait la rue — pour acheter un pois-
son blanc, — et un joli clerc tomba en amour pour elle, — et il
la suivit sur l'heure, — et il la suivit sur l'heure..,
— <€ Ohl où demeurez-vous, ma jolie fille? — Je vous prie,
dites-le-moi, — car lorsque la nuit sera toute noire, — j'irai
Tousrendre visite, — j'irai vous rendre visite. »
— « Oh ! mon père ferme la porte à clef, — et ma mère garde
la clef, — et vous seriez le plus rusé mendiant — que vous ne
pourriez venir à moi... — que vous ne pourriez venir à moi... >»
Le clerc, encouragé sans doute par le clignement
d'ysux et le sourire qui accompagnent cette réponse,
part avec son frère, menuisier de son état, qui lui
fabrique une échelle. Les deux garçons montent
jusqu'au faîte de la cheminée. Le clerc passe à sa
ceinture un crochet attaché à une corde dont . son
frère tient l'autre extrémité, puis il se laisse couler
jusque dans la chambre où dorment la jeune fille
et ses parents.
La vieille mère qui ne dormait point, — entendit qu'on disait
quelque chose. — « Je donne ma vie, » dit la pauvre femme, — -
« qu'il y a un homme auprès de notre fille, — qu'il y a un homme
auprès de notre fille. »
Le vieux père sortit du lit — pour voir si la chose était vraie;
— mais elle avait pris le joli clerc dans ses bras, — et le couvrit
avec sa couverture bleue, — et le couvrit avec sa couverture
bleue.
— « Oh ! où aliez-vous, mon père, » dit-elle, — • « où alies-
100 ÉTUDES ET PORTRAITS
vous si tard ? — Vous m'avez troublée dans les prières du soir ;
— elles étaient si douces, — si douces. •>
— « Sois maudite, stupide vieille femme, — et meurs de maie
mort. — Elle a le livre saint dans les mains, — et ello prie
pour toi et moi, — prie pour toi et moi... »
La vieille mère se lève alors elle-même, et, dans
l'obscurité de la chambre où elle marche à tâtonsv
sa robe se prend au croc qui flotte au bout de la
corde. Le frère, sentant qu'un poids alourdit la
corde, s'imagine que le clerc veut remonter, il tire
à lui, et voilà que la vieille m.ère se sent enlevée en
l'air, et pousse des sanglots, tandis que son mari
lui dit sentencieusement que si le diable l'emporte,
c'est bien fait, puisqu'elle a cette manie de ne ja-«
mais vouloir rester tranquille à dormir «durant lai
longue nuit d'hiver...»
Ces trois ballades, choisies entre plus de dri'*
quante, donneront-elles une idée du mélange de
poésie septentrionale et de belle humeur qui parait
constituer le génie écossais, puisque nous le re-
trouvons dans les bons romans de Scott et dans
les chansons de Burns? J'essayerai, en traduisant
quelques ballades de féerie et de guerre, de déter-»
miner plus nettement encore le caractère de ces
oeuvres populaires, le trait toujours exact, la sim-*
plicité des images, le dessin serré du récit, autant
de qualités que nous ne possédons, nous autres,
écrivains de réflexion, qu'avec un effort. Elles sont
l'apanage inné de ces trouvères anonymes, auteurs
EN IRLANDE ET EN ECOSSE lot
de chants nationaux, sur les bords de la Clyde
comme sur les bords de la Loire et sur les bords
du Rhin. Les dilettantes de lettres me sauront gré
d'avoir apporté quelques exemples de plus à cette
vieille thèse chère à Goethe, que le plus grand des
artistes, dans l'ordre de la poésie comme dans tous
les autres, c'est la simple, la spontanée, la divine
nature.
&s
Carlisie, août i8di.
Après avoir étudié celles des chansons natio-
nales d'Ecosse qui sont classées sous l'étiquette
de «ballades mêlées », dans le recueil de M. White-
law, je voudrais donc résumer quelques-unes des
chansons de féerie, et, à ce propos, je transcris
quelques détails que j'ai lieu de croire peu connus
sur les légendes de fées.
La croyance aux fées est, comme on sait, plus
particulière aux peuples du Nord. Le langage
saxon atteste l'existence dans les plus antiques lé-
gendes septentrionales des génies de toute sorte.
Il y avait les dun-elfen ou elfes des plaines, les
'berg-elfen ou elfes des collines, et aussi ceux des
champs, des bois, de la mer et des eaux. Il ne faut
102 ÉTUDES ET PORTRAITS
pas beaucoup de promenades dans les paysages
de brumes pour comprendre quels troubles d'ima-
gination présidèrent à la naissance de ces fan-
tômes. Le voyageur solitaire qui voyait, à la nuit
tombante, les vapeurs blanches traîner au creux
des vallées, se déchiqueter aux pointes des sapins,
s'épaissir sur le lac obscur, prêtait aisément la vie
aux formes mouvantes qui trompaient ses yeux,
égaraient ses pas et se nuançaient au clair de
lune de vingt couleurs fantastiques. A cette pre-
mière impression des nerfs épouvantés, — im-
pression physique et non réfléchie, — d'autres in-
fluences vinrent comme donner un contour plus
précis. Le climat a fourni, comme toujours, ce que
les chimistes appelleraient le cristal préalable, né-
cessaire pour que la cristallisation entière s'accom-
plît. On comprendra mieux toute une portion de
littérature du Nord par une analyse, même som-
maire, de ce travail populaire, d'où sont issues les
histoires de fées mises en oeuvre depuis par des
poètes comme Shakespeare, Shelleh, Henri Heine.
Dans les contrées du Nord, plus encore que par-
tout ailleurs, les anciennes races, favorisées par
les conditions matérielles, survécurent à la con-
quête. En Scandinavie, les Fins, en Ecosse les
Pietés, pour ne citer que deux exemples, se réfu-
gièrent dans la montagne devant l'envahisseur, et
la curiosité populaire ne tarda pas à considérer
comme des êtres fantastiques ces dangereux et
irascibles habitants des gorges et des forêts. C'est
sans doute à cette première confusion qu'il con-
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 103
vient de rapporter la légende qui nous montre les
elfes comme les gardiens de trésors cachés et comme
les habiles ouvriers d'armes de guerre. Je citerai
parmi les récits innoiï\brables qui mentionnent
cette adresse particulière des génies de la mon-
tagne, la poétique légende du roi Scandinave Sua-
■ furlami. Il revenait de la chasse, et, s'étant égaré
dans les montagnes, il rencontra deux nains assis
devant une caverne. Il s'empara d'eux et ne le?
laissa s'échapper qu'à la condition qu'ils lui pro-
missent une épée capable de fendre les pierres et
le fer. Les elfes lui forgèrent la fameuse épée
Tirfing. «Elle te rendra invincible,» lui dirent-ils;
«mais elle commettra trois meurtres horribles, et
ce sera ton châtiment...»
Un autre récit qui vient des îles les plus loin,
laines nous expose les infortunes d'un bourgeois de
Berghen, nom: é Jonas, «qui fut gardé par les
esprits dans la montagne, durant l'espace de sept
ans. B Ces sortes de captivités, fort explicable^
pour quiconque se rappelle les mœurs des outlaws
de tous les temps, étaient l'objet d'interprétations
mystérieuses, et la crainte d'être enlevé par les
elfes devint si générale que la plupart des chai»
sons de féerie ont pour fondement quelque rapi
d'enfants ou d'hommes faits. — Je traduis quel
ques fragments de ballades écossaises relatifs a
cette superstition.
M ... Oh! Alison Gross, qui vît dans une tour, — la p^us laide
Sorcière de la contrée du Nord, — m'a enlevé un jour dans son
bosouet, — et elle m'a tenu de bien beaux discours.
104 ÉTUDES ET PORTRAITS
« Elle a lavé ma tête, elle a peigné ma cîîevelure, —elle m'a
forcé de m'asseoir sur ses genoux — et elle m'a dit : « Si tu
veux être mon fidèle serviteur, — vois les nombreux objets qae
je te donnerai. >»
« Et elle m'a montré un manteau d'un rouge écarrate, — avec
des fleurs d'or et des franges d'or, — et elle m'a dit : « Si ta
veux être mon fidèle serviteur, — ce beau présent sera pour
toi... »)
et dans la célèbre ballade du Jeune Tamlane :
«... Quand j'étais un garçonnet juste autour de neuf ans, —
mon oncle me fit demander, — pour chasser, fauconner, che-
vaucher avec lui, — et lui tenir compagnie.
« Et il souffla un vent du Nord, — un vent du Nord et une
tempête, — et un sommeil de mort s'abattit sur moi, — et je
tombai de mon cheval.
« La reine des fées maintenant me garde, — dans sa colline
verte, pour y demeurer; — - et je suis un elfe léger et mince. —
Blonde fille, ne le vois-tu pasP... n
Les croisades, en révélant aux hommes du Nord
la poésie orientale, eurent leur contre-coup jusque
sur la légende des fées. Walter Scott considère, à
tort ou à raison, le mot fairy comme une corruption
"du mot péri. A coup sûr, c'est d'Orient que viennent
ces enchanteresses délicieuses qui s'éprennent de
beaux chevaliers, s'en font épouser ou s'en vengent
cruellement. La péri, célébrée par les vieux poètes
de la Perse, apparaît dans les romances d'Europe
sous les noms divers de Mourgue la faye, sœur du
roi Arthur, à'Urgaiide, protectrice d'Amadis de
Gaule, et jusque chez Arioste, nous la retrouvons
dans la fata Morgana. Un préjugé écossais vou-
lait que le fondateur de la dynastie anglaise,
Geoffroy Plantagenet, eût épousé une de ces fées,
et un vieux chroniqueur, pour expliquer la cruauté
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 105
d'Edouard I" consacre un chapitre à démontrer
t comment les rois d'Angleterre descendent du
diable, du chef de leur mère ». La ballade de Sir
Oluf repose précisément sur la rencontre d'un che-
valier et d'une fée. Leconte de Lisle a donné dans
ses Poèmes barbares une adaptation très réussie
d'une ballade analogue :
Couronnés de thym et de marjolaine,
Les elfes joyeux dansent dans la plaine.
Le morceau original est plus net pourtant, plu»
feime, et vaut qu'on le lise :
Sir Oluf, le blond, a chevauché en hâte, — très en hâte ver»
la fête de ses noces.
Et légèrement les elfes, si minces et si libres, — dansent
tout autour de l'arbre aux feuilles vertes.
Et ils dansent quatre, et ils dansent cinq. — La fille du roi des
elfes danse parmi eux.
Elle tend sa main à sir Oluf, si belle et si libre. — m O salutf
sir Oluf , viens danser avec moi... i>
— « Danser avec toi, je n'ose ni ne puis. — C'est le matin d«
mon jour de noces. »
— (I Oh! viens, sir Oluf, et danse avec moi. — Je te doa-
nerai des bottes en pcciu de daim .
« Des bottes en peau de daim, si belles et si souples, — avec
des éperons d'or si riches et si rares. »
Et elle va, multipliant les promesses, tunique de
soie, heaume d'argent; et" comme sir Oluf refuse
toujours, elle touche seulement son cœur. — Le
chevalier devient si pâle qu'à son arrivée sa mère
s'inquiète. Il n'attend même pas sa fiancée et le cor^
tège. Il retourne dans la forêt où on le trouve gisanÉ
à terre et mort.
Tôt dans le matin, quand arriva le jour, — trois cercQeils
furent portés hors du château.
xo6 ÉTUDES ET PORTRAITS
Celui de sir 0!uf le loyal, de sa fiancée si blonde ■ — et de sa
mère, morte de chagrin et de souci.
Et légèrement les elft s, si minces et si libres, — dansent totit
autour de l'arbre aux feuilles vertes...
Deux autres influences apparaissent visibles dans
la conception de ces légendes : celle des idées de
chevalerie, et celle aussi, persistante à travers les
âges, du paganisme local. La reine des fées, trans-
formée en Diane, s'identifie avec l'antique Hécate.
D'autre part, les chevauchées des Fairy knïghts ou
chevaliers enchantés, sont un thème ordinaire des
chanteurs du Nord. Une vieille ballade d'Orfeo
and Heitrodis nous permet de bien saisir l'étrange
modification que subissent les symboles païens,
filtrés à travers les troubles et maladives songeries
des Saxons. Heurodis est la femme d'Orfeo et la
reine de Winchester! Orfeo lui-même descend de
Pluton par son père, et, par sa mère, de Junon.
Endormie à midi sous un arbre magique, Heurodis
aperçoit en rêve le roi des fées a avec cent che-
valiers et pages, — et des demoiselles cent aussi
— sur des chevaux blancs comme neige. — Blancs
comme neige étaient ses vêtements. — Jamais elle
n'avait vu — d'aussi belles créatures. — Le roi
avait une couronne sur la tête, — qui n'était ni
d'argent ni d'or rouge, — mais elle était de pierres
précieuses, — et brillante comme le soleil... »
Sous peine d'être mise en pièces, le roi lui ordonne
de revenir le lendemain à la même heure devant
EN IRLANDE ET EN ECOSSE 107
Tarbre mag^ique, pour passer avec lui dans la
terre de féerie. Heurodis raconte cette vision à
Orfeo qui arrive au rendez- vous avec ses cheva-
liers. La reine lui est enlevée au milieu du cortège.
Orfeo désespéré se réfugie dans la solitude avec
sa harpe. Une chasse féerique passe un jour auprès
de lui. Reconnaissant sa femme parmi les dames,
il suit la chasse, et alors -. «Il entra dans une con-
trée magique,. — aussi brillante que les beaux jours
d'é'^é, — unie, et plate et toute verte, — où pas une
colline nétait à voir. — Au milieu il aperçut un
château, — riche et royal, et merveilleusement
élevé; — et toute la muraille du dehors — était
claire et translucide comme le cristal, — et cent
tours avec des arches d'or fin, — sur des piliers
d'or bronzé...» Introduit devant le roi, Orfeo joue
de la harpe et obtient la grâce de sa femme, qu'il
ramène à Winchester sous la fatale condition de la
mythologie grecque.
C'est surtout au bord de la mer que s'accomplit
le mélange entre le monde de la chevalerie et Je
inonde de la féerie. La ballade du Démon-Amant
met en scène un de ces chevaliers de l'Océan qui
prend la forme d'un ancien amoureux pour sé-
duire une jeune femme. Elle va céder :
M Mais si je quitte mon cher m^'ri — et mes deux enfants
aussi, — qu'aurai-je à moi, qu'aurai-jft à moi, — si je m'en
Tais avec vous ?.. »
— « J'ai sept V aisseaux sur la mer, — le huitième m'a porté
ii terre, — avec vingt-quatre vieux mariniers, — et de la
■aiisique sur chacun... »
Elle a soulevé ses deux petits enfants, — elle leur baise la
lo8 ÉTUDES ET PORTRAITS
joue et le front. — « O adieu donc, mes deux pauvres enfants,
— car je ne vous reverrai plus. »
Elle mit son pied sur le bateau. — Pas un marinier n'était là,
— mais les voiles étaient de taffetas, — et les mâts étaient d*or
solide.
Elle n'avait pas navigué une lieue, une lieue, — une lieiM
et encore trois, — qu'elle commença à perdre contenance, — >
et que l'épouvante troubla ses yeux.
Les mâts, qui étaient comme de l'or solide, — ne tremblaieat
pas sous les coups de mer, — et les voiles, qui étaient de taf-
fetas, — ne s'enflaient pas sous la brise d'ouest
Bref, le vaisseau est celui d'un chevalier féerique,
lequel finit par casser le grand mât d'arrière avec
sa main, le mât du devant avec son genou. «Il
brisa le joli vaisseau en deux, — et entraîna Ig
femme au fond de la mer. »
Péris et chevaliers sont l'aristocratie de la terre
des féeries. D'autres esprits, plus familiers et
moins étonnants d'aspect, habitent les maisons
mêmes des paysans, les jardins et les champs. Ils
se manifestent d'ordinaire sous la forme de petits
hommes vêtus de vert. Malicieux et vindicatifs, ces
esprits peuvent aussi rendre des services, témoin le
Brownie de Fearnden. Les Ecossais désignent sous
le nom de Brownie une classe d'esprits attachés
aux vieilles maisons.
Il vivait un homme à Norinsyde, — du temps où James était
le maître. — Il avait une maison belle et grande, — et des ser-
viteurs neuf ou dix.
11 avait un serviteur demeurant non loin, — qui valait mieQx
EN IRLANDE ET EN ECOSSE X09
que tous les autres, — et qui était-ce? demanderez-vous. — Le
lirownie de Fearnden.
Quand il y avait à couper du blé, — ou bien à filer et à laver»
— il avait une heure bien occupée la nuit, — entre minuit et
une heure.
Et même quand la neige était bien haute, — et que la pluie
était bien battante, — il faisait une course en un moment^ — !•
brownie de Fearnden...
S'ils sont aussi plus amis des paysans, ces bons
voisins, comme les appelle le langage populaire,
ont aussi une existence plus analogue à celle que
les vers du grand poète du seizième siècle nous
révèlent dans sa Tempête.
« Mais nous qui vivons en pays de fées, — nous ne connais-
sons ni maladie, ni peine ; — je quitte mon corps dès que je
veux, — et je le reprends de nouveau.
« Je quitte mon corps quand cela me plaît — et j'y reviens à
naon gré. — Nous pouvons habiter tout à notre aise — ou bien
la terre ou bien l'air.
« Notre taille et notre corpulence nous pouvons changer —
9©it en grandeur, soit en petitesse. — Une vieille coquille de
«oix nous est aussi commode — que le hall le plus élevé.
« Nous dormons dans des boutons de rose parfumés et doux,
— nous nous ébattons dans les courants, — nous folâtrons légè-
rement sur le vent, — et nous nous glissons sur un rayon de
soleil... »
Pour tirer de ces strophes spontanées la matière
des couplets d'Ariel ou de Puck : oSur le dos de
!a chauve-souris je m'envole, — à la fin de l'été,
gaiement...» il suffisait d'un poète de génie, et ce
poète s'est appelé Shakespeare. Je ne regretterai
pas les difficultés que présentait une traduction,
même médiocre, de ces nombreux vers composés en
patois écossais, si j'ai donné à quelques lecteurs la
iio ÉTUDES ET PORTRAITS
tentation de rouvrir les délicieuses comédies où
le plus grand des Anglais a immortalisé, en les ;
: revêtant du plus somptueux manteau d'images, les i
types gracieux des elfes et des génies. Je vais les
relire, ces comédies, la Tempête et le Songe d'une
nuit d'été, dans le train et sur le bateau qui m'em-
porteront loin des sauvages montagnes de la sau-
vage Ecosse oii je reviendrai souvent en pensée,
grâce à la magie de ce dernier bon génie, le seul
Ariel que le poète moderne ait à son service — le
Kêva
III
LES LACS ANGLAIS<'>
I
Nous achevions de dîner sur la terrasse à l'itac
lienne d'un petit restaurant des Champs-Elysées,
tout voisin du Cirque, minuscule terrasse où l'on
oe peut guère tenir plus de quatre, et où nous avons
tant causé, les plus paresseux de nos amis et moi,
par des soirs d'été. Les étoiles brillaient à travers les
branches à peine remuées des arbres qui montaient
jusqu'à la balustrade. A nos pieds, les cordons de
gaz enguirlandaient le jardin silencieux d'où les
derniers dîneurs étaient partis. Le roulement des
voitures qui allaient au Bois, emportant quels
bonheurs ou quelles mélancolies? s'alanguissait
(i) Les lacs anglais dont il est question ici sont les lacs des
comtés de Cumberland et de Westmoreland, célèbres à cause du
tïéiour dans ce district, au commencement du siècle, de Woods
worth et de Southey, de Coleridge et de Quincey, les principaux
écrivains de l'école dite des lakistes. La date de ce voyage lui-
même est l'été de 1882.
112 ÉTUDES ET PORTRAITS
dans la nuit profonde. Les cuivres du cirque ron-*
fiaient, coupés de claquements de fouet. Nous
étions, ou deux, ou trois, rarement davantage, ac-
coudés sur la table desservie, parmi les flacons de
liqueurs et les boîtes de cigares, à parler esthétique
et sentiment, littérature et cuisine, dans ce coin pai-
sible de Paris... Or, ce soir-là, mon unique partner,
et qui n'était autre que ce spirituel et chimérique
Barbey d'Aurevilly, sachant que le lendemain j'al-
lais à Cherbourg, afin de gagner Weymouth, puis
Bristol et Manchester, puis les lacs anglais du
Westmoreland et du Cumberland, avait exécuté
tine charge à fond contre les voyages qu'il a tou-*
jours abominés : «Se voiturer comme un colis»,
s'écriait-il, « est-ce assez inférieur?... Comme si
aucun paysage regardé avec les yeux du corps
égalait un des paysages que nous devinons avec
les yeux du rêve!... Et puis, voir une place de la
terre, et la comprendre, et la sentir, vous croyez,
vous, que cela s'improvise au bout de la lorgnette,
entre le déjeuner et le dîner, comme une jolie
femme se fait servir une bouchée aux huîtres eti
deux doigts de vin ambré chez le pâtissier?... Le
prix des choses, et vous devriez le savoir mieux que
moi, monsieur le psychologue, c'est ce que nous fai-*
sons passer d'elles dans notre âme. L'unique et
chétif arbuste d'un jardinet grand comme cette
nappe, si vous vivez avec lui, si un peu de son feuil-<
lage, ou vert, ou jauni, se mêle à vos émotions, ouï*
cet arbuste rabougri vaut toutes les forêts de l'Amé-
rique ou de la Russie. Car, devant lui, vous n'êtes
LES LACS ANGLAIS iij
pas du moins le passant qui ne sait rien de l'in-
timité des heures et des saisons, l'étranger qui
«'emporte des plus beaux lieux que la possibilité
de dire : — J'ai été là... — Vieillissons sur place,
comme les chênes...» et il s'interrompit pour écou-
ter la voix d'une femme, rauque et grêle, qui per-
çait le mur du cabinet voisin et racontait en termes
d'argot une querelle avec une camarade...
II
«Avait-il raison?» pensais-je vingt-quatre heures
plus tard et sur le pont d'un vapeur anglais, à
î'ancre dans la rade de Cherbourg. La clarté du
jour d'été mourait dans le silence du vaste port.
C'était une de ces heures de détente de tous les
bruits, qui s'accorde si bien avec l'étrange détente
de tous les sentiments accomplie en nous, lors d'un
départ. Dans le ciel chargé de nuages immobiles,
passait à peine un souffle d'air. Sur le quai, les
maisons s'allongeaient, muettes et grises. Là-bas,
d'énormes vaisseaux de guerre entre-croisaient leurs
agrès ténus. Des barques à voiles glissaient sur
Teau sombre, avec une lenteur doucement balancée
de leur coque. Des oiseaux de mer aux larges ailes
blanches planaient, guettant une proie, et sur le
pont, des marins couchés à côté d'une des machines
jouaient à lancer des pièces de monnaie, musclés,
, ibronzés, vêtus de éosturaes bruns, avec cette absence
♦* 8
114 ÉTUDES ET PORTRAITS
de mouvements précipités que donne l'habitude
d'une vie très précise. Cela seulement, et les allées
et venues de trois ministres protestants, reconnais-
sablés à la longue redingote noire, au petit collet
blanc, et au large chapeau de haute forme; —
cela seulement, et, sortant des profondeurs de l'en-
trepont, le cliquetis des fourchettes de quelques
dîneurs hygiéniquement assis à leur habituel repas
du soir; — cela seulement, et, parmi ces détails
indifférents, une impression de solitude amère à la
fois et douce, valait-il la peine d'avoir quitté le
délicieux Paxis d'été, si fécond en longues soirées
de causerie, avec la coquette campagne de ses en-
virons et ses bois à une heure de chemin de fer?...
«Avait-il raison?» pensais- je en regardant ce
paysage où l'agonie du jour se prolongeait, de plus
en plus alanguie et morne; et tout à coup éclata,
dans l'air calme, le hululement sourd, continu et
dispersé avec une étrange mélancolie, du bateau
qui appelait ses passagers, et ce fut bientôt, à tra-
vers les bruissements de l'eau déchirée, l'entrée dans
la nuit du grand dortoir flottant qui nous empor-
tait...
Vers cinq heures du matin, le petit roulis a sou-
dain cessé. Le halètement saccadé de la machine
qui remplissait l'entrepont depuis le départ s'achève
en une sorte de palpitation à peine perceptible.
Entre cet arrêt du bateau et le départ du train,
quelques minutes à peine, juste de quoi me sentir
engrené dans cette enragée rapidité de mouve-
ments qui fait songer aux pantomimes des Hanlon
LES LACS ANGLAIS HS
lees, et qui effare d'une façon si étrange les nou-
veaux venus dans l'Ile du travail. C'est un matin
voilé de brume, le «matin aux yeux gris» dont
parle Shakespeare. Les porteurs déchargent les
bagages. L'omnibus file dans un bruit de ferrailles,
emporté par deux chevaux qui vont comme le vent.
A peine si, par les fenêtres du large véhicule, le
regard a le temps de saisir le dessin de la baie de
Weymouth, avec une eau basse et verte, un ciel
gris et la rangée sur le sable des cabines de bains
fermées. Et tout de suite, hommes et bagages s'en-
gouffrent dans le train qui part à toute vapeur.
Les vertes prairies défilent dans le brouillard, et
les maisons carrées, et les villages réguliers, et les
cheminées d'usine qui fument. Dix autres trains
lancés comme le nôtre se croisent et se suivent.
Parmi ce tapage et dans cette brume, je songe au
tableau de Turner qui se voit à Londres et qui
s'appelle : Phùe, fumée, vitesse. Cela représente
une locomotive qui court éperdument à travers une
noirâtre vapeur de suie et sous une furieuse trombe
d'eau fouettée par le vent. C'est tout ce que les
nerfs d'un Français ressentent de l'Angleterre,
dans les premières heures.
III
Pluie, fumée, vitesse... et dur labeur! J'ai ce
sentiment une fois de plus, en errant, dans l'in-
tervalle de deux trains^ le long des rues de Bristol
Il6 ÉTUDES ET PORTRAITS
qui s'éveille. Il est neuf heures. Toujours ce ciel
livide et d'où cette éternelle pluie dégoutte par
saccades. Et toujours, dans cette atmosphère de
suie et djsau, la même construction anglaise se
détache : les petites fenêtres à guillotine sont d'une,
précision de lignes qui vaut la précision de contour
des maisons et la précision des lettres des affiches.
Parallèle à la rivière Avon, le -fioating harbour, —
le port j0.ottant — supporte des quantités de bar-
ques à l'amarre. Les édifices gothiques, d'une pierre
grise, triste à voir dans cet air suintant, dressent
leur masse au dessin sévère, et attestent que dea
hommes, morts depuis longtemps, ont subi l'in-
fluence assombrissante de ce climat, meurtrier à la
sensation du plaisir. Un marché se rencontre sur ma
route, couvert et débordant de peuple. Des femmes
en haillons et en chapeau, vendent des fruits, les
pauvres fruits aigrelets de ce ciel noyé : de toutes
petites prunelles violettes et des poires grosses
comme des noix. — A côté, les énormes tranches
de saumon, fendues au couperet, étalent leur épais--
seur sanguinolente, et les quartiers de bœuf garnis
de leur graisse jaune attendent les appétits vigou-
reux des rudes travailleurs de ce pays d'effort...
Et puis le train de nouveau m'emporte, vers ,
Manchester, cette fois, traversant avec son habi- \
tuelle rapidité des villes énormes, bâties en briques
rouges. Aux approches de Birmingham, quinze
lignes de rails filent, parallèles les unes aux au-
tres. A la porte d'une fabrique de bière je compte
vingt et un wagons, chargés de barils qui s'amoD-
LES LACS ANGLAIS XI7
cellent en pyramides. Les tuyaux d'usine, serrés en
forêts, poussent leur suie noire sur le fond déjà si
noir de ce ciel. Les tunnels se succèdent, et Man-
chester apparaît, sinistre dans la nuit tombante:
Les boutiques se ferment dans cette grande ville,
plus travailleuse encore que Bristol. Les ouvrières
rentrent de l'atelier, sanglées dans leur manteau
de drap brouillé. Leur bouche a presque toujours
ce pli contracté qui achève en un sourire à demi
douloureux tant de physionomies de femmes an-
glaises. On dirait que le pesant labeur héréditaire
de la race laisse quelque chose de sa peine sur les
visages énervés de ces femmes. Des haillons pas-
sent, des hgures affamées, des pieds nus. De l'un
des ponts du vieux quartier, on peut voir l'eau de
la rivière couler, lente et noire, serrée entre des
maisons humides, chargée de toute l'impureté des
usines, et transformant ce coin de cité manufac-
turière en une ignoble Venise, sans gondoles, sans
palais et sans soleil!... Décidément le vieux laird,
-— comme nous appelons d'Aurevilly, — n'avait
pas raison. Et il vaudrait la peine de venir ici,
ne fût-ce que pour avoir, par contraste, la sensa-
tion dans le souvenir, d'une France calme et pa-
resseuse, d'un Paris gai, joli, méridional, d'uB
Paris abandonné au doux rien faire sur les rives
de la Seine, voluptueuse et bleue. Naples, Marseille,
Paris, les villes anglaises, — ce sont les barreaux
de l'échelle qui va de la vie nonchalante à la vie
presque tragique à force de travail^ et du ciel d'azur
au ciel de bitume.
i:8 ÉTUDES ET PORTRAITS
I\^
Du fond de ces villes qui gisent comme un
gouffre de suie, l'Anglais aperçoit pourtant des
matins de ciel clair, et cette demi- vision redouble
en lui l'inévitable nostalgie d'un repos après le
labeur, dans un horizon d'idylle. C'est pour cela
que nulle part, comme en Angleterre, le voyageur
ne rencontre l'étonnante alternance des paysages
d'industrie et des paysages de loisir romanesque.
Londres, avec ses énormes parcs encastrés dans ses
énormes quartiers, est comme le raccourci de tout
ce pays. L'île de Wiglit est un des parcs de l'An-
gleterre. Le district des lacs en est un autre. Et
tout l'annonce, à mesure que le train s'en va de
Manchester à Lancastre, puis de Lancastre à Win-
dermere. Même, si j'avais comme l'infortuné Keats,
le poète d'Endymion, la foi profonde aux dieux
païens, j'eusse remercié un génie complaisant de
ce qu'au moment du départ, il m'accordait un de
ces jours bleus d'une si étrange impression après
tant de jours noirs. Il courait dans l'air du matin,
tandis qu'un cab m'emportait dans les rues de la
sombre ville vers Victoria station, le joli frisson
d'une lumière qui se débarrasse de ses nuages. Seu-
lement c'était encore, entre cette lumière et Man-
chester, une buée immobile de charbon. Une va-
LES LACS ANGLAIS T19
peur à la fois transparente et presque palpable,
d'une nuance violette, se glissait jusque dans les
sculptures des hautes maisons de pierre rouge. Un
peu de gaieté physique filtrait à travers ce dôme
de poussière et de brouillard, et une caresse du
soleil se posait sur les promeneurs des places pu-
bliques. Cette même caresse traînait sur les allants
et venants qui, dans la gare, attendaient la mise
en mouvement d'un des dix ou quinze trains en par-
tance. Les voitures arrivaient, enlevées au trot des
chevaux rapides qu'un mors trop sévère forçait
de relever leur tête et de crisper leur bouche avec
douleur. Des hommes en chapeau de soie, et leur
billet dans la main, faisaient cirer leurs bottes.
Des porteurs roulaient des brouettes, déposant les
bagages du voyageur qui les suivait, dans le com-
partiment destiné à une localité précise. A travers
cette cohue libre de tout contrôle, aucun tumulte
même dans la hâte, aucun désordre même dans la
complication. Les plus menus détails montrent .
les peuples. Ces gens-ci se rangent eux-mêmes. Il
suffît de rappeler une de nos gares pour constater
que, dans nos voyages comme dans notre poli-
tique, nous autres Français, toujours une adînmis-
tration nous range.
Heureuse manie philosophante! Et quelle com-
pagne pour les minutes d'ennui d'un trajet! Le
train est en marche, et je lis des journaux. C'est
un signe encore que le peuple est autre. Ces gazettes
de huit pages, et de combien de colonnes? sont
pourtant de province. Les faits s'y pressent, serrés
lao ÉTUDES ET PORTRAITS
comme les grains de raisin dans un pudding. Il ^
a des renseignements circonstanciés sur la guerre
d'Egypte, sur une exploration en Afrique, sur le
prix des marchandises à tous les coins de la terre,
sur la grève des policiers d'Irlande, sur un con-
cours de joueurs de cricket. Que nous voilà loin
des fines chroniques et des légers feuilletons de
nos articliers du boulevard, ou de leurs imitateurs
départementaux! Aussi bien^ l'homme d'environ
cinquante ans, au visage carré, qui est assis en face
de moi et qui, de sa large main, tient un de ces jour-
naux anglais, ses larges pieds fortement posés à
terre, cet homme aux épaules massives, aux forte»
bottines lacées, au visage pourpre, aux vêtements so-
lides, ce personnage chez lequel tout respire la cer-
titude, n'est-il pas le lecteur qui convient à ce ré-
pertoire de réalités? — Heureuse manie philoso-
phante! Qu'aurais-je fait pendant les trois heures
qu'il m'a fallu passer à Lancastre, si je n'avais j>as
interprété en idées générales ni tout à fait vraies»,
ni tout à fait fausses, de menus détails d'observa-
tion? Au pied du vieux château, reconstruit à la
moderne mais crénelé toujours, une fois de plus Je
constate que l'aspect des constructions nouvelles
s'harmonise ici merveilleusement avec l'aspect des
constructions anciennes et gothiques, — éternel
symbole d'une civilisation dans laquelle le présent
se relie sans cesse au passé. Devant ce château, un
cimetière est placé qui sert de jardin public. Le
gazon pousse entre les pierres des tombes dont les
enfants rieurs effacent avec leurs pieds les ins-
LES LACS ANGLAIS I2l
criptions. Une petite fille passe, ses cheveux blonds
sur ses yeux, avec cette douceur d'ange, propre au»
visages anglais dans la toute jeunesse. Si les morts
qui dorment sous la pierre pouvaient s'éveiller de
leur sommeil sans songes, ils retrouveraient leur
Angleterre dans l'Angleterre vivante, — et les
nôtres, hélas ! nos morts reniés, qui ont créé pour-
tant notre France avec la bonne volonté de toutes
leurs heures, que retrouveraient-i^s de leur œuvre,
s'ils revenaient promener leur fantôme à la place
où leur effort s'est dépensé?
Et le train m'emporte de nouveau. Je suis enfin
à Windermere, dans ce district auquel se rattachent
les noms de Wordsworth et de Samuel Coleridge,
de Southey et de Quincey, de Tennyson aussi,
puisqu'il vécut longtemps sur le bord du lac de
Coniston, à Tent Lodge. C'est vraiment une entrée
dans un délicieux jardin de plaisance, que ce pre-
mier abord du pays des lakistes. L'eau du lac de
Windermere s'aperçoit de la voiture, sur la route
conduisant au petit village d'Ambleside, à l'autre
extrémité. Cette eau apparaît grise et bleuâtre,
parmi les arbres, sous un coucher de soleil tout
blanc, qui argenté un ciel ouaté de brumes, et ces
molles brumes vaporisent les caps boisés de l'autre
rive. La route longe ainsi le grand lac qu'elle
laisse à sa gauche, et sur la droite ce ne sont que
maisons garnies de lierres et fleuries de roses. La
fenêtre d'en bas — en forme d'oriel — fait saillie
sur la façade et bombe ses carreaux sur une pelouse
comme feutrée de gazon vert... L'œil surprend un
Î22 ÉTUDES ET PORTRAITS
ameublement de salon, tout en objets modernes
et solides. Quelques dames causent ou écrivent
derrière cette fenêtre. Des petits garçons passent
à cheval, avec le grand col, le demi-chapeau, la
veste courte, et cette expression résolue si parti-
culière au boy très bien élevé... La tête du lac se
dessine. C'est un golfe d'eau bleue qui vient mourir
à la base d'une montagne, violette à cette heure; et
tout au fond surgit Ambleside, place excellente
pour y passer quelques jours et rayonner dans toute
ime partie du district.
V
D'où venaient-ils et quel étrange roman, comique
ou tragique, les avait conduits dans ce coin perdu
de ri\ngleterre, ces musiciens italiens, qui, sur leurs
harpes et leurs violons et par ce beau soir d'arrivée
jouèrent sous les fenêtres du salon de l'hôtel un
air autrefois entendu ? Et pourquoi, dans ce respec-
table salon, que semblait présider le portrait de
Sa Majesté la Reine et celui de feu le Prince
Consort, parmi les physionomies respectables des
dames âgées et des demoiselles correctes, deux
fantômes m'apparurent-ils, deux gracieux et sou-
ples fantômes, mais eux hélas! infiniment peu res-
pectables. Et je les voyais, à chaque mesure de
l'air d'autrefois, avec une précision plus entière de
LES LACS ANGLAIS 123
mes souvenirs. C'était un air d'opérette, d'une ba-
nalité suprême dans sa mélancolie, et merveilleu-
sement adapté au mauvais goût romanesque et sen-
timental d'une fille. Car la grande Aline, c'était le
nom d'un de mes deux fantômes, qui chantait in-
fatigablement cet air en s'accompagnant sur le
piano, dans son soi-disant salon de la rue Cuvier,
la grande Aline, hélas encore! n'était que cela.
L'appartement, composé de cinq pièces et situé au
troisième étage, se trouvait voisin du Jardin des
Plantes, et le cri des animaux coupait paj: inter-
valles la voix grêle de la musicienne, cette pauvre
voix de poitrinaire et de soupeuse. Avec ses yeux
d'un bleu tout pâle dans son mince visage d'une
pâleur décolorée, avec les nattes amaigries de ses
cheveux à reflets blonds, avec ses grêles épaules
drapées d'un petit châle par-dessus un peignoir
de cachemire, elle passait d'interminables après-
midi d'hiver assise à ce piano, et toujours elle re-
commençait, après des tapotages incertains, le seul
air qu'elle possédât complètement et qui sans doute
se rattachait pour elle à quelque chose de moins
brutal dans son passé. La petite Blanche, sa jeune
sœur, errait autour d'elle, faisant l'ouvrage néces-
saire, époussetant un meuble, plaçant un objet,
recousant la balayeuse d'un jupon. La grande
Aline avait vingt-quatre ans. La petite Blanche en
avait quinze ou seize. C'était une impression, na-
vrante à la fois comme le vice et touchante comme
la fatalité, de voir cette enfant au buste ambigu
ïïromener son innocence dans cet appartement de
124 ÉTUDES ET PORTRAITS
libertinage, dont tous les meubles avaient payé un
baiser. De misérables baisers et de misérables mei»-
bles! On devinait l'étemel problème d'une exis-
tence de hasard derrière le luxe mensonger, les
bibelots disparates, l'élégance factice de ces cham-
bres où ne se rencontrait aucun de ces objets hon-
nêtes, consciencieux, bien établis, et capables de
durer longtemps, de vieillir avec l'homme. Mai«
ce qui nous attirait dans ce mauvais gîte, un poète
célèbre et moi-même, ce qui nous faisait arriver là,
comme chez une femme aimée, avec des bonbons,
des fleurs ou quelque menu présent, ce n'était pas
la maîtresse de l'endroit, que nous avions trop
bien connue liée avec un peintre de nos amis pou?
jamais la traiter autrement qu'en camarade; — ce
a'étaient pas les personnes complaisantes que l'o»
trouvait parfois assises sur un fauteuil et qui
avaient toujours besoin d'être reconduites; — non,
Biais cet étonnant paradoxe de la pauvre Blanche,
de la petite sœur aux yeux malicieux et purs, venue
de la campagne l'autre année, et qui s'occupait du
service de sa sœur aînée comme elle eût fait celui
du curé de son village, paisiblement et honnête-
ment. Elle avait un air si délicat de ne rien savoir
de l'étrangeté du métier d'Aline, quoique ce métier
fût par trop avoué, dans ce milieu d'étudiants ! Elle
était si naïve et affectueuse dans l'étalage des brim-
borions de gâterie que ces «messieurs» lui avaient
donnés! Et aux plaisanteries de sa sœur et des
visiteuses, elle riait d'un si joli rire de fillette qui
»e comprend pasl
LES LACS ANGLAIS it$
Grandelette déjà et la taille mal prise dans des
robes évidemment arrangées après coup et qui
avaient appartenu à sa sœur, c'était encore dan»
des souliers portés par sa sœur que son pied tour-
nait; c'étaient des bas de soie usés par sa sœur qui
flottaient autour de sa fine cheville. Blonde comme
sa sœur aussi, et lui ressemblant par delà huit an- ;
nées de débauche, elle allait, venait. Nous lui de- 1
mandions si elle regrettait son pays, et elle nous ?
répondait : « Non. » N'était-elle pas maintenant l
vêtue presque comme une dame? N'avait-elle pas '
de la viande à manger et du vin à boire chaque
four, au lieu des pommes de terre et du petit lait
de son village d'Anjou? Et ses joues tendues et ses
yeux reposés, — car elle se couchait à huit heurei
tandis que l'autre était au théâtre ou dans quelque
cabinet de restaurant, — et son parler angevin,
traînant et vague, et l'enfantine soumission de ses
gestes à sa sœur, révérée comme la source de c0
bien-être, — tout cela nous attristait démesuré-
ment, mais aussi cela nous faisait sentir l'étrange
ironie qui est au fond de l'existence humaine, avec
une intensité cruelle. J'aimais cette intensité, en
yrai moraliste de décadence, et, assise à son piano
où manquaient deux notes qu'elle sautait comme
elle pouvait, la fille chantait cet air qui me pour-
suivait, après tant de jours, jusque dans le salon
;de l'hôtel d'Ambleside...,
136 ÉTUDES ET PORTRAITS
m
Coupables visions et à coup sûr désenchantantes !
Ce sont pourtant des images de cet ordre qui flot-
tent devant les yeux de l'artiste parisien, lorsqu'il
s'assied à sa table pour transcrire quelques-uns de
ses rêves ou de ses souvenirs. . . Combien différentes
les évocations qu'un William Wordsworth, protes-
tant austère, ayant vieilli parmi les horizons idyl-
liques et les mœurs naïves de ce district, devait
noter dans son style parfois sec et parfois sublime,
toujours sincère! Remettons-nous par la pensée
dans le cadre où il promenait habituellement ses
rêveries. Cela nous est aisé. Il suffît de monter dans
une voiture et de traverser les paysages qu'il a dé-
crits après les avoir fréquentés. J'ai fait plusieurs
de ces pèlerinages poétiques à la recherche des sou-
venirs du premier des lakistes, du seul même qui
mérite véritablement ce nom. Car Coleridge et Sou-
they ont bien vécu parmi les lacs, et Quincey pan
reillement, mais Wordsworth seul a vécu des lacs.
De ces divers pèlerinages, le plus caractéristique
peut-être est celui qui m'a conduit, moi vingtième,
d'Ambleside aux vallées du petit et du grand
Langdale, en revenant par les bords du lac de
Grasmere et du lac de Rydal.
... Dès neuf heures, c'est devant l'hôtel^ une
LES LACS ANGLAIS 127
mêlée de voyageurs qui envahissent les banquettes
des grands chcirs à bancs au timon tendu : jeunes
filles serrées dans leur waterproof, pasteurs en
longue redingote noire, jeunes gens chaussés de
bas de laine avec la culotte courte et bouffante.
Les chevaux ne sont approchés que cinq minutes
avant le départ et lorsque les voitures sont toutes
jamies. Le cocher donne un coup de fouet, ras-
semble les guides de ses cinq bêtes, crie : aPull
upfit et l'énorme machine s'ébranle, traînée leste-
ment le long des pentes, précipitée hardiment sur
les rampes des descentes, emportant sa troupe de
curieux en costumes de toutes formes et de toutes
nuances. Avec des gens gui s'occuperaient les uns
des autres, cette façon de voyager serait odieuse.
Mais pour l'Anglaise dont le coude touche mon
coude sur le haut de la voiture, je suis exactement
ce que la paroi de son coupé peut bien être pour
la Parisienne qui remonte les Champs-Elysées.
A peine éloignée d'Ambleside, la route contourne
la tête du lac de Windermere et passe au pied de
Loughrigg fells, collines dentelées et violettes, où
des nuages blanchâtres s'échevèlent. Entre le lac,
dont l'eau est toute bleue, et cette route grise, c'est
une prairie d'une verdure comme appauvrie. Les
meules de foin sont coupées, la rivière Brathay
coule tout au ras de l'herbe courte, — rivière transpa-
rente et sombre à la fois, qui passe lentement dans
l'intimité de sa rive, qu'elle va noyer. Bientôt la
route a quitté le lac et court dans un défilé de col-
lines plantées, à mi-hauteur, d'arbres sombres dont
128 ÉTUDES ET PORTRAITS
îa verdure noire contraste avec la verdure pâle des
prairies qui remplissent l'intervalle. Puis cette route
monte, et ce ne sont plus, des deux côtés, que bois
de chênes et de bouleaux. Les grandes digitales
croissent en abondance au rebord de ces bois.
Comme trop lourdes, les clochettes rouges se laisr
sent pendre à la pointe de la tige grêle; — et, a
un moment, Col with- force apparaît, cascade ma-
gnifique et large qui, de bassin en bassin, descend
avec un frémissement de toute son écume blanche.
L'eau se précipite, et, sur les rochers qui font bor-
dure, de minces fougères se dressent, qui ne trem-
blent pas. L'eau bondit, l'eau rejaillit, l'eau gronde
et tonne. Puis c'est une mort de cette eau furieuse
dans le dernier bassin, remué encore, mais trans-
lucide, qu'un rien d'écume blanchit à peine. Si les
beautés de la nature ont leur correspondance mo-
rale, rien de plus candide et de plus naïf, si l'on
peut dire^ que ces inoffensives colères des chutes
d'eau et ces bouillonnements, suivis de tels repos...
La route monte encore jusqu'à un col dénudé,
kl'où se découvre la vallée du petit Langdale,
étroite et toute en pelouses mamelonnées. Parmi
ces pelouses, avec un ïideau noir de sapins sur
son bord, repose un tarn. C'est le vieux mot islan-
dais pour désigner ces gouttes d'eau, jetées dans,
les montagnes, — étangs qui miroitent, et que,
dans certaines de nos provinces, les paysans appel-
lent du nom sinistre de « gourres », à cause, sans
doute, de leurs engouffrantes profondeurs. Pas une'
toiture à l'horizon. Des moutons à mufle et à jamb^
LES LACS ANGLAIS 129
noirs paissent sans berger, l'herbe drue, dont la
verdure s'éclaire, par place, de mousses moins
sombres. L'eau du tarn repose, à ce point immobile
que les joncs s'y reflètent en entier, et cela pro-
duit une impression de chose sans contour. On di-
rait d'une lumière sans forme, 011 des fils magi-
ques se trouveraient pris, — brindilles d'émeraude
dans de la clarté d'argent. Car le ciel est si blanc
que, reflété dans ce lac, il le nuance des plus blan-
ches couleurs. C'est le paysage que Wordsworth
décrit dans son Excursion : «... Regarde. — A tes
pieds une vallée petite et obscure, — si petite et
pourtant si élevée — parmi les montagnes, comme
si cette place — avait été ainsi de tout temps, par
son propre vœu, — exilée en dehors du reste du
monde. — Elle a d'une urne la forme gracieuse et
la profondeur, — ... et, dans ce réduit tranquille,
parmi les vertes praires, — l'eau d'un étang brille
au soleil...»
Aussi bien, c'est par des ciels voilés qu'il con-
yient de voir ces paysages du Nord, dont le
«harme réside moins dans les lignes définies de
fhorizon que dans la tache tremblotante et le fondu
de la couleur. Un peu après cette retraite du petit
Langdale, il y a une hauteur d'où trois autres lacs
s'aperçoivent, endormis chacun dans sa vallée :
Elterwater, Grasmere et Rydal. Les arbres qui
cerclent ces lacs sont feuillus et verts, mais d'un
vert que la brume adoucit. Les eaux sont bleues,
mais d'un bleu vaporeux et que cette brume appâlit.
Du ciel, que sa langueur fait automnal, une buée
i?0 ÉTUDES ET PORTRAITS
molle déscenâ. Elle enveloppe les montagnes sou-
ples, les eaux reposées, l'horizon silencieux. Com^
ment résister à cette morte douceur des choses ? Les
Angfais s'y efforcent et luttent contre le rêve avec
une débauche d'énergie physique. Près de Gras-
mere, des propriétaires de la contrée ont installé
un cirque en plein air, où des hommes de la meil-
leure société, vêtus de maillots blancs, se prennent
à bras-le-corps et luttent devant des gradins char-
gés de toilettes et cent voitures de maîtres. « Quelle
belle place pour un lawn-tennislTt s'écrie une de
mes compagnes de voyage devant une large éten-
due de gazon. Mais ce n'est point la règle générale.
D'autres ouvrent leur cœur à cette poésie rêveuse
du paysage, et c'est pour eux qu'écrit Wordsworth,
— ce sonnettiste si naturel à la tois et si raf-
finé, ce moraliste si tendrement troublé par la vue
de la plus petite fleur. Il dort aujourd'hui dans le
cimetière de Grasmere, derrière l'humble église où
il n'a jamais manqué de venir le dimanche. C'est
dans ce paysage encore qu'il faut lire ses vers pour
en bien comprendre la sérénité sérieuse, la grâce
familière, l'innocence aussi et l'exaltation reli-
gieuse.
VII
Je me représente ce poète dans son petit cottage
de Townend où l'essayiste Quincey le visita ea
1806. Wordsworth a trente-six ans, mais il paraît
LES LACS ANGLAIS 131
être beaucoup plus âgé, comme si l'habitude de la
réflexion méditative l'avait de bonne heure dé-
pouillé du charme éphémère de la jeunesse. Né à
Cockermouth sur le bord du district, à deux heures
de Bassenthvvaite-Water et à quelques lieues de
Keswick, il a contemplé de loin durant les pre-
mières années de son enfance les belles montagnes,
tantôt brunes et tantôt violettes, qui marquent la
barrière du pays des lacs. Il a été plus tard écolier
■dans une pension d'Hawkshead, en plein cœur du
district, cette fois, à quelques milles seulement du
Windermere, et tout au bord de ce petit lac
d'Estbwaite-Water que j'ai vu, dans le silence
infini d'un jour de dimanche, crisper son eau,
comme glacée de gris perle, parmi les étendues
d'herbes qui dévalent lentement jusqu'à lui, —
vertes prairies sur lesquelles de noirs corbeaux se
posaient. Presque à côté de l'Esthwaite-Water, un
autre lac plus petit, appelé Low-Tarn, bleuit dou-
cement entre les sapins sombres qui tendent leurs
masses sur une de ses rives, et les bruyères roses qui
fleurissent l'autre. Au sortir d'une éducation
rustique, dont les grands plaisirs furent des pro-
menades, et parmi des montagnards d'une simpli-
cité primitive de mœurs, Wordsworth a été envoyé
à Cambridge, où les souvenirs des hommes illustres
qui ont passé là sont demeurés intacts. «De mon
oreiller,» dit-il, «et en regardant à la lumière —
de la lune ou des favorables étoiles, je pouvais
voir — le devant de la chapelle, où la statue se
tenait — de Newton, avec son prisme et sa silen-
ija ÉTUDES ET PORTRAITS
cieuse face, — marbre indicateur d'un esprit, pour
toujours — voyageant à travers d'étranges mers
de pensée, tout seul... » Deux années de séjour dans
la France de la Terreur, juste de quoi mieux goûter
la vie intime et paisible du bord des lacs, ont guéri
le jeune homme de la dangereuse fièvre républi-
caine dont il avait été contaminé, comme beau-
coup d'étudiants anglais à cette époque. Le voici
revenu, pour n'en plus sortir, dans cet univers de
montagnes pas trop hautes, de nappes d'eau pas
trop vastes et de prairies fraîches. Entre sa femme
et sa sœur, il vit heureux à la manière d'un sage
antique, dans un blanc cottage que deux ifs déco-
rent. Le legs d'un admirateur de ses premiers vers
lui permet de maintenir sa famille dans une aisance
moyenne, a Je le trouvai,» dit Quincey, odans une
pièce oblongue, haute peut-être de huit pieds et
demi, longue de seize et large de douze. Coquette-
ment lambrissée depuis le plancher jusqu'au pla-
fond avec du bois de chêne sombre et poli, la
pièce n^avait qu'une fenêtre, une vraie fenêtre de
cottage, avec de petits carreaux brillants qu'enca-
draient des roses, des jasmins et une profusion
d'autres plantes odorantes...» Les hôtes de ce cot-
tage ont des occupations tout à fait en accord avec
ce logis de contemplateurs. Je traduis du mcmO'
randicm de miss V\'ordsworth le programme d'une
de leurs journées : « Lu Chaucer. Marché jusqu'à
la maison de G***. En revenant, arrêtés à cinquante
mètres à peu près de notre bouleau favori. Il cé-
dait au vent avec toutes ses tendres branches. Le
LES LACS ANGLAIS 153
soleil l'éclairait, et il étincelait dans le vent comme
une ondée mobile et lumineuse. C'était bien la
forme d'un arbre, un tronc et des branches, mais
en réalité un génie visible des eaux. Rentrés, Wil-
liam nous fait une lecture de Spencer... » Elle était,
cette sœur, en si parfaite communion d'idées avec
son frère, qu'on retrouve dans les œuvres du poète
des fragments entiers de ce mémorandum^ mis en
vers. Combien d'œuvres d'art, et des plus belles,
ont eu ainsi pour principe vivant un esprit de
femme, — influence invisible au monde et sans
lequel la divine sève du talent n'eût pas éclaté
en fleurs aussi parfumées?
Ees promenades du poète anglais avec ses deux
compagnes le conduisaient sur des routes pareilles
à celles dont j'ai tenté de rendre le charme dé-
licat et solitaire, et chaque détail finissait par lui
devenir une occasion de souvenir ou de rêverie.
A ce ruisseau qui coule dans la prairie, il disait :
« l'Ame Eternelle est vêtue en toi — avec des
habillements bien plus purs que la chair et le
sang; — elle t'a donné des biens plus précieux, —
des joies sans mélange et la vie sans soucis... «
Lorsque le soir tombait, il comparait l'heure tran-
quille, « l'heure sainte, — à une nonne immobile, —
sans soupirs dans l'adoration...» L'écho de la
montagne le faisait songer à cette voix mystérieuse
de la conscience, c réponses qui nous viennent, —
nous ne savons pas d'où, — écho d'au delà dtl
tombeau... — Ah! ces sons, écoute-les et retiens-
les chèrement, — car c'est Dieu, c'est de Dieu qu'ils
134 ÉTUDES ET PORTRAITS
viennent!...» Invinciblement cet esprit sérieux, et
tout rempli de ce que M. Scherer, dans une péné-
trante étude, appelle si justement «l'adoration sou-
mise de la nature,» aboutit à transfigurer en évé-
îiements de vie morale tout ce que le paysage lui
offre d'aspects pourtant bien connus. Le soir, au
coin du feu et dans la sécurité de son foyer domes-
tique, il lit, il rêve : «Rêver et lire, l'un et l'autre
est un monde...» Et, dans ces rêves, de menus et
familiers détails lui reviennent avec leur naïveté,
parfois avec leur trivialité puérile. Mais com-
ment cette trivialité lui serait-elle rendue percep-
tible, mêlée qu'elle est pour lui à l'universel mys-
tère du monde et de la destinée? Parfois aussi,
c'est en un frisson tragique que se résolvent ce qu'il
appelle quelque part les «questions obstinées du
cœur.» Le sage aperçoit indistinctement par delà
son bonheur actuel les malheurs et les crimes de
ses frères d'aujourd'hui et d'autrefois, et il écrit
de beaux et tristes fragments de philosophie
poétique, comme ce sonnet à la rivière Duddon i
D'où vint-il et pourquoi, le premier être humain
Qui découvrit un jour cette obscure vallée,
Et penchant son front las sur la source isolée
But un peu de cette eau dans le creux de sa main f
Était-ce pour tuer qu'il suivait ce chemin
Dont les oiseaux prenaient devant lui leur roiée,
Ou bien s'enfuyait-il d'une fuite affolée,
Et le jour qu'il vint là fut-il sans Ici "■■ mainf
Pas de voix qui réponde aa ciel or. sur ia terre;
Et toi, si tes flots bleus ont connu ce mystère,
O source murmurante, ils ne le diront pas.
LES LACS ANGLAIS 135
Ton rôle, ô source fraîche, est d'être pure et douce,
Et de nous consoler des crimes d'ici-bas
Au bruit de tes flots bleus épanchés sur la mousse.
VIII
Il en est des paysages comme des autres exci-
tants : haschisch ou littérature, amour ou musique.
La suggestion qu'ils procurent est toute person-
nelle et varie avec le rêveur. Alchimistes de la na-
ture comme de l'art, nous passons l'une et l'autre
au creuset de notre cœur, et jamais un même métai
ne sort de deux de ces creusets vivants. Je me com-
plais, quoique ce soit passablement irrespectueux, à
comparer mes associations d'idées d'écrivain pari-
sien de 1882 à celles que le grand poète moraliste
formait devant les paysages du gracieux district.
Je les regarde les uns après les autres, ces lacs dont
îa transparence bleuâtre lui représentait une vie
reposée dans le devoir, et je songe à des yeux de
femmes que j'ai connus, bleus de ce bleu chan-
geant, tour à tour assombri et pâle... Devant les
murs de ces cottages, que des revêtements de clé-
piatites tapissent de leurs fleurs violettes et par
devant lesquels verdoient des pelouses lustrées, je
me souviens de la retraite, anglaise aussi et mysté-
rieuse, où un de nos amis avait caclic-, après l'avoir
enlevée à son mari, à ses enfants et à son monde,
cette Mme de N..., si touchante de beauté mélan-
136 ÉTUDES ET PORTRAITS
colique et dont le sourire désabusé semblait pré-
voir son abandon, même dans son bonheur. L'aban-
donnée vit maintenant toute seule dans un château
perdu parmi des étangs immobiles et glacés comme
son cœur d'aujourd'hui. >. Je marche le long des
rivières qui, tantôt ouvertes en marais et tantôt
resserrées en ruisseaux, coulent entre des rideaux
a'arbres élancés. Tous ces arbres teintent de leur
reflet vert et tremblotant cette eau brune et lente,
et je songe à un album japonais où plusieurs
paysages sont représentés, ainsi aperçus seulement
dans leur reflet. Cet album repose sur la table d'un
petit salon dont la porte-fenêtre ouvre sur un jar-
din. Il est souvent feuilleté par les mains de la
dame du petit salon, et si l'une de ces mains n'avait
pas un anneau d'alliance à un de ses doigts, peut-
être quelqu'un que je connais trop n'aurait pas
dépensé sa vie à tant de curiosités et de si coupa-
bles. C'est une belle main que cette main qui
porte l'alliance, et l'autre aussi est belle, et toutes
deux son effilées, spirituelles, et loyales sans doute,
et incapables d'avoir jamais menti d'un de ces
mensonges muets qui sont les serrements furtifs,
d'un de ces mensonges hardis qui sont les billets
de rendez-vous, d'un de ces mensonges timides qui
sont les frémissements sous une caresse trop pro-
longée. Il n'y a pas de mains au monde pourtant
qui me semblent plus cruelles et plus perfides, ce
qui ne les empêche certainement pas de tourner les
feuillets de l'album avec une émotion esthétique...
Elles n'ont pas tort : rien qui soit plus délicat, rien
LES LACS ANGLAIS I37
qui ait une beauté d'art comme un reflet. C'est la
réalité, ce reflet, mais la réalité vue à travers le rêve.
C'est la couleur, mais adoucie, comme dévêtue de
matière.' C'est surtout, pour l'imagination du son-
geur, comme une sensibilité donnée aux insensibles
choses : ne paraît-il pas qu'un esprit de tendresse
unisse à l'eau de la rivière qui passe cette image
des arbres qui ne passent pas, et que cette image
soit reçue comme une caresse en même temps
qu'elle est donnée comme un désir?...
D'autres fois, l'horizon s'ensauvage, comme dans
la route de Grasmere au lac de Coniston. Le col
d'Oxenfell mord sur une crête plantée de sapins
obscurs. Des ondoiements démesurés de hautes
fougères foisonnent dans la lande où la route
tourne, et, dans une des vallées, tout au fond, les
deux fragments du lac d'Elterwater reposent, à
jamais séparés par la verte lande que le dessè-
chement progressif du lac a laissée surgir. Pourquoi
ces deux lacs, — car ce sont deux lacs maintenant,
— ainsi endormis l'un à côté de l'autre, et con-
damnés à ne plus mêler leurs eaux, m'ont-ils rap-
pelé, une ancienne histoire, une très ancienne et
très banale histoire d'un sentiment méconnu? Et
pourquoi ai-je aperçu, marchant parmi les digi-
tales pourprées et les bruyères rosées, par les sen-
tiers tendus de fils de la Vierge, deux êtres dont
l'un a fait souffrir l'autre autant qu'on l'avait fait
souffrir lui-même?
IjS ÉTUDES ET PORTRAITS
IX
LES DEUX LACS
Par un doux, par un tiède et blanc matin d'été,
Les deux amants erraient sur le coteau planté
De noirs sapins géants et de fins bouleaux pâles,
Et la claire rosée argentait leur chemin
Tandis qu'ils regardaient, en se tenant la main,
Deux lacs au fond du val bleuir, mortes opales.
Lui disait ; « Ces deux lacs jumeaux, regarde-les
M L'un à côté de l'autre et pourtant isolés,
« Dormir au même bruit des roseaux de leurs rives?... i
Elle pensait : « Ainsi certains cœurs ici-bas
« Sont tout près l'un de l'autre et ne se mêlent pas. •
— Mais il ne voyait pas ses prunelles pensives.
Il disait : « O mystère ! As-tu vu tour à tour
«c Les deux lacs s'assombrir et luire avec le jour,
M Et l'infini du ciel descendre dans cette onde ?... »
Elle pensait : m Ainsi ta joie ou ton tourment
« Font triste ou radieux mon cœur, miroir aimant, m
— Mais il ne savait rien de cette âme profonde.
Il disait, lui montrant les fougères des bois :
c On croirait des bijoux découpés par les doigts
« D'un ange paresseux qui les jette à la terre... »
Elle pensait : « Il est une céleste fleur
M Délicate et si frêle, elle croît dans mon cœur. »
— Mais il ne cueillait pas cette fleur solitaire,
II disait : a Entends-tu, comme sous ce grand ciel
« Languissamment voilé, s'est alangui l'appel
« Que la cascade en pleurs jette dans la vallée ?,, »
Elle pensait : « Il est des pleurs plus sanglotants,
u Plus étouffés, plus sourds, et que seule j'entends. »
— Mais te comprenait-il, ô femme inconsolée P
LES LACS ANGLAIS »39
Il oubliait, devant ce paysage heureux.
Et lui-même et la vie, et ton cœur amoureux.
Et toi, tu ne voyais que lui dans la nature,
Que lui, qui ne songeait qu'aux choses sans désir,
Aux choses que jamais l'homme n'a pu saisir
L'n baiser eût guéri ton cœur qui se torture,
il ne te donna pas ce baiser souhaité ;
St ce doux', et ce tiè le et blanc matin d'été.
Sous les sapins géants et sous les bouleaux pâles,
Vous voyait cheminer côte à côte, et tous deux.
Tous deux plus séparés que les deux beaux lacs bleus
Qui dans le fond du val dormaient, — mortes opales.
X
Et vraiment, c'est un étrange mystère de ce
monde énigmatique où nous passons, comme dit
(arlyle : ihroiigJi mystery to mystery, d'un mys-
ùre à un autre mystère, que cette solitude de nos
laipressions qui nous fait interpréter dctns des sens
si différents les mêmes silences des horizons. Ce
bizarre Quincey, — cet ami de Wordsworth que je
citais tout à l'heure, — en est un exemple remar-
quable. Il habitait un cottage, lui aussi, au bord de
ce même lac de Grasmere. Lui aussi voyait du haut
de sa terrasse le paysage d'eaux et de prairies.
Pour lui, comme pour le poète, le miagique esprit
des beaux soirs donnait au ciel les pâleurs de la
turquoise, à l'eau du lac l'intensité du saphir, aux
herbes des gazons l'éclat de l'émeraude, aux ru-
140 ÉTUDES ET PORTRAITS
bans des ruisseaux les étincellements de l'argent
clair. Quincey admirait cette féerie de l'heure, mais
rien ne lui valait l'enchantement dangereux que
lui procurait son vice favori : l'ivresse de l'opium,
et il quittait la terrasse et son paysage pour rea-
trer dans sa bibliothèque et boire du laudanum ou
manger quelques grains de la divine substance qu'il
a célébrée dans ce morceau mystique : aO juste,
ô subtil, ô universel conquérant ! Opium ! Toi qui,
pour les cœurs du riche et du pauvre également,
pour les blessures qui ne veulent pas guérir, pour
les angoisses du chagrin qui poussent l'esprit à se
rebeller, apportes un baume consolateur! Eloquent
opium, toi dont la puissante rhétorique apaise les
accès de rage, plaide efficacement pour la pitié
douce, et rappelle, durant le céleste sommeil de la
nuit, à l'homme coupable, les visions de son en-
fance et ses mains pures de sang... — tu bâtis, sur
le mur des ténèbres, des églises, des cités supé-
rieures à l'art de Phidias et de Praxitèle, plus res-
plendissantes que Babylone et que Thèbes, et parmi
l'anarchie des rêves sans fin, tu évoques à la lu-
mière du soleil les faces de beautés depuis long-
temps ensevelies, et des figures familières, net*
toyées du déshonneur du tombeau. Seul, tu pro-
digues ces trésors aux hommes, et tu tiens les clefs
du Paradis, ô juste, ô subtil, ô puissant opium!...»
Voici qu'après beaucoup de courses dans les
montagnes et autour des lacs, — après une ascen-
sion sur le sommet de Fairfield d'où l'on découvre
Grasmere et Rydal, Windermere et Conistcn et
LES LACS- ANGLAIS M»
rUllswater et d'innombrables petits lacs, coupes
de lumière bleuâtre sous le bleu vaporisé du vaste
ciel, — après une promenade dans la vallée d'Yew-
dale, carrée et verte entre les parois escarpées de
BQontagnes, — après un pèlerinage à la vieille
abbaye de Furness, dont les sveltes arceaux s'en-
guirlandent de lierre, — après une visite à Easdale
Tarn, étang immobile dans sa vasque de forêts, —
■ la pluie est venue, intarissable, et le vent, et l'im-
possibilité de sortir. Dans la solitude morne de
l'hôtel vidé de ses voyageurs, je passe un après-
midi à boire du thé trop noir et à lire, comme un
conte des Mille et une Nuits, le livre singulier d'où
ce fragment est tiré, ces «confessions d'un man-
geur d'opium», que Quincey écrivit, après avoir
accompli le grand œuvre de son a triomphe »,
comme il disait lui-même. Il avait enûn, — pour
un femps, hélas! — terrassé le démon qui l'avait
tenu si longtemps dans son esclavage. Rien de
plus explicable d'ailleurs que cette possession, si
l'on considère que Quincey devait trouver dans les
rêves de l'opium un plaisir en harmonie avec la
tendance habituelle de son esprit. C'était un
laomme naturellement visionnaire, convaincu, comme
Shakespeare, que «nous sommes faits de la même
étoffe que nos songes,» et, comme Carlyle, que
«dans l'être de chaque homme et de chaque chose
se dérobe un ineffable, un divin mystère de splen-
deur, d'étonnement et d'épouvante.» Quincey di-
sait encore qu'il ne pouvait vivre sans mystère, et
fcon existence excentrique et solitaire avait exagéré
143 ÉTUDES ET PORTRAITS
en lui cette puissance innée de percevoir, derrière
les phénomènes visibles du monde, les causes se-
crètes et redoutables dont ces phénomènes sont
seulement l'efïlorescencer L'homme ordinaire s'in-
quiète peu de ce gouffre d'obscurité où baigne la
racine de toute réalité. Le philosophe de l'ordre
mystique s'y plonge avec un battement inquiet du
cœur, surtout lorsque les amertumes de sa propre
misère redoublent en lui le besoin d'une réponse à
l'inévitable question : pourquoi cet univers et non
pas un autre?
Privé de son père dès l'enfance et maltraité par
ses tuteurs, Qnincey, à dix-sept ans, s'était échappé
de son école, et il était venu de Manchester à
Londres avec dix livres dans une de ses poches,
c'est-à-dire deux cent cinquante francs. Dans l'autre,
il emportait un volume de poésie anglaise et un
Euripide. Les dix livres furent bientôt dépensées.
Puis il fallut vivre d'emprunts, et, de malheur en
malheur, l'écolier vagabond tomba dans la noire
misère anglaise, celle qui promène ses haillons, sa
solitude et ses tremblements dans le brouillard
jaune de Londres, parmi les maisons muettes dont
les fenêtres s'éclairent du feu des lampes dès trois
heures de l'après-midi. L'acre brouillard est plus
acre encore quand tombe la nuit. L'abandonné gre-
lotte et boit par gorgées l'alcool qui empoisonne,
mais qui réchauffe. Ouincey connut ces angoisses
durant des mois, ayant comme seule amie une
jeune fille de seize ans à peine, et qui se promenait,
elle aussi, le long des trottoirs, — mais pour d'au-
LES LACS ANGLAIS UJ
très raisons. Un jour que Quincey n'avait rien
mangé, il se trouva mal sur les marches d'une mai-
son d'Oxford Street, et la petite Anne, — c'était
le nom de son amie,- — lui sauva la vie en lui ver-
sant dans la bouche quelques gouttes d'un vin de
Porto qu'elle avait couru acheter au bar le plus
proche. Que de fois depuis, et du fond de son
asile de Grasmere, Quincey revit Oxford street,
«la rue mère des vagabonds, avec son cœur de
pierre!» Que de fois aussi, debout sur le trottoir
de cette rue, des années après, il chercha passion-
nément un visage qui lui rappelât celui de cette
pauvre compagne des mauvais soirs, à jamais per-
due! «Jusqu'à cette heure,» écrivait-il quinze an-
nées plus tard, «je n'ai pas entendu prononcer une
syllabe sur elle. Cela, p-Jimi tant de troubles que
tout homme rencontre dans sa vie, a été ma plus
cruelle affliction. Si elle vit, certainement nous nous
sommes souvent cherchés l'un l'autre, juste à la
même minute, à travers le formidable labyrinthe
des rues de Londres. Peut-être avons-nous marché
à quelques pas l'un de l'autre, — quelques pas!
Mais à Londres, ces si petites séparations aboutis-
sent à d'éternels adieux.' Pendant bien longtemps,
j'ai espéré qu'elle vivait, et je crois bien, sans
exagération de rhétorique, avoir regardé à Londres
des myriades de visages de passantes avec cette
espérance de revoir Anne. Je l'aurais reconnue entre
mille, ne l'eusse- je vue qu'une seconde... Jolie?
Non, elle ne l'était pas, mais sa physionomie était
charmante, et elle avait une façon particulièrement
144 ÉTUDES ET PORTRAITS
gracieuse de porter sa tête. Oui, j'ai espéré la re-
voir, — aujourd'hui, je le redoute, — et sa toux,
qui me tourmentait quand nous nous quittâmes,
est maintenant ma consolation. Non, je ne souhait©
plus de la revoir, mais je pense à elle doucemeat
et tristement, comme à une depuis longtemps cou-
chée dans le tombeau, — dans le tombeau, ah! je
le voudrais, d'une Madeleine, arrachée à ce monde
avant que les injustices et les cruautés n'eussent
corrompu sa âne nature, — avant que les brutalités
des ruffians n'eussent achevé la besogne commca-
cée!.,.l
XI
Un peu du sentiment que nous éprouvions, nous
autres, Parisiens endurcis, pour la petite sœur de la
grande Aline, touchait sans doute le cœur de l'es-
sayiste anglais lorsqu'il se souvenait de la petite
Anne, — tant il est vrai que toutes se donnent la
main à travers les espaces et les temps, de ces
pauvres créatures, délicates et gracieuses, qu'une
destinée de mélancolie voue irrémissiblement aux
travaux de l'amour vendu et aux exploitations du
libertinage féroce. Avec ses yeux fins, son sourire
craintif et contracté, avec l'enfantine candeur de
•on mince visage, toujours la bohémienne d'Ox-
ford Street revenait devant les regards hallucinés
LES LACS ANGLAIS 1A«
de Quincey, lorsqu'il était ivre d'opium. C'était
beaucoup et beaucoup de jours après. Quincey,
marié et père, était établi au bord du lac de Gras-
mère. Il avait trente-deux ans, et sa puissance in-
tellectuelle était déjà remarquable, lorsque, à la
suite de mystérieux chagrins, il devint a un régu-
lier, un confirmé mangeur de ce bienfaisant opium»,
jusqu'à prendre, dit un de ses biographes, trois
cents grains d'opium solide par jour ou huit mille
gouttes de laudanum. — Cela équivalait au con-
tenu de sept verres ordinaires. — Alors commen-
çait le travail du grand poison psychologique, tra-
rail dont la Confession nous raconte les étranges
phases. La puissance créatrice de l'œil s'exagérait
jusqu'à projeter les formes plus réelles que la
réalité même sur le champ obscur de la vision. Une
anxiété saisissait le visionnaire. Le sentiment de
l'espace et celui du temps s'exaltaient démesuré-
ment, et l'homme apercevait dans un éclair d'in-
nombrables détails, tous séparément et tous à la
fois, comme les gens qui se noient aperçoivent,
prétend-on, leur vie entière, rangée devant eux,
dans ses détails aussi et dans son ensemble. Et
l'ivresse s'achevait en une si épouvantable oppres-
sion du cœur, que le malheureux se réveillait en
s'écriant parmi des sanglots : « Je ne dormirai plus
jamais!» — pour recommencer le lendemain.
Dans ces visions s'entremêlaient, avec le sou-
venir de la petite fille d'Oxford street, le souve-
nir des grandes luttes parlementaires anglaises et
le souvenir plus lointain des magnificences ro-
**
146 ÉTUDES ET PORTRAITS
maines. Quincey, bon humaniste et d'une délica-
tesse scrupuleuse d'oreille à l'endroit du style, —
jusqu'à se torturer comme notre Flaubert pour don-
ner à son style ce qu'un critique anglais appelle
la prononciabilité, — ce Quincey, qui connaissait
Rome d'une connaissance profonde et qui écrivit
un livre sur les Césars, — était un lecteur assidu
de Tite-Live. Il admirait beaucoup cet incompa-
rable artiste en prose dont les périodes, à la fois
opulentes comme celles de Cicéron mais sans luxu-
riance, et serrées comme celles de Salluste mais
sans sécheresse, rappellent l'ordonnance ample et
précise d'une légion en marche. Un esprit pleine
sur ces périodes, comme il planait sur la légion :
la foi religieuse dans la Ville Etemelle, et cette
foi s'incarne, elle prend figure dans le déposi-
taire momentané du génie de la Ville : le Consul.
Tite-Live écrit ces deux mots : a Consul Roma-
nus, » avec une vénération visible, et ces deux mots
sont aussi pour Quincey l'occasion d'une rêverie
indéterminée. Durant son ivresse d'opium, soudain
il entend une voix qui les prononce, et déjà une
frise grandiose se développe, ininterrompue. Les
soldats défilent, traversant les neiges des Alpes
ou les sables de la Libye, avec leur visage immo-
bile de vieux ouvriers de guerre, et le Consul appa^
raît : « C'était Paulus, c'était Marius, en splen-
dide manteau de combat, entouré d'une compagnie
de centurions. La tunique de pourpre était portée
à la pointe d'une lance et la grande acclamatioQ
des légionnaires retentissait»
LES LACS ANGLAIS 147
D'autres fois, c'était l'apparition d'un Malais
dont le souvenir se rattachait à un inexplicable
épisode de la vie du grand essayiste. Ce Malais,
en effet, s'était un jour présenté, sans que l'on sût
d'où il venait, ni pourquoi, dans le cottage de Gras-
mere, et il s'en était allé « après avoir absorbé
d'opium», disait Ouincey qui s'y connaissait, «de
quoi foudroyer une demi-douzaine de dragons et
leujs chevaux.» Ce Malais, pourtant, n'était pas
mort de cette dose formidable, et dans les cauche-
mars du pauvre Quincey, toujours, à une certaine
minute, l'image revenait de ce visiteur au teint de
cuivre, arrivé d'un coin perdu de l'extrême Orient.
Avec cette image se déployait le cortège des asso-
ciations d'idées asiatiques. Les jungles de l'Inde
laissaient passer les bêtes monstrueuses. Des végé-
tations gigantesques fourmillaient parmi les ruines
des temples anciens, consacrés à des divinités
d'épouvante. Des serpents se levaient, dardant leur
langue et sifflant avec des colères mortelles...
Puis la vision changeait, et l'antique Egypte s'ou-
vrait avec ses pyramides, où le Voyant se sentait
enseveli depuis des siècles au milieu des momies
royales et parmi les lamentations de crocodiles...
Et la vision changeait encore, remplacée par un
rêve épouvantable entre tous. Quincey s'apercevait
subitement englouti dans d'opaques ténèbres, où
des sonneries de clairons tintamarraient, où des
cris de guerre se prolongeaient. Le halètement
d'une multitude en proie à une terrible bataille
montait dans cette nuit. Le Voyant savait que
I4S ÉTUDES ET PORTRAITS
cette bataille était suprême. Qui donc la livrait, et
pourquoi? Le Voyant l'ignorait, mais il compre-
nait que le salut de tout ce qu'il aimait au monde
était en péril... Puis une déroute remplissait l'im-
mense nuit. Des visages de femmes s'éclairaient
d'un rayon subit qui montrait leur pâleur de mort.
Des paroles d'éternel adieu tombaient de leurs
bouches désespérées, — et l'angoisse sans nom de
l'Irréparable étreignait le cœur du malheureux
qu'écrasait un poids d'agonie
i
XII
Quincey guérit, par un effort héroïque de sa
volonté; puis il retomba, il guérit encore, et il
vécut ainsi jusqu'à soixante-quinze ans, publiant
des essais de tous ordres : confidences personnelles,
comme les Confessions ou les Suspicia de pro-
fundis qui leur font suite, — dissertations de po-
litique, de tHéologie ou d'économie, — paradoxes
étranges, par exemple sa célèbre étude sur le
Meurtre considéré comme un des beaux-arts^ —
fantaisies de prose lyrique, comme ses Trois
Dames de douleur^ ou sa Vision de la mort subite.
Cet écrivain souvent emphatique, souvent bizarre
parfois sublime d'énergie expressive, que son por-
trait nous représente avec des yeux brouillés d'im
songe éternel, a sa place parmi les Suggestifs par
LES LACS ANGLAIS 149
l'abondance de ses idées, la richesse de ses con-
iaaissances, l'originalité de ses formules et l'au-delà
de ses intuitions. C'était une âme complexe d'ar-
tiste, de métaphysicien, et ses Confessions l'attes-
tent, de psychologue rafnné. Comme le hasard a de
ces ironies, c'est par les pages de ses Confessions^
j autant dire par le bienfait de son terrible vice,
que ce grand travailleur, qui a si durement repro-
ché son immoralité à Gœthe, a des chances d'être
immortel. Mais les vices des poètes ne scnt-ils pas
souvent une expérience qu'ils tentent sur la créa-
ture humaine dans leur personne? Et qui donc se
désintéresserait de l'expérience tentée par Quincey,
j'entends de ceux qui n'ont pas entièrement perdu
la notion que tout n'est pas explicable dans le
monde?
Tout le problème de la destinée n'est-il pas en-
veloppé, en effet, dans le problème de l'ivresse et de
ses «Paradis artiûciels», comme disait profondé-
ment Baudelaire?... Jetés brusquement dans cet
univers démesuré qui nous assiège de tant d'im-
). 1 pressions confuses, que connaissons-nous de lui,
sinon l'idée que nous nous en formons? L'Idée,
c'est-à-dire une image flottante qui, dans la nuit
de notre cerveau, prend continuellement la place
de la réalité absente. Des événements de notre
existence, une fois traversés, que nous reste-t-il?
Une Idée. De nos peines les plus passionnément
éprouvées? Une Idée encore. De la femme la plus
,jll ! aimée et pendant les heures où elle n'est pas là, que
possédons- nous ? Une laée. — Nous allons ainsi.
150 ÉTUDES ET PORTRAITS
chacun emprisonné dans un cercle personnel de
fantômes, et toujours séparés de la réalité insaisis-
sable par les abîmes que le démon du Temps et celui
de l'Espace creusent implacablement entre notre
désir et les objets de notre désir, entre notre haine
et les objets de notre haine. Le mathématicien Des-
cartes, en une heure de fantaisie digne d'Edgar
Poë, se demandait ce que serait un monde où tous
les corps nous fuiraient, — symbole de cet univers
de ténèbres qui nous fuit d'une fuite éternelle; et
nous y demeurerons solitaires, face à face avec une
hallucination peut-être? Puisque nous ne connais-
sons les objets que par l'Idée que nous nous en
formons, ne sommes-nous pas semblables à un
orphelin qui n'aurait jamais vu de son père et de
sa mère que des portraits, et qui, dans l'impossi-
bilité de comparer les portraits aux modèles, doute
de la ressemblance et en doutera toujours?...
Qu'importe, d'ailleurs, que nos Idées soient ou non
des mensonges, puisque la Science nous démontre
que, même lucide, même valable, notre raison doit
s'arrêter devant le gouffre de l'Inconnaissable î
Ah! que nous voudrions quelque chose de réel, d(
définitif et d'éternel pour nous y appuyer à 33
mais!... Stérile désir!
Quand on a la tête façonnée d'une certaine ma-
nière métaphysique, comment ne pas se demander
s'il ne vaudrait pas mieux, puisque cet univers
n'est qu'illusion invincible et invérifiable appa-
rence, en prendre son parti une fois pour toutes, et
courageusement exagérer en soi le pouvoir de se
LES LACS ANGLAIS 151
repaître d'illusion et de vivre d'apparence? L'Inde
a fait ainsi, et, somme toute, que faisons-nous d'au-
tre, avec moins de poésie et de sincérité, nous, écri-
vains, qui nous grisons de littérature et substituons
aux sensations directes les sensations écrites? Que
fait-elle d'autre, la femme agenouillée dans le si-
lence d'une église et qui, contemplant le corps en-
sanglanté du Rédempteur, sent profondément que
le drame de la vie actuelle n'est que le prologue
d'un drame invisible qui se joue là-haut? Que
fait-il d'autre, le savant qui combine des formules
sur le papier et pour qui ses chiffres représentent
les forces essentielles de la nature en mouvement?
L'opium, le haschisch, et, à un degré moindre,
l'alcool, sont une manière de se procurer cette clef
(d'un songe plus intense, — clef magique et conso-
latrice que les beaux-arts et la débauche, la science
'et le jeu, prêtent pour quelques instants à leurs dé-
vots. Les songes sont des mensonges, dit le pro- '
ycrbe. Mais lorsque la dernière heure arrive et qu'il
reste seulement, pour de trop rares minutes, de
ïiotre passé, d'obscures clartés devant les yeux que
l'ombre gagne, qui dira le signe qui vous distingue,
à souvenirs de la vie vécue, ô mirages de la vie
rêvée? Qui le dira, sinon le Juge qui nous jugera
{)eut-être plus sur nos rêves que sur nos actions, —
car ces actions ce n'est pas nous toujours et nos
icves, c'est le moi de notre moi, l'être de notre
être.
152 ÉTUDES ET PORTRAITS
XIII
La solitaire et calme semaine que je passai ainsi à
Ambleside, entre les beaux paysages et mes pen-
sées, prenant des livres pour réfléchir et regardant
de tous mes yeux mes commensaux de la table
d'hôte anglaise oii je m'asseyais deux fois par
jour, à neuf heures du matin et à sept heures du
soir! Avant chaque repas, un clergyman âgé, qui
occupait la place d'honneur, se levait, rempli de
bonhomie à la fois et de dignité dans sa lévite
noire. Il récitait une prière. Des personnages auto-
matiques, avec mi visage d'un pourpre d'apoplexie,
arrosaient gravement de sauce brune les larges
tranches de saumon grillé, et, gravement, buvaient
du Champagne sec à pleine coupe blanche, ou dn
claret rouge dans des verres roses. Des jeunes gêna
échappés de l'Université se tenaient raides, minces
et sérieux dans leur veston d'une étoffe à carreaux
contrariés. C'étaient aussi des dames au chignoa
serré, aux dents trop longues, aux joues coup^
rosées. C'étaient des jeunes filles d'une délicate ap-
parence de teint avec ces beaux regards d'antilope
que Byron aimait. On imagine ainsi limogea
idéale de Cymbeline : «Je parfumerai ta tombe
des plus belles plantes,» dit le jeune homme qui la
pleure; ail ne te manquera ni la fleur qui ressemble
LES LACS ANGLAIS 153
% ton visage, la pâle primevère, ni la jacinthe
azurée comme tes veines...» Ces anges de la table
d'hôte avaient une façon délicate, gracieuse et
séraphique, de manger des œufs au jambon ou du
gigot à la confiture. Et tout ce peuple, peu bavard,
hâtif et sanglé, était servi par des garçons en habit
que dirigeait un majordome d'une physionomie
prodigieusement pareille à celle de lord Beacons-
field.
C'est que le démon des ressemblances, l'étrange
démon qui nous force à retrouver la vie dans la
vie et le passé dans le présent, s'asseyait, à côté
de moi, à la table d'hôte anglaise. L'insidieux
démon détournait mes yeux du frais paysage
vert qui se dessinait par la baie de la grande
fenêtre. Il me fallait contempler, l'un après l'autre,
mes compagnons d'appétit, et rechercher dans leurs
regards, dans leurs sourires, dans leurs ports de
tête, des regards, des sourires et des ports de tête
déjà vus. Des noms me revenaient alors de per-
sonnes que j'avais connues dans d'autres lieux et
dans d'autres temps. De bizarres analogies s'im-
posaient à mon observation, aboutissant à de non
moins bizarres identités. Tel de ces Anglais et de
ces Anglaises, une fois que j'avais découvert son
Analogue dans mes souvenirs, devenait le pré-
texte d'un travail psychologique des plus compli-
qués. Patiemment et minutieusement, j'allais décom-
posant cet être. Je recherchais ce que les habitudes
anglaises avaient déterminé en lui de caractères
spéciaux. Puis je supposais le même personnage né
154 BTUDES ET PORTRAITS
en France. Au lieu de la tenue britannique, je lui
donnais notre iaisser-aller à demi méridional. Je
le voyais soumis à la pression de nos mœurs dé-
mocratiques et à la grande incertitude de notre
société. Je l'imaginais débarrassé du frein reli-
gieux et abandonné à notre scepticisme. Je chéin-
geais ses lectures et son hygiène, ses préjugés et
sa cuisine. Je remaniais ainsi sa physionomie et sa
physiologie, comme dans nos nuits de mauvais
sommeil nous composons le roman posthume, si
l'on peut dire, de la destinée que nous aurions eue
si une ou plusieurs circonstances eussent été autres.
Et cette série d'hypothèses s'achevait toujours sur
cette question, enfantine et inévitable, à laquelle
je répondais tantôt par un oui, tantôt par un non.
€ La créature humaine vaut-elle mieux id gue de
notre côté du détroit?... a
XIV
Le dernier de ces dîners méditatifs est achevé.
Je dois partir demain pour Keswick; et, sans plus
nne soucier de la bonté comparative des civilisa-
tions anglaise et française, je me promène en
barque sur le lac de Windermere et dans la baie
de Puil Wyke, dont les bords, garnis de noirs sa-
pms, de chênes sombres et de bouleaux légers, bai-
gnent dans la pourpre décolorée du ciel du soir.
LES LACS ANGLAIS iSS
Sur l'eau morte du lac, des îlots surgissent, qui ne
sont que des mottes de gazons. Le batelier a relevé
ses rames, et la muette sérénité des choses est sur-
naturelle de douceur pénétrante :
C'est l'heure taciturne et tendre, l'heure lente
Du crépuscule blanc d'un jour voilé d'été.
Mais l'horizon que ferme une ligne sanglante
Jette un rose reflet sur le lac argenté.
Des profondeurs du lac immobile s'élève,
Vague et flottant parmi les pointes des roseaux,
Comme un être tissé de vapeur et de rêve...
— Et l'Ange du Silence apparaît sur les eaux.
Il vient dans la tendresse et la lenteur de l'heure ;
Il passe, et ses yeux clairs versent l'apaisement
Sur la feuille qui tremble et la source qui pleure,
Et même sur l'abîme obscur du cœur aimant.
Même le cœur aimant et qui n'est jamais sage
Cesse de sangloter, lorsque l'ange aux beaux yeu:t
S'envole, assoupissant l'immense paysage
Dans un grand battement d'ailes mystérieux.
Mais voilà s'assombrir l'heure apaisée et blanche,
L'Ange s'évanouir, et, dans la vaste nuit,
La feuille se reprend à trembler sur sa branche.
Et la source à pleurer sur son flot qui s'enfuit.
Et du cœur qui palpite un long appel s'élance
Vers le lac frémissant où tout à l'heure errait
Le pas consolateur de 1' n^e du Silence,
Et que remue un vent âpre comme un re^r«t.
tS« ÉTUDES ET PORTRAITS
XV
Je quittai donc Ambleside, presque avec tristesse;
pour aller à Keswick, — la ville où Southey ek
Coleridge vécurent longtemps. — La pluie tom-
bait, drue et dure, lorsque je me hissai sur le haut
de la voiture qui fait le service entre les deux en-
droits. La route passe à côté des lacs de Rydal et
de Grasmere. Elle contourne la haute montagne
d'Helvellyn, rejoint le lac de Thirlmere, puis celui
de Derwentwater, auprès duquel est situé Keswick.
Il y a bien une façon de coupé fermé dans le corps
de l'énorme char à bancs, mais personne ne songe
à s'y emprisonner, malgré la persistante cinglée
d'eau, qui fait fumer les croupes des cinq chevaux,
et enveloppe, de son voile mouvant et glacé, les
vallées et les montagnes. Vieillards et jeunes fille»
prennent place sur des banquettes découvertes, le
torse drapé dans le manteau de caoutchouc, les
jambes serrées dans le plaid de voyage, et le coup
de fouet du vent mouillé avive seulement les cc»-
îeurs des jolies de ces mangeurs de viande rougô.
A l'auberge ovi la voiture fait halte, ils descendent
et boivent du lait brûlant coupé de rhum. L'alcool
est ici nécessaire au sang comme l'air aux poumons.
La voiture roule sur le bord des lacs, dont l'eau,
d'un gris de fer, frémit sous la pluie. Une dernièai
LES LACS ANGLAIS 157
fois, je regarde le gracieux Rydal, semé d'îles,
Grasmere et son église ancienne. Puis c'est une
montée continue. Des gorges sauvages se creusent
à droite et à gauche, et Thirlmere apparaît, beau
lac tout mince entre les montagnes, et qui donne
l'impression d'un fleuve. Des vallées se coupent les
unes les autres, dénudées et roses de bruyère, ou
bien boisées et vertes de feuillage. Voici enfin, du
haut d'un col, trembler sous l'ondée les taches
himineuses d'un nouveau lac et se profiler les toits
ardoisés d'une petite ville. C'est le Derwentwater
et c'est Keswick.
L'après-midi avance. La pluie a cessé. Comment
résister au plaisir d'errer dans la petite cité pro-
vinciale et le long des rues, dont les maisons à un
étage, toutes identiques et rangées avec symétrie
les unes à côté des autres, représentent à la fan-
taisie qui songe une série de mondes juxtaposés,
comme ceux où nous introduit Dickens? Qui ne
se rappelle, dans David Copper-fieldy les pages
consacrées à Yarmouth, et comme chaque intérieur
est évoqué avec une infinie minutie de détails ?
Un paysage de montagnes se dessine au détour
de ces rues de Keswick. Il est quatre heures à
peine, mais les nuages se sont épaissis jusqu'à ne
laisser flotter dans le ciel qu'une lumière de cré-
puscule. Des enfants jouent et crient au sortk*
d'une école. Une impression d'étrange mélancolie
se dégage pour moi de ces clameurs d'enfants mê-
lées à la tombée du jour, — impression qui re-
GDonte a des années déjà lointaines, puisque je la
IS8 ÉTUDES ET PORTRAITS
ressentais enfant moi-même, et alors que je jouais
avec des camarades de mon âge, bien insouciants les
uns et les autres de ce qu'apportaient à nos têtes
bouclées les journées à venir, — ces journées déjà
en marche vers nous du fond des mystérieux hori-
Eons du temps. J'ai dans le souvenir des prome-
nades du dimanche en automne, au collège, du-
rant lesquelles le seul bruit de nos cris de gaieté
dans la lumière du soir me paraissait singulier et
plus mélancolique encore. C'était en province, et
dans une ville du centre de la France. Nous nous
arrêtions à une lieue environ de cette vieille ville,
— que des montagnes entourent, comme Keswick,
de leur cercle dentelé, et le maître nous permettait
de nous disperser. Alors aussi c'était environ
quatre heures du soir. Les vignes qui se dévelop-
paient des deux côtés de la route étaient appau-
vries à cause de la vendange achevée et de l'hiver
commençant. Par des après-midi voilés comme cet
après-midi anglais, il y avait des approches na-
vrantes du soir, déins le vaste silence de la caok-
pagne où montaient nos cris... Mais combien sen-
taient cela, de mes compagnons d'alors, et combien
le sentent, des petits rieurs que je vois se pour-
suivre, le cartable sur l'épaule et la ioie dans les
yeux?...
La principale rue de Keswick aboutit à un pont
gui franchit une rivière noire, et par delà ce pont
s'élève la verdoyante colline de Greta HiU où
vieillissait paisiblement Bob Southey, comme l'ap-
pelle la dédicace ironique de Don Juan, — auprès
LBS LACS ANGLAIS t5f
de son beau- frère Samuel Taylor Colerigde. Le
poète lauréat que Byron a traité comme l'Apolloil
de la fable traita Marsyas, a son monument fu-
nèbre dans une rustique église du nom de Crosthi^
waite Church, qui dresse au pied de la colline
son clocher surbaissé. Il est représenté couché sur
son tombeau avec sa « figure épique », ainsi que
le disait, sérieusement cette fois, ce même Byron.
II ajoutait malicieusement que, pour avoir cette
figure et ces épaules, il accepterait d'avoir écrit les
vers de Southey I
XVI
Dans son ouvrage sur les poètes des lacs, Quin-
cey a remarqué avec beaucoup de justesse qu'une
critique superficielle pouvait seule étiqueter du
même nom de lakistes deux poètes aussi différents
que Wordsworth et Southey, le premier si naturel
et simple, si profondément et intimement mêlé aux
< paysages de son district; l'autre si littéraire, si
compliqué, si uniquement dévoué à ses livres et
emprisonné dans sa bibliothèque. Toutes les cir-
constances, d'ailleurs, inclinèrent Southey dans \€
sens de ce développement artificiel qu'un mora-
liste de notre époque, l'aimable et subtil Doudan,
caractérise avec tant de finesse : «Le littérateur
proprement dit est \xa être singulier; il ne regarde
i6o ÉTUDES ET PORTRAITS
pas exactement les choses avec ses propres yeux;
il n'a pas ses impressions à lui; on ne saurait re-
trouver l'imagination qui était la sienne. . . » Sou-
tbey fut élevé par sa tante, vieille fille à manies,
d'après les principes de l'Emile, de Rousseau. En-
tré à l'école, il s'abandonne aux lectures avec une
sorte de frénésie : YHomère, de Pope, VArcadie, de
Sidney, les Lusiades, de Mukle, exaltèrent si fort
son humeur d'imitation, qu'à douze ans, il se pro-
posait déjà de devenir poète épique. Au collège
de Westminster, sa préoccupation constante fut de
continuer les Métamorphoses, d'Ovide, et la Fairy
Qneen, de Spencer. Ce fut ensuite un enthousiasme
fervent pour Rousseau et les idées de la Révolu-
tion française. Plus tard, à Oxford, la rigueur im-
pérative d'Epictète domina cette âme, toujours à
la recherche d'un modèle. De ce bouillonnement
d'admirations contradictoires sortit, vers la ving-
tième année, le projet d'aller avec Coleridge fon-
der aux Etats-Unis une société ■pantisocratique. Un
petit nombre de personnes devaient s'entendre pour
acheter et cultiver en commun quelques arpents
de terre, dont le produit, également réparti, procu-
rerait aux divers membres de la petite colonie ua
bien-être suffisant. Dans chaque cottage une bi-
bliothèque se serait trouvée, bien installée et four-
nie des meilleurs livres. Le manque d'argent em-
pêcha la réalisation de cet étrange projet. Som-
they passa vite à l'étude d'autres littératures. Il
avait un oncle établi en Porlugal, auquel il rendit
visite, et ce lui fut une occasion d'apprendre la ji
LES LACS ANGLALS i6i
langue espagnole. Revenu en Angleterre, il s'ap-
pliqua, sous l'influence de William Taylor, à la
lecture suivie des grands écrivains allemands. En
1802, à l'âge de vingt-huit ans, il s'établit à Kes-
wick, pour ne plus guère en sortir, et son existence
devient d'une extraordinaire régularité. Un de ses
amis lui fait une pension à laquelle se joindra
plus tard le revenu attaché au titre de poète lau-
réat. Il collabore à des revues qui payent royale-
ment sa prose. Un seul article sur Nelson lui rap^
porta cent cinquante livres, c'est-à-dire trois mille
sept cent cinquante francs. Il est là, installé pai-
siblement dans sa bibliothèque. «C'était la prin-
dpale pièce du logis,» dit Quincey; «les livres
étaient surtout anglais, espagnols et portugais,
tous bien choisis parmi les ouvrages classiques de
ces trois littératures. Les impressions étaient belles,
et les volumes reliés avec une élégance raisonnée
qui les mettait en harmonie avec le reste de la
cliambre. Cette harmonie se complétait par le ran- >
gement horizontal, et sur des tablettes, de beaucoup
de manuscrits grecs, espagnols et portugais. Plai-
sante et ordonnée comme elle l'était, cette chambre
n'avait aucun besoin des attractions du dehors. Pour-
tant, même aux jours les plus tristes de l'hiver, le
paysage aperçu par les différentes fenêtres pré-
sentait une grandeur trop permanente, trop essen-
tiellement indépendante des saisons, pour ne point
fasciner le regard du spectateur le plus froid et le
moins poétique. Dans une direction bleuissait le
lac de Denventwater, un lac de neuf milles ponc-
i62 ÉTUDES ET PORTRAITS
tué d'îlots; dans une autre, le lac de Bassenthwaite.
On voyait aussi les montagnes de Newlands s«
développer comme des tentes : et le sublime chac*
de Borrowdale...» Mais l'hôte patient et studieux
de cette retraite lève rarement les yeux sur ce
paysage, et il s'y promène plus rarement encore.
Lui-même, il expose ainsi à un de ses amis l'emploi
de sa journée : «Mes actions sont réglées comme
celles d'un élève de pension : trois pages d'histoire
après déjeuner (équivalentes à cinq pages d'impri-
merie d'un petit in-quarto^, puis je transcris pour
îa presse, ou je fais mes extraits et biographies ou
telle autre besogne jusqu'au dîner. Entre le dîner
et le thé, lecture. J'écris des lettres. Je jette un coup
d'œil sur les journaux. Je dors parfois, car le
sommeil m'agrée volontiers. Après le thé, c'est le
tour de la poésie, je corrige, je remanie, je copie
et, quand je suis fatigué, je travaille à d'autres
matières jusqu'au souper. — Telle est ma vie...»
Vie d'érudit et de philosophe, mais non pas de
poète. Aussi bien, Southey découvre-t-il à sa ma-
nière, non pas un nouveau domaine de poésie, mais
une des grandes vérités de la critique moderne, à
savoir qu'il est plus d'un Idéal et que, parmi les
plaisirs intellectuels, un des plus vifs consiste à
se figurer plusieurs sortes de sensibilités contradic-
toires. N'est-ce point jouir de plusieurs existences,
au moins par l'imagination, et multiplier sa per-
sonnalité? Aucune besogne n'est plus conforme
aux goûts et aux facultés d'un amateur de livres
t de littérature. Jeanne d'Arc, Wat Tyler, Rode
LES LACS ANGLAIS 163
rick le Gotb, Madoc, Thalaba, Kehama, — ces
noms des principaux héros de Southey attestent
dans quelle variété de décors il s'est complu, et
comme il a «promené sur l'univers et sur l'histoire
ses cavalcades poétiques. » Le mot est de M. Taine.
De son côté, son beau-frère Coleridge, esprit désor-
donné, bizarre et trouble, s'abîmait dans le gouffre
de la métaphysique allemande. Il y avait dans
Coleridge de quoi faire un grand poète et un grand
philosophe. Il ne semble pas que l'on puisse lui
donner sans quelque exagération l'un ou l'autre de
ces deux titres, malgré les beautés du Vieux Marin
et tant de pages profondes disséminées dans tous
ses ouvrages. Cet homme, aux grands yeux gris
noyés d'une sorte de brouillard, fut la victime de
sa puissance métaphysique, comme Southey de son
excès de culture littéraire. Le premier, devenu in-
capable de vouloir, perdu dans les hallucinations
de Topium dont il était, comme Ouincey, un
mangeur déterminé, finit mélancoliquement sa vie
chez un médecin, entouré d'amis qu'il enchantait
par les éclats sibyllins de sa causerie. Le second,
avec tous ses efforts, ne parvint qu'à être un indus-
trieux rhéteur. Macaulay disait : «Nous trouvons
un si grand charme dans son anglais, que même
lorsqu'il écrit des absurdités, nous les lisons avec
plaisir...» L'histoire de la littérature est une longue
et inutile démonstration de ces deux vérités con-
tradictoires, que les intelligences n'ont de valeur
que par la prédominance d'une faculté, et que cette
faculté prédominante finit par stériliser l'intelli-
i64 ÉTUDES ET PORTRAITS
gence qu'elle absorbe. Mais n'est-ce pas la loi de
tous les organismes, qu'ils Dérissent de ce qu'ils
ont vécu?
XVII
Les environs de Keswick pourtant sont déli-
cieux, et si l'homme habitait vraiment les paysages,
au lieu d'habiter son âme, c'était de quoi guérir à
jamais les yeux de Southey de la manie de la
lettre imprimée, et la tête de Coleridge de la ma-
nie des subtilités ontologiques. J'ai goûté, pour ma
part, à travers ces horizons et à ne faire qu'un
avec les choses, de ces voluptés sans analyse pos-
sible que procurent les nuances d'un ciel, les si-
lences d'une eau, la ligne brisée et sauvage, ou bien
délicate et comme caressante, d'une montagne. De
telles voluptés que reste-t-il, pourtant, le pays une
fois quitté? Dans le cœur une rêverie, dans les
yeux des fragments d'images, et sur les feuilles
du mémorandum chargé de notes hâtives, quelques
lignes griffonnées avec la plume fatiguée et l'encre
pâlie de l'hôtel. C'est l'herbier du botaniste, oii ce
qui fut la fleur vivante el colorée, souple et bai-
gnée d'air fluide, n'est plus qu'une pauvre chose
aplatie et grise, séchée et veule. Je feuillette cet
herbier intime oii je trouve les ressouvenirs de
toutes mes promenades dans le nord du district et
LES LACS ANGLAIS 165
autour de Kes-Viick. Je détache au hasard quelques-
unes de v,js pages, — juste de quoi £xer, par deux
ou trois traits encore, la physionomie de ce char-
mant coin de l'Angleterre, si toutefois la physio-
nomie d'un horizon peut être rendue visible avec
des mots sur du papier!...
Mardi, 22 août. — ... Marché le long de la ri-
vière, jusqu'au cercle Druidique (DruicVs circle) à
«n mille de Keswick. Impression profonde de mé-
lancolie et de rêve. Sur un mamelon, dont l'herbe
est drue et courte, se dressent trente-huit pierres,
chacune beaucoup plus haute qu'un homme, plan-
tées en rond. Autour du mamelon, un cirque de
ravins et de montagnes se développe. Entre deux
de ces montagnes, brille l'eau du Derwentwater,
toute pâle sous un ciel tout bas. Le vent souffle. Je
songe que des hommes ont prié là. Je vois l'an-
goisse obscure de la destinée sur leurs fronts et
dans leurs cœurs. Des sacrifices humains ont cer-
tainement ensanglanté ces pierres. Muettes, elles
me regardent comme, par les nuits de pleine lune,
elles ont regardé ces victimes et ces prêtres, ces
bourreaux et ces croyants, snr lesquels planait l'es-
prit du Dieu sans nom. Et comment appel lerais-js
autrement, à l'heure présente, l'esprit qui plane sur
moi et m'oblige à sentir tout ce que le mystère de
la vie renferme de tragique et d'attendrissant?...
Jeudi 24.. — ... Pluie et vent toute la matinée.
Quelques heures d'éclaircie au milieu du jour.
i66 ÉTUDES ET PORTRAITS
Parti de bonne heure pour le lac de Buttermere^
toujours en outside coach (char à bancs découvert).
Les ennuis de la route sont compensés par la
magnificence d'Honister Pass, un défilé démesuré
qui se replie trois fois sur lui-même, entre des
montagnes nues, grises de rochers et vertes d'herbe
courte, le long desquelles luisent les torsades d'ar-
gent des ruisseaux, enflés par cette pluie de tant
de jours, démesurément. La route même a été en-
vahie par cette eau débordante. A certaines places,
la rivière que cette route traverse a emporté le pont.
Il faut que les chevaux avancent avec de l'eau
jusqu'au poitrail, et que l'énorme véhicule roule
dans cette eau qui rejaillit. L'impression de la
solitude est intense et sauvage.
Elle se continue par le lac de Buttermere, qu'en-
serrent des montagnes boisées de sapins noirs, mais
seulement à leur base, et par le tout voisin lae
de Crummock, plus âpre encore. Il faut traverser
en barque ce second lac pour aller jusqu'à la cas-
cade de Scale-force. Elle tombe d'un seul coup et
d'une hauteur énorme, sans rien briser sur les ro-
chers de sa violente et magnifique coulée blanche.
Ce paysage sublime contraste étrangement avec
le comique à la Dickens de la salle commune de
l'hôtel où les voyageurs se pressent pour prendre
le lunch. La table est couverte d'énormes quartiers
de viande froide. Un personnage d'un rouge de bri-
que, avec des épaules de boxeur, se tient debout et
découpe. Un voyageur auquel il vient d'offrir du
bœuf et du jambon lui demande du sherry. L'autre
LES LACS ANGLAIS x6j
se fâche et répond qu'il est un gentleman et non
pas un garçon de service,..
Samedi 26. — ... De Keswick à Penrith, en che-
min de fer. Lu, dans un recueil de fragments, des
stances de Shelley, toutes pénétrées de ce charme
particulier, à ce poète, de cet au delà dont il double
ses images perceptibles. C'est une belle âme mysté-
rieuse devinée derrière un beau regard...
De Penrith, vieille et morne ville que décore
seul un château ruiné, pris une voiture pour Pooley
Bridge, un pont sur une rivière noire à la tête du
lac d'Ullsvater, et, sur ce lac même, le paquebot
qui va jusqu'à Patterdale, à l'autre extrémité. Un
enchantement flotte dans ce paysage, à cause de la
nuance gris perle du jour. L'admirable et vaste
lac est immobile. Pas une ride ne fronce son eau
où a passé toute la pâleur du ciel. Le lac ressemble
à un déôlé d'eaux dormantes, prises entre des
gorges qui par derrière en laissent apercevoir d'au- '•
très. Les tournants de l'horizon au coin des caps
et les sauvages entrées des baies me ravissent, d'au-
tant qu'il n'y a pas dix personnes sur le bateau, et
que mes sensations ne subissent pas le coup *de
ciseau du voisinage. Arrivé à Patterdale et marché
le long du lac du côté d'Airey-Force, dans une
heure de silence infini qu'mterroinpt de place en
place le bruit d'un ruisseau qui coule, et d'instants
en instants le bêlement d'un troupeau lointain. La
dentelure de la rive que je vois par delà le beau
lac, plantée d'arbres et sinueuse, est charmante à
i68 ÉTUDES ET PORTRAITS
suivre, comme le dessin découpé d'une fougère on
le rafRnement d'une sensation. Il y a une grande
mort grise du ciel voilé, avec un peu de vie bleue
par intervalles, et cette mosaïque du ciel, reflétée
dans l'eau, la colore d'une teinte changeante et
moirés d'un effet tout spécial. C'est une alternance
de vagues bleues et grises, — de vagues, non, mais
de larges plis silencieux. Car à peine un frisson, le
frisson tendre qu'éveillerait une bouche invisible,
court sur cette eau pâmée, dont la félicité mélan-
colique touche le cœur, à l'égal d'un sentiment
humain...
Dimanche 27. — ... Longue et brumeuse journée
de dimanche anglais, passée dans un morne hôtel
de Penrith à lire, écrire, et à poser le front contre
les carreaux pour voir dans la rue déserte les pas-
sants aller au temple ou en revenir. Soudain, une
sonnerie de trompettes éclate, accompagnée de
chants étranges. Une centaine de personnes pa-
raissent, conduites par une femme qui marche à
reculons. Les voix chantent -. « The lamb, the
lamb, the bleeding lamb! — L'agneau, l'agneau,
l'agneau qui saigne!...» Les gens s'arrêtent et for-
ment le cercle autour d'un homme vêtu d'un uni-
forme presque militaire, et sur le collet duquel
sont b'-odées en argent des S majuscules. Cet
homme commence une sorte d'oraison jaculatoire.
L51 tête se renverse, la bouche se tord, les yeux se
révulsent. Il appelle : « Le Seigneur! le Sei-
gneur!...» Une e:.:pres£ion de désespoir ou d'ex-
LES LACS ANGLAIS 169
tase se lit sur tous les visages. Une jeune fille,
toute frêle et gracieuse, avec un chapeau fermé,
pleure silencieusement. Lile parle à son tour. Puis
les cuivres ronflent. Le cantique recommence et la
troupe part. C'est un bataillon de l'Armée du
Salut qui vient de déûler devant moi. Un réforma-
teur du nom de Booth a fondé cette secte, voici
deux ans. Aujourd'hui elle compte des adeptes
dans toutes les villes d'Angleterre. Elle vient
d'acheter un magnifique bâtiment dans Regenfs
circus, à Londres. Et le cardinal Manning lui con-
sacre un gros article dans une revue célèbre. Il
faut venir en Angleterre pour rencontrer de ces
phénomènes de ferveur, qui attestent combien la
sève religieuse est vivace encore dans le pays
des puritains. Même il arrive que cette sève est
assez puissante pour transformer les éléments les
plus étrangers. Carlyle n'a-t-il pas trouvé le moyen
d'aboutir au mysticisme à travers Gœthe?..,
XVIII
Je quittai Penrith pour Whitehaven, afin d'aller
de cette dernière ville visiter, après tous les lacs
de la contrée, celui d'Ennerdaie, terme marqux"^
d'avance à mon voyage. Il n'y a pas cinq
heures de chem.in de fer et déjà des signes <ie
toutes sortes attestent que c'est le terme du district.
170 ÉTUDES ET PORTRAITS
L'oasis de plaisance finit ici, et l'implacable envers
du loisir anglais apparaît à nouveau. Les tuyaux
g-'-^intesques des fabriques fument durement.
D énormes chaudières renflées et rouges surplom-
bent des ten-es calcinées. Après avoir longé la
vaste nappe du Bassenthwaite water, le chemin de
fer arrive au bord de l'Océan. Une baie se dessine,
immense, et que les montagnes de l'Ecosse ferment
là-bas de leurs masses violettes, tandis que, de ce
côté, s'échelonne une série d'usines. Qu'elle est
sinistre, la mer qui roule dans ce golfe ses lames
vertss et brouillées! Quelques barques de pêcheurs
y tressautent lamentablement A l'heure du retour
et dans cette clarté froide du matin, le marin livre
sa voile à cette âpre bise. Le bateau penche. L*
houle se boursoufle et l'homme regarde le rivaga
Il voit dans le lointain la haute cheminée vomir
une noire vapeur de suie. C'est l'usine où deux de
ses garçons travaillent tandis que le troisième est
en mer avec lui. A la maison la mère -demeurée
seule écoute le vent, arrose de charbon frais le feu
qui rougeoie. Et le pêcheur sent peser sur sa race
l'obscur, l'inévitable fardeau de la misère.
La misère! pourquoi ce spectre douloureux s'in-
terpose-t-il entre les émotions nouvelles et mon
imagination? Vous est-il arrivé parfois, au sortir
d'un plaisir, non pas coupable et sensuel, mais
délicat et tout d'intelligence, — comme la lecture
d'un beau livre au coin du feu, l'hiver, — de
rencontrer dans la rue un ouvrier ivre, et votre'
cœur ne s'est-il pas serré comme sous l'étreinte'i
LES LACS ANGLAIS 17»
d'un vague remords? Bourreaux que nous sommes
de par l'inéluctable loi du combat pour la vie,
même dans nos heures idéales, la sécurité de nos
plus beaux songes s'appuie sur l'asservissement de
tant de créatures humaines, nos semblables! La
page que j'écris amoureusement sur le coin de ma
table bien rangée, le loisir nécessaire aux impres-
sions que j'essaye de noter de mon mieux, le loisir
nécessaire à la curiosité de ceux qui liront ces
aotes, tout cela est fait du sang et des larmes des
déshérités. Cette affreuse idée est vraie partout.
Nulle part elle n'est rendue sensible comme en
fiays anglais, car nulle part le contraste ne se
marque davantage entre ceux qui possèdent et ceux
qui ne possèdent pas, entre la fleur et son terreau.
Je sors d'un district où tous les cottages sont élé-
gants, tous les visages reposés, tous les costumes
«.u moins décents, et sur la route du petit port
de Whitehaven au lac d'Ennerdale, je rencontre
les ouvriers des mines de fer du voisinage. Ils
vont et viennent, effrayants à voir, la face et les
vêtements enduits d'une teinture rouge. Les ri-
vières que la route traverse, grosses et grondantes,
■coulent des eaux toutes rouges, pour avoir travaillé,
elles aussi, dans les mines. Les chevaux qui traî-»
aent les tombereaux ont leur croupe frottée de
cette effroyable couleur rouge, qui tache le tronc
4es arbres, les pierres des murs extraites de la ri-
vière et par places le feuillage des buissons, comme
M le paysage entier se trouvait condamné, frère
muet des hommes, à l'esclavage de l'industrie.
172 ÉTUDES ET PORTRAITS
Comment avoir le cœur, après ce tragique et poi-
gnant spectacle, d'admirer la beauté sereine et
candidement sauvage de ce lac d'Ennerdale perdu
dans sa vallée déserte? Errant en barque sur des
eaux muettes et par un ciel tendu de blanc, —
comme un cercueil de jeune fille, — je songe à
ceux qui, tout enfants, avaient dans leur âme de
quoi goûter la morte douceur de ce ciel et de ces
eaux, inconscientes victimes, de l'âme desquelles
la fatalité sociale a précocement arraché la fleur
du songe. Ce ne sont pas les atfaraés de la chair
que je plains avec le plus de mélancolie, car ils ont
des heures d'assouvissement, — mais ceux-là en
qui sourd obscurérnent une sensibilité qui ne se
comprend pas elle-même, — mais les artisans chea
lesquels agonise un artiste et qui ne le savent point,
— mais les femmes du peuple que dégoûte la
brutalité de leur ménage, — mais les enfants
qu'écœure l'apprentissage de leur métier, toute
cette légion des Ariels dont la vie a fait des Ca-
libans. Comment y songer sans une amertume na-
vrée, surtout lorsque la science nous a démontré
Finefncacité des révoltes et la vanité des utopies
réparatrices ?
... Au matin du jour où je devais quitter Witeha-
ven pour Carlisle et Londres, je me promenais l«
long de la digue transversale qui clôt le port de
cette ville de pêcheurs. Je suivais le chemin ménagé
au bas de cette digue et qui fait comme un petit
quai à l'abri du vent. Le mur de la digue est si
LES LACS ANGLAIS 17I
baut que de ce trottoir on ne voit pas la mer. Le
port se développait, silencieux et paisible. A peine
9t une ondulation s'y faisait sentir et soulevait
doucement les grands bateaux oii les marins fai-
saient leur cuisine. Au pied d'un phare qui ter--
mine la digue, une maison très basse et qui regarde;
elle aussi, le port, se tapit craintivement. Derrière
les vitres, des plantes d'intérieur, géraniums rouges,
vertes fougères, déploient leurs feuilles immobiles,
■ — jouissance intime de quelque femme aux déli-
cats instincts. Je regardais ce port et ces fleurs, la
ville étagée au pied de sa colline, cet étroit tableaa '
d'intimité, — puis j'écoutais, sans le voir, l'Océan
rugir. J'entendais les lourds paquets d'eau violente
frapper la digue de l'autre côté et je me pris à
penser que c'était le symbole de notre existence, à
nous, lettrés, qui nous complaisons dans les sécu-î
rites de la civilisation, sans prendre garde aux
grandes vagues de la vie, dévoreuses d'hommes.
Seulement, la plainte des vagues est parfois trop
forte pour que nous ne l'entendions pas. Quelques-
uns, dont le poète Lucrèce a vanté l'indifférence,
trouvent dans cette rumeur de quoi redoubler leur
bien-être. Je suis de ceux qui sentent autrement, et
ime fois de plus je venais de l'éprouver à la veille
de finir mon heureux voyage aux lacs anglais.
Août iSB».
IV
SENSATIONS D'OXFORD
A QB «ai.
Te rappelles-tu, cher compagnon de tant de
jours et de si anciens déjà, te rappelles- tu nos pro-
menades à travers le jardin du Luxembourg, il y
a dix ans? Heureuse époque où, sous le prétexte
de préparer nos examens, nous causions littérature,
parmi les marbres dans lesquels revit le souvenir
des princesses mortes depuis des siècles! Les sta-
tues étaient des œuvres d'une sculpture plutôt mé-;
diocre, mais les noms des reines, inscrits sur le
socle, nous faisaient rêver — indéfiniment II
flottait pour nous, en ces années-là, dans l'air des
après-midi de printemps et d'automne, l'espérance
d'une vie si noble et si pure! Nos grands bon-
heurs d'alors étaient des impressions d'art; nos
grandes tristesses, des incertitudes sur les vérités
de la métaphysique et de la religion. Des étu-
SENSATIONS D'OXFORD 175
diants pareils à nous et à la même ferveur d'Idéal,
en fut-il beaucoup, en est-il encore dans ce vieux
Quartier Latin où enseigna Joufîroy, où travailla
Balzac? Certainement oui. et c'est à eux, aux
frères inconnus du mystique cénacle des esprits,
que je dédierais ces notes de voyage sur la véné-
rable université anglaise et ses étudiants, si elles
ae t'appartenaient de droit, mon ami, à toi qui
me représentes ma jeunesse dans ce qu'elle eut de
plus sincère et de plus charmant, mes années d'ap-
prenfîssage dans ce qu'elles eurent de plus délicat
et de plus sérieux... Mais pourquoi te dire ce que
tu sais si bien ? Paris est loin, et Boulogne, et Fol-
kestone, et Londres. Je suis assis à la table de tra-
vail de mon petit salon, dans mon appartement
d'Oxford. Par la fenêtre en saillie, j'aperçois un
ciel du soir bleuâtre et doux. J'entends un oiseau
qui crie, de loin en loin le bruit sec d'un marteau
qui frappe sur la porte d'un des cottages de la
rue, et je commence de t'écrire ces notes...
II
Paris est loin... mais ne le connais-tu pas comme
moi, et ne l'as-tu pas savouré dans sa réconfor-
tante amertume, ce plaisir de quitter un matin toute
sa vie habituelle, corvées et amusements, affections
et haines; — ce plaisir de monter dans le train qui
lyô ÉTUDES ET PORTRAITS
part, de s'accouder sur le bastingage du paquebot
qui fend l'eau verte, et de n'avoir plus à cô.é de
soi que sa pensée; — ce plaisir d'abandonner la
femme qu'on aime, et ses coquetteries et ses sourires
qui font si mal; — ce plaisir encore de se laisser
aller à être tendre pour elle, à distance; car cette
tendresse-là, du moins; n'aboutira pas à quelque
cruelle déception? Ah! cette ivresse de la liberté, à
demi-farouche, nostalgique à demi, comme je la
goûtais à plein cœur dans ces premières journées
de mon arrivée à Oxford ! Ce fut aussitôt une de
ces jolies semaines du mois de mai anglais, avec
des caresses d'une lumière un peu voilée, comme
îl en faut sur les constructions d'une architecture
gothique pour qu'elles aient vraiment leur grâce.
Un rien de brume transparente flotte emprisonné
dans les découpures des clochetons, autour des
meneaux des fenêtres en ogive et dans la dentelure
des créneaux. Les vieilles pierres que les longs et
froids hivers du nord ont comme revêtues d'un
manteau d'humidité noire, semblent s'éveiller dans
le frisson de cette lumière immortellement jeune,
et c'est un contraste d'une poésie délicieuse lorsque
cet éveil du nouveau printemps s'accomplit dans
une ville du moyen âge demeurée aussi intacte que
l'antique Oxford. Depuis Venise, aucun paysage
de cité n'a enlevé mon imagination de promeneur
à une telle distance de notre époque. Ce ne sont,
une fois les faubourgs franchis, qu'édifices anciens,
coupoles et tours, beffrois et clochers, se profilant
6ur les quatre coins de l'horizon. Certaines rues
SENSATIONS D'OXFORD 177
glissent tout entières entre de hautes murailles de
couvents, et péir l'ouverture des portails garnis de
colonnettes, d'espace en espace, un profond jardin
s'aperçoit, une verte pelouse, des arbres gigan-
tesques, des fleurs sur le rebord des croisées. Même
les maisons modernes qui se pressent autour des
collèges anciens et des églises, ces maisons an-
glaises qui se ressemblent d'une extrémité à l'autre
de la grande île, avec leurs carreaux en guillotine
€t le renflement de leurs fenêtres, ont pris ici un je
ae sais quel air pittoresque et vieilli qui s'harmonise
avec la physionomie du reste de la ville. De loin
en loin, au milieu de la rue et dans l'ombre d'une
chapelle, un cimetière s'étend, si intime, si paisi-
blement funèbre et coquet, j'allais dire si heureux?
Au-dessus des larges dalles, les cytises balancent
les pluies d'or de leurs fleurs, les lilas frémissent
avec leurs branches chargées de grappes violettes.
Des pâquerettes étoilent l'épais gazon. Si les morts
qui sommeillent dans cet enclos de silence et de
fraîcheur remontaient au jour, et s'ils se mêlaient à
la foule de passants qui vont et qui viennent au-
tour de la grille, certes, ils ne trouveraient guère
de changements dans la figure des dix-neufs col-
lèges. La tour divine de Magdalen, au sommet de
k.quelle c'est la coutume de saluer par un cantique
l'aube blanchissante du premier matin de mai, se
dresse toujours, au bord de la rivière. Le nez de
bronze doré n'a pas été arraché de la porte de
Brasenose. La grande cloche familièrement sur-
nommée Tom^ contmue de sonner dans le clocher
** 12
178 ÉTUDES ET PORTRAITS
de Christ Church. Le vieil Exeter n'a pas cessé de
faire vis-à-vis à Lincoln, et les jardins de Saint-
John de remuer au soleil de l'année renaissante les
milliers de feuilles de leurs arbres séculaires. Les
pauvres morts, ces acquittés de la vie, ces défunts^
comme les appelaient si éloquemment les Latins»
n'auraient pas à demander leur chemin pour faire
un pèlerinage à la place oti s'est accomplie leur
destinée. Et nous, mon cher ami, combien en avons-
nous vu changer de visage parmi ces rues qui
servirent de cadre muet aux mélancolies ou aux
félicités de notre jeunesse? Que de maisons nou-
velles sont là pour nous jurer que nous datons déjà
d'hier, nous qui avons si peu vécu !
Dans ces rues d'Oxford, toutes bordées de cons-
tructions gothiques, des étudiants passent, recon*
naissables à leur âge, puis à leur costume. Les uns
vont subir un examen ou bien accomplir quelque
devoir officiel. Ceux-là portent le petit manteau
d'abbé qui flotte à l'épaule et sur la tête une toque
d'un étrange dessin. Imagine un véritable casque
d'étoffe noire qui emboîte le crâne, et par-dessus
se développe une sorte de plate-forme carrée de la
même couleur. D'autres sont de loisir et se rendent
au club ou à quelque visite. Ils offrent cet aspect
de tenue correcte et traditionnelle qui fait l'envie
de tout jeune Parisien de 1883, désireux de s'impro-
viser gentleman. En «complet» de nuance grise,
le veston ouvert et moulant les reins, le col droit,
la cravate épinglée, le chapeau rond et enfoncé
droit sur le front sans qu une boucle de cheveux
SENSATIONS D'OXFORD 179
dépasse, les pi:ds à l'aise dans la bottine lacés à
talon plat, ils marchent par grandes enjambées et
d'une seule pièce. Ils tiennent d'une main la paire
de gants en peau rougeâtre, de l'autre la canne
qu'ils portent par le milieu et à une certaine dis-
tante du corps. Cette parfaite et impeccable rigueur
est rendue plus sensible par la négligence de ceux
qin reviennent dune partie d" [laume ou de cano-
tage. Ces derniers ont endossé la veste de flanelle
or anche ou bleue, et sur leur poitrine so t oro-
dé"s les armes de leur collège. En pantalons de
flanelle aussi, le chef coiffé d'une casquette so'iple,
les bras charges de raquettes, ils fument la courte
pipe en racine de bruyère, et c'est le seul détail qui
alte te que voilà le Quartier Latin de' 1'. ngle-
terre... Te rappelles-tu les prodigieuses hérésies
de rostume que se permettaient nos camarad.is des
alentours du Panthéon ? Mais ce Paris où nous
avo is eu nos vingt ans, avec sa riviè:e toujours
bleue, avec son ciel tiède, avec la gaieté de ses
ru^s, avec le nonchaloir de ses flâneurs, n est-ce
p-'^ le Midi déjà, par rapport à la brumeuse An-
gleterre, le Midi facile et ensoleillé, le Midi du
lai?s r-aller et de la familiarité, si heureusement
installé dans sa bonhomie volontiers galante, —
et le Nord a-t-il jamais conn« de ces jours où le
fa.it d exister est par lui seul un délice?
i8o ÉTUDES ET PORTRAITS
III
Tu as froncé le sourcil tout à l'heure en rencon-
trant du regard ce mot : collège. Il est si vilain en
français et le cortège d'idées qu'il évoque si com-
plètement détestable ! Encore, toi qui fus externe,
tu ne les connais que par le dehors, ces odieuses
prisons. J'y ai, pour ma part, trainé dans l'ennui
dix pleines années de mon enfance et de mon ado-
lescence, — des années dont je ne voudrais pas
revivre une minute, pas une seule. Je revois la cour
étroite où nous n'avions pas la place de jouer, la
salle d'étude où il nous fallait travailler coude
contre coude, dans le silence et l'immobilité, le
morne dortoir où nous nous réveillions au son du
tambour. J'éprouve à nouveau les souffrances de
cette vie de caserne et de promiscuité. Mais un col-
lège d'Oxford ne ressemble pas plus aux nôtres
qu'un lycéen, pâle et engoncé dans sa vieille tu-
nique, ne ressem.ble au jeune athlète que je viens
de voir passer sur le trottoir d'en face, souple et
musclé dans sa vareuse de bateau. Le collège an-
glais est quelque chose d'assez indéfinissable, qui
tient à la fois du riche couvent et du club aristo-
cratique, comme l'étudiant anglais tient à la fois
du sporisriUiH, de l'humaniste et du gentilhomma
Te rappelles-tu le singulier poème de Tennyson :
SENSATIONS D'OXFORD i8i
la Princesse, histoire romanesque de la fi.lle d'un
roi qui fonde sur la frontière des possessions de
son père une ixniversité virginale pour elle et ses
compagnes préférées? Et sous les yeux de la lec-
trice anglaise un décor s'évoque d'architectures
exquises et de fraîches pelouses, si gracieux et si
fleuri de roses que la plus élégante idylle s'y
développe comme en son décor naturel. Tennyson
n'a eu qu'à copier les lignes d'un des édifices
d'Oxford, où il s'en rencontre vingt pareils. Que
ce soit Merlon collège ou Triniiy, Worcester ou
Wadhani, c'est toujours le même lacis d'antiques
escaliers de pierre qui tournent dans des tourelles
ou se bribcnt à des encoignures. Le long de ces
escaliers s'ouvrent les appartements des étudiants.
Chaque Oxonien possède deux vastes cellules,
quejques-unes ornées d'un plafond en voûte, toutes
avec des fenêtres dont les carreaux sont cerclés de
lamelles de plomb. Qui ne rêverait ici d'un doc-
teur Faust abîmé dans le gouffre des anxiétés mé-
taphysiques? L'ameublement de ces pièces d'un
autre âge est très moderne cependant et parfois
luxueux. D'ordinaire, une table carrée, qiii tantôt
sert pour le lunch et tantôt pour le travail, occupe
le milieu de la chambre d'étude. Quelques fau-
teuils, un divan, des chaises de toutes formes, une
bibliothèque et des gravures achèvent â.i donner
à ce séjour une physionomie de garçonnière con-
fortable. La chambre à coucher est plus petite.
Un lit de camp et le bassin de zinc obligatoire
pour le bain froid du m.atin en sont les principaux
i8a ÉTUDES ET PORTRAITS
objets. L'étudiant est le maître chez lui. L'écriteau
cloué à la porte et sur lequel est gravé son nom
constate une propriété réelle de ce coin de l'énorme
ruche. Cela procède tout ensemble du home et du
couvent, mais un home soumis à quelques règles
strictes, comme de ne jamais découcher, et un cou-
vent où la liberté d'aller et de venir, de rentrer et
de sortir, de choisir ses moments de travail et ses
moments de flânerie, est presque absolue.
Un peu avant huit heures, l'étudiant est debout.
S'il est très fervent, il assiste d'abord au service
dans la chapelle; puis, vers les neuf heures, il se
trouve assis devant les nombreux plats du déjeu-
ner dans la salle commune, le hall^ — sorte d'im-
mense réfectoire monastique, sur les murs duquel
sont appendus les portraits des fondateurs du
collège, des illustres élèves ou des donateurs gé-
néreux. Certaines de ces toiles, attachées là du vi-
vant ou aussitôt après la mort des personnages
dont elles perpétuent le souvenir, datent de plu-
sieurs lustres. La pinte d'argent, où l'étudiant boit
la bière et le cidre, est aussi le plus souvent un car
deau fait au collège par un ancien élève. Ua
ex dono, des armes et le chiffre d'une lointaine
année rappellent au possesseur d'aujourd'hui qu'il
n'est que le dépositaire d'un bien-être et d'une ri-
chesse qui le précédaient et qui lui survivront
Même le plus mince détail contribue ainsi à redou-
bler l'impression de travail successif et continu qui
se dégageait déjà des pierres des murailles. Et
quels noms (^ue ceux dci ces anciens élèves i II
SENSATIONS D'OXFORD 183
traîne cinq ou six siècles de g^loires anglaises dans
tous les corridors de ces cloîtres laïques. A Uni-
versity collège, voici encore les chambres où vécut
le poète Shelley; à Worcesier, celles où séjourna
Thomas de Quincey, le mangeur d'opium et le
grand essayiste. Le portier qui conduit le visiteur
raconte qu'on abattit, voici quarante ans, un peu-
plier dont le feuillage bouchait l'horizon de cette
fenêtre. A Merton collège, qui date de 1264, étu-
dièrent et le docteur subtil, ce Duns Scott qui fut
l'adversaire de saint Thomas, et le théologien Jean
d'Okkam, le docteur invincible, et le réformateur
Jean de Wickliffe. Une des cours de ce collège,
toute sombre au milieu des bâtiments qui le cer-
nent, impose aux moins songeurs la vision des
temps évanouis, lorsque la querelle des nomina-
listes et des réalistes bouleversait les écoles d'Eu-
rope. A Oriel fut élevé sir Walter Raleigh, ce héros
de tant d'expéditions extraordinaires, qui trouva le
loisir, durant sa captivit;é à la Tour, d'écrire une
Histoire du monde in-folio. A Qiieen s collège
s'instruisit le mystérieux et terrible prince Noir; à
"New collège, William Pitt; à Christ Church, le
duc de Wellington. On montre dans les jardins
de Magdalen l'allée où se promenait Addison; là
il composait d'ingénieux vers latins sur la paix de
. Ryswick ou sur les marionnettes. A Pembroke se
rattache le nom du célèbre docteur Samuel John-
son, cet acharné tory, qui disait de Rousseau :
< Je voudrais le voir déporté et travaillant dans
les plantations.» Ailleurs passèrent et le philo-
i84 ÉTUDES ET PORTRAITS
sophe Hobbes, le théoricien du despotisme, et le
doyen Swift, l'amer et douloureux insulteur de
l'espérance humaine. — Toute l'Angleterre an-
cienne est représentée, vivante encore, et se reflé-
tant sur l'Angleterre moderne et contemporaine.
Depuis Rome, aucun peuple n'a, plus que celui-ci,
pratiqué l'art difficile de durer...
Mais l'étudiant a déjeuné. Il travaille jusqu'aux
environs d'une heure de l'après-midi. Un lunch
hâtif alors, qui se compose d'un peu de viande
froide et de marmelade; puis en route pour la ri-
vière, à moins que ce ne soit. le tour du lawn-tennis
ou du cricket. Vers cinq heures, les exercices du
sport sont finis, et l'étudiant passe au club, où il
lit les journaux. 11 erre dans le High Street et le
Corn Street, — prononce le High et le Corn, —
ou bien il assiste au service du soir dans une des
chapelles, et s'il choisit celle de New Collège et de
Magdalen, où sont des écoles de choristes, il en-
tend sous les voûtes anciennes des voix, délicieuses
de fraîcheur, chanter quelques phrases de Schu-
mann ou de Mendelssohn. Sept heures arrivent.
Oest le moment de revêtir à nouveau la toge flot-
tante et de reprendre le chemin du hall pour y
dîner sous la présidence des dignitaires du collège,
■— les fellows, ou les dons, ainsi que les appelle
la langue d'Oxford, — qui prennent leur repas
sur une estrade, à l'extrémité de la vaste salle. Le
diner fini, l'étudiant passe cinq fois sur six sa
soirée à quelque vin, c'est-à-dire que ses amis et
lui se réunissent dans la chambre de l'un d'entre
SENSATIONS D'OXFORD 185
eux pour boire du porto, du sherry, fumer des pipes
et des cigares, chanter au piano ou jouer aux
cartes... Ce n'est point, comme tu vois, une retraite
de pénitence qu'un collège anglais. La grande
affaire paraît être de préserver de la fréquentation
des filles une élite de jeunes gens choisis dans la
classe riche. Avec leur apparente indépendance, ces
étudiants d'Oxford se trouvent tenus de la ma-
nière la plus étroite sur le chapitre essentiel du
plaisir le plus vif à leur âge. Ils se croient libres.
Ils le sont en effet de ramer et de monter à cheval,
de boxer et de vider de^ flacons de vin d'Espagne;
mais, pour le reste, non. Et c'est de ce reste-là que
nos étudiants s'inquiètent d'abord. Le malin génie
de la nature, comme disent les pessimistes, qui
fait flotter un coin de jupe dans les cerveaux de
vingt-deux ans, s'applique bien à ne pas perdre ses
droits. Il arrive parfois, m'a-t-on raconté, que le
train d'Oxford amène à la petite ville d'Abingdon,
laquelle n'est pas trop loin, un jeune homme et
une jeune femme, qui descendent à l'hôtel pour
y prendre le thé dans une salle particulière, et le
jeune homme est un des vertueux étudiants de
quelque docte collège, et la jeune femme une gri-
sette de la vertueuse ville d'université. Mais
l'après-midi est court, le déplacement incommode,
la créature intéressée et d'une élégance douteuse.
Il faut être rentré avant minuit. — et c'est autant
de pris sur ce démon de l'amour, à qui tous les
déguisements sont bons pour nous boire un peu de
notre force et de notre pensée, — oui, tous et let
l86 ÉTUDES ET PORTRAITS
plus délicats comme les plus grossiers, depuis le
charmant visage, la taille ronde, le joli tour d'es-
prit et les bas de soie à jour d'une Parisienne jus-
qu'aux fraîches couleurs, aux formes masculines
et aux yeux inexpressifs d'une fi.lle anglaise. Le
premier de ces déguiseaients est plus dangereux
que le second.
IV
Quels endroits cependant pour y mener une femme
au beau sourire et s'asseoir à ses pieds, que ces verts
et immenses jardins des collèges, — lesquels ne
servent guère qu'à des parties de lawn-tennis ou à
de solitaires lectures de volumes grecs ou latins!...
Elle sourirait, cette femme aux yeux fins, — et ce
serait une sensation à la fois mélancolique et char-
mante que de voir cette gracieuse créature se dé-
tacher sur un fond de vieille architecture gothique,
— aimable symbole de la Vie immortellement jeune
et renouvelée, parmi les symboles vénérables des
années à jamais passées... — Elle sourirait, cette
enfant coquette, et ce sourire serait une ironie su-
prême à l'adresse des docteurs des autres temps
qui ont blanchi sur les in-folio dans le silence de
ces couvents de travail. Car ces savants, avec leurs
veilles studieuses, n'en ont pas plus appris sur la
duperie de la nature et l'universelle vanité que n'en
SENSATIONS D'OXFORD 187
apprend en quelques minutes celui qui aime cette
femme au joli visage, et qui l'écoute, dans le mys-
tère du soir, murmurer des phrases aussi dépour-
vues d'âme que son visage est délicat, aussi vaines
et vides que ses yeux sont profonds, aussi frivoles
que son sourire est tendre... Combien de fois ai-je
ainsi évoqué une adorable imaç^e, à l'heure mou-
rante du jour, dans les jardins de New collège,
d'abord, que je visitai avant tous les autres? Ce
sont aussi ceux dont l'aspect est plus ancien, '
Comme les membres du collège s'étaient chargés .
de maintenir en état la partie des remparts de la •
ville sur laquelle donnait leur terrain, la ligne des
créneaux est restée debout à cette place, et sa
dentelure ferme l'horizon. Du lierre frissonne au-
tour de ces pierres contre lesquelles les balles et
ies boulets pleuvaient durant les guerres civiles.
Des chênes gigantesques, des ormes, des pins pous-
sent le long des minces allées et en plein milieu de
l'épais gazon passé au rouleau. Cela est tout en-
semble frais et recueilli, doux au regard et véné-
rable. Il erre sous ces arbres comme une âme invi-
sible de tant de choses mortes qui ne s'en sont
point allées tout à fait ! N'aurait-ce pas été un pa-
radoxe délicieux et moqueur que de prolonger une
conversation sentimenale dans ce paysage de ja-
dis? Des sonneries de cloches courent dans l'air.
Quel délice d'être à deux dans cette solitude fleu-
rie, et d'entendre une bouche aux lèvres menues
parler des amants d'une amie intime, vanter un
nouveau roman d'une littérature suffisamment édul-
ï88 ÉTUDES ET PORTRAITS
Corée ou pimentée et raconter les bonnes fortunes
de quelque jeune élégant chez lequel les femmes
reconnaissent avec extase leur propre esprit!... A
moins toutefois que la compagne de cette prome-
nade parmi les jardins du vieux collège ne fût du
petit nombre de celles qui consentent à se taire et
à se laisser regarder.
Oh! Une femme qui ne parlerait pas et qui se
contenterait d'incarner dans sa personne l'impéris-
sable, la divine Beauté, une femme qui ne parlerait
pas, mais qui aimerait, et dont les yeux seraient
baignés de tendresse et d'ignorance, comme des
yeux de gazelle avec une expression humaine, -—
celle-là, l'incomparable, comme on serait à l'aise
pour l'aimer, soit dans ces jardins de New collège,
soit encore dans ceux de Magdalen! Légère comme
tme apparition, elle glisserait sous les arceaux d«
cloître dont les colonnettes entourent un ga-
zon paré de fleurettes d'or. Les oiseaux posés
sv;r l'herbe chanteraient à son passage. Les mons-
tres sculptés sur les gargouilles la suivraient de
leurs yeux de pierre. I^es biches apprivoisées du
parc frôleraient sa main de leur pelage fauve. Le
long de la promenade d'iVddison, les arbres cen-
tenaires éventeraient son front avec les feuilles
de leurs branches. Les pervenches bleues s'ouvri-
raient dans le buisson. Nul autre bruit que celui
de la fuite d'un mulot en train de traverser l'al-
lée. Le petit ûlet d'eau qui cerne le parc coulerait
si doucement! I..e soleil bas éclairerait d'une lu-
mière blonde le tronc des vieux ormes, et la ligne
SENSATIONS D'OXFORD 189
ée son corps, à elle, la chère silencieuse. Il y a des
heures et des coins du monde où il est si facile de
croire au bonheur, — si facile et si dangereux.
Malgré toutes les expériences et les résolutions,
qu'une brise de printemps passe dans un feuillage
et la philosophie tombe par terre, cassée en mille
morceaux comme une tasse qu'un enfant laisse
choir. Je crois bien avoir traduit cette idée plus
poétiquement, un jour que je m'étais attardé,
comme de coutume, à songer dans le jardin de
Worcester, où ce n'étaient, autour de la pièce d'eau,
que iilas et cytises, marronniers et arbres de mai
tout en fleurs. Comme le jardin est voisin de la
gare, le sifflet d'un train en partance arrivait par
kitervalles, attestant, hors du calme asile, la con-
tinuité du déchaînem_ent de l'implacable vie, et —
que l'ombre des fellows de l'autre siècle me par-
donne!— je m'en allai avec ces vers qui me chan»
teient dans la tête :
O mon Rêve, 6 plaint; l" rossignol qui te poses
Pour chanter ta chanson par ce beau soir d'été
.Sur un arbre de Mai tout fleuri de fleurs roses,
Tais-toi, perfide o;seau que j'ai trop écouté.
Je les connais trop bien, ces soirs d'un charme tendra,
Où les feuillages verts frissonnent dans l'air bleu,
Ces soirs comme j'en ai trop passés à t'entendre
Me chanter la chanson de l'amour sans adieu.
J'ai trop mêlé mon âme à l'âme parfumée
De fleurs qui se mouraient par ces soirs d'autrefois,
Trop contemplé les yeux d'une idéale Aimée
Qui s'évoquaient, mon Rêve, à l'appel de ta voix.
Tais-toi, doux rossignol du mois des primevères.*
Laisse l'arbre de Mai fleurir sans t'y poser,
tfO ÉTUDES ET PORTRAITS
Et s'endormir ce cœur, troublé comme naguères,
Grâce à toi, du désir d'un immortel baiser!...
Il n'est pas d'immortel baiser, pas plus qu'il
ih*est d'immortel printemps. Ces fleurs de l'arbre
de mai passeront comme a passé mon rêve, puis
ce sera le tour de l'arbre lui-même, et après beau-
coup d'années le tour des bâtiments entre les
murs desquels verdoie ce vaste jardin, et le tour
ensuite de la race dont l'esprit s'était manifesté
par ces édifices, dont la langue se parlait sous ces
voûtes anciennes. Et après beaucoup et beaucoup
d'années encore, cette terre qui soutient ces murs,
cet arbre, ces fleurs, qui nous soutient nous-mêmes,
subira le sort réservé à tout objet comme à toute
créature. Dépouillée d'atmosphère et glacée comme
]a lune, dont le mince croissant se dessine mainte-
nant sur l'horizon, elle roulera, globe vide et muet,
à travers les espaces. C'est à cause de ces certitudes
que le morne Schopenhauer avait raison, et avant
lui le Bouddha libérateur, de conseiller à l'âme
inquiète la rentrée volontaire et définitive dans le
couvent du non-être, eux qui ne croyaient pas
au Ptre qui est aux deux. Un : à quoi bon?..,
désabusé se prononce ainsi dans le soupir de tous
les soirs, pour se changer chaque matin en une pa-
role d'aurore et d'espérance, et il en sera ainsi
jusqu'au dernier souffle du dernier homma
SENSATIONS D'OXFORD 19»
C'est qu'aussi bien, elle est étrangement habile
à charmer le pessimisme le plus intraitable par le
chatoiement de ses lumières et la décevante poésie
de ses apparences, cette nature, si dangereuse au
fond et si implacable! Au lendemain du soir où
je m'étais abandonné dans le jardin de W or cesser
à ma trop raisonnable mélancolie, tu aurais souri
de me voir, assis à l'arrière d'un léger bateau, et
lancé, en compagnie d'un étudiant de mes amis,
sur Vlsis, — heureux de respirer et de regarder le
paysage, comme si je n'eusse jamais philosophe
de ma vie. On appelle de ce nom mystérieux disis
un des deux bras de la Tamise qui entourent
Oxford, et le plus large. L'autre est surnommé le
Cherwell. — La Rivière! Voilà ce qui fait la féli-
cité de la vieille ville universitaire et son orgueil.
Le jeune barbare que Matthew Arnold prétend
exister dans tout jeune Anglais de vingt-cinq ans
trouve, dans le maniement d'une barque durant
des heures et des heures, de quoi user, à force
d'énergie physique, cette atavique ardeur de lutte
qui brûle son sang. Sur Vlsis donc, et à l'extré-
mité des vastes prairies de Christ C hure h, se
déploie le lon^ du bord une file de pontons qui
appartiennent aux divers collèges. Dans les salles
192 ÉTUDES ET PORTRAITS
aménagées à l'intérieur, les étudiants qui doivent
prendre part à une course peuvent se préparer, et
sur la terrasse la foule des spectateurs trouver
place pendant ces mêmes courses. Tout à l'entour
sont amarrées des embarcations de formes diffé-
rentes, depuis la frêle pirogue qu'un homme
manœuvre seul à la pagaie, jusqu'au canot de
huit rameurs, sans parler des yoles à voiles ré-
servées pour les jours de brise. Lestes et robustes
dans leur veste de flanelle blanche ou dans le
maillot qui moule leurs muscles, les jeunes gens
détachent quelqu'une de ces embarcations. Cha-
cun' porte sur soi les armes de son collège. Voici les
trois cerfs de Jésus, l'aigle de Christ Churck, la
main ouverte de Worcester. Il en est qui, avant de
saisir l'aviron, se jettent à l'eau, afin sans doute
de suffire ensuite à une course plus longue sans
être incommodés de la chaleur. Et c'est un spec-
tacle charmant que celui de cette rivière par un
joli après-midi de printemps. Elle roule, pleine et
sombre, au ras des larges prairies jaunes de boa-
tons d'or. Oxford, sur la rive gauche, dentelle de
ses constructions gothiques le ciel bleuâtre et tou-
jours un peu voilé de brumes. Le beffroi de Mag-
dalen, le clocher de Christ Chirch, la coupole de
îa bibliothèque Radcliffe, dominent les autres édi-
fices, et le cercle des montagnes qui entourent la
ville verdoie doucement. C'est sur la rivière une
allée et venue ininterrompue des barques légères
La toile des yoles se gonfle avec mollesse, les pa-
lettes des pagaies font voler alertement les minces
SENSATIONS D'OXFORD 193
pirogues. Les huit rames des grands canots s'élè-
vent et s'abaissent avec une régularité comme au-
tomatique. Parfois, à l'arrière, une femme, vêtue
de blanc, est assise et tient la barre. Mon compa-
gnon me montre sur la droite un nouveau ponton
qui sert de villa d'été à un Anglais excentrique et
à sa famille; et sur toute cette vie du fleuve une
clarté se pose, jeune et fraîche, qui donne à l'eau
comme la gaieté humaine d'un sourire.
Elle roule ainsi, cette familière et allègre Ta-
mise, jusqu'à l'église d'Iffley, antique chapelle nor-
mande qui se dresse sur une hauteur, entre un ci-
metière fleuri de roses et un presbytère qu'achève
un jardinet, — solitaire et pieux asile d'où il
semble que la vie doive apparaître, lumineuse, in-
time et reposée, comme ce paysage!... Mais si
charmante que soit cette Tamise par laquelle se
prolongent VIsis et le Cherwell réunis, le Cherwell
lui-même, ce plus petit des deux bras du fleuve,
m'a paru plus charmant encore. Il serpente, très
mince et à peine profond, le long des prairies de
Christ Chiirch, après avQÎr contourné le parc de
Maqdalen. Les pâles feuillages des saules s'agi-'
tent au-dessus de son eau sinueuse et dormante. Il
n'y a plus ici ni grandes yoles, ni barques de courses,
mais seulement les toutes grêles embarcations
chargées de deux amis ou d'un seul rameur. De
distance en distance, et dans -les endroits où les
branches des arbres de la rive retombent et for-
ment un berceau naturel, une de ces embarcations
est attachée. Immobile à demi et couché au fond,
** 13
194 ÉTUDES ET PORTRAITS
un étudiant feuillette un livre. Il reste ainsi plu-
sieurs heures à jeter tour à tour les yeux sur la
page commencée et sur la verdure frémissante, sur
le ciel bleu, sur la rivière. Le grand air est indis-
pensable à ce corps robuste comme il l'est aux
plantes, comme il l'est aux libres animaux, et dans
cet étudiant d'Oxford n'y a-t-il pas un peu de la
beauté animale de ces jeunes Grecs dont nous
adm'irions au Louvre l'harmonieuse vigueur, re-
produite par le marbre des sculptures? J^es sta-
tues d'athlètes intelligents qui se voient dans les
musées antiques semblent plus admirables encore
de vérité lorsqu'on est venu ici et qu'on a constaté
avec sa propre expérience combien le mariage des
violents exercices physiques et de la culture intel-
lectuelle est fécond en splendeurs viriles. Chez
nous autres. Français de la seconde moitié du
siècle, trop souvent l'arbuste de la pensée grandit
dans un terreau qui n'est pas assez riche. Les ra-
cines fendent le vase et l'arbuste est malade pal
l'excès même de son développement. Cet arbuste
spirituel dont chaque feuille est une idée pousse ici
en plein sol, et plus d'un pourrait dire comme le
sage antique, parmi ces manieurs d'avirons et de
livres savants : «Tout est en harmonie avec moi,
nature, qui est en harmonie avec toi!...» — Pen-
da'-it combien d'heures cette parole sublime du
plus gvand empereur romain a-t-elle été vraie ^our
nous?
SENSATIONS D'OXFORD 195
VI
Je sais, mon ami, qu'entre les goûts qui nous
sont communs il faut ranger ce plaisir étrange de
la diiïusion de notre «moi» à travers les choses, —
plaisir si particulier que la langue française n'a
pas de terme unique pour le résumer et le définir.
Tu aimes, comme., moi, à te laisser envalur par la
vie qui s'exhale d'un coin de paysage jusqu'à
perdre pendant quelques minutes la conscience
exacte de ton être individuel. Durant ces secondes
de dissolvante rêverie, il semble que l'âme s'en
aille du corps et qu'elle devienne eau courante
avec la rivière, flot dormant avec les lacs, feuil-
lage frémissant avec la ramure des arbres, parfum
vé. étal, avec l'aroraj des fleurs, lumière vibrant i
avec le rayon du soleil. Quelquefois ce dépouille-
ment de notre personne s'accomiplit à l'occasion,
non plus des choses, mais des autres hommes, et
c'est alors toute une existence différente de la
noire que nous épousons d'un coup, dans ses moin-
dres détails, par une hallucination intérieure d'une
rapidité prodigieuse. La fraîcheur d'un cloître tra-
versé en passant ne sufht-elle pas pour nous faire
revêtir par la pensée la robe de bure d'un religieux,
et, avec cette robe, ses habitudes, ses sensations et
juhquà ses idées? On devient un paysan, patient,
ipô ÉTUDES ET PORTRAITS
sournois, économe et compliqué, rien qu'à regarder,
du bord d'une route normande, la salle d'une
ferme, propre et luisante, avec ses meubles de bois
soigneusement frottés, sa large cheminée où la soupe
se prépare dans la vaste marmite. C'est à des fan-
taisies de cet ordre que j'étais en proie à Oxford,
non pas une fois, mais dix fois par jour, et surtout
aux moments où je me trouvais assis à la table
des agrégés d'un collège, de ces fellows aimables
et savants. Je m'étonnais presque de ne pas sentir
flotter sur mon des leur longue toge noire et de ne
pas porter sur ma tête leur bonnet carré. Et je
retombais dans ce qui fut la manie, j'imagine, de
tous les songeurs depuis qu'il y a un monde des
faits et un monde des idées. Je bâtissais à nouveaa
l'humble romian de ma destinée. Je réunissais en
un faisceau les observations éparses que j'avais pu
recueillir sur cette existence des maîtres d'Oxford.
Je m'imaginais être l'un d'eux, et une hallucina-
tion commençait, que je vais essayer de te décrira
... Je me voyais donc aux environs de la ving-
tième année arrivant comme nouveau, — fresh^nan^
disent-ils, — dans ce vénérable Oxford, et aussi-
tôt charmé par la ville. Ce paysage de Lettres
m'environne d'une atmosphère de doctes rêveries^
et les quatre années d étude au terme desquelles
je dois être Maître es Art, — M. A., — s'écoulent
comme un jour. A peine soupçonné-je, enveloppé
dans la poussière des livres anciens, l'existence
d'un univers moderne. En revanche, accoudé sur
ma table sculptée, au ccui du feu de charbon qui
SLXSATIONS D'OXFORD 197
rougeoie et par les nuits d'hiver, je vois distincte-
ment la Diane des légendes païennes baigner son
beau corps dans l'eau fraîche d'une source, et les
yeux d'Actéo-u flamboyer à travers le feuillage.
Les vers d'Horncre apportent à mon oreille la
chanson des Sirènes, perfide et douce. Avec la
Didon de Virgile j'erre dans la sombre allée des
amants adultères. Toutes ces fables de la littéra-
ture antique sont pour moi des réalités parmi les-
quelles je me meus comme parmi les arbres du
préau de mon collège... Les jours passent. Je de-
viens un' humaniste accompli, j'écris force vers
grecs pour mon plaisir, et c'est en grec encore que
je note m,es sentiments pour la sœur d'un de mes
amis. Cette jeune fille étant venue rendre visite à
son frère dans notre vieil Oxford, je leur ai offert,
à ce frère et à elle, un lunch interminable durant
lequel j'ai achevé de m'éprendre d'elle. Assise au
bout de cette même table oii j'écris et le dos tourné
à ma croisée, je l'ai vue rire doucement dans la
lumière. La Némésis ennemie du bonheur des mor-
tels a voulu que six mois après elle se mariât avec
un ofhcier et partît pour les Indes. Je me suis
consolé en traduisant ma peine par des strophes
saph^ques du plus touchant effet, sans compter
qu'à cette occasion je m'éprends des élégies da
Catulle dont je me promets de donner une édi-
tion définitive.
]\Ies années d'étudiant sont finies. J'ai gagné un
fcllowship dans un collège fondé par le roi
Edouard II, à seule fin que des prières soient dites,
198 ÉTUDES ET PORTRAITS
régnlièrement pour le repos de l'âme des chevaliers
tués dans une expédition contre l'Ecosse. Dire des
prières, cela me serait difficile, car j'en suis arrivé,
au cours de mes réflexions, à ne plus croire en un
Dieu personnel, et à douter fortement de l'immor-
talité de l'âme humaine. J'assiste cependant aux
services de notre chapelle avec la parfaite tenue
qui convient à un membre d'un aussi respectable
collège. Mon felloiuskip me vaut un peu plus de
sept mille francs par an pour toute ma vie. Ce que
je peux gagner par mes travaux de librairie
achève de m'assurer une indépendance entière.
J'occupe dans mon collège trois pièces charmantes,
La plus large, encom^brée des livres qui m'arrivent
de tous les coins d'Europe, est ma salle de travail.
A côté se trouve mon salon, puis ma chambre à
coucher. Tandis que je suis en train d'étudier, assis
dans mon fauteuil préféré sur le bras duquel est
fixé un petit pupitre mobile, je n'ai qu'à lever les
yeux pour voir à travers ma fenêtre en ogive un
horizon de couvent dont le silence seul est pour
moi une volupté. C'est une cour étroite et longue.
Sur la gauche la chapelle se profile. Une tour
carrée se dresse dans un angle, presque noire de
vétusté, garnie de statues et creusée à sa base par
un immense escalier qui monte dans l'ombre. Le
reste des bâtiments de cette cour contient les
chambres des étudiants. Il y a des fleurs sur chaque
fenêtre et le sommet de l'édifice est crénelé. Je
regarde ces vieilles pierres et je songe au felLow
qui occupait cette chambre avant moi. Il a passé
SENSATIONS D'OXFORD 199
ici cinquante années de sa vie. Je remonte en ar-
rière et je m'amuse à compter le nombre des per-
sonnes qui ont joui de mon bénéfice depuis la
fondation. C'est en 1326 que le roi installa ici un
recteur, — c'est le titre de notre chef, — et dix
fellows. Entre ces dix premiers fellows et ceux
d'aujourd'hui il n'y a pas eu place pour plus de
seize séries de nominations. Seize personnes seule-
ment ont vieilli dans ce coin paisible dont le
hasard m'a fait le maître.
C'est dans cette chambre d'étude et parmi mes
livres que je passe volontiers ma journée durant
mes résidences à Oxford, et je réside souvent,
quoique ma pension me soit servie, où que je me
trouve. Mais l'air d'Oxford est pour moi comme
l'air natal. Partout ailleurs je' me sens étranger.
Quand six heures arrivent, je revêts ma toilette de
soirée, comme si je devais dîner au club. Je passe,
par-dessus, la petite robe noire, je me coiffe du
bonnet carré, puis je viens m'asseoir avec les autres
fellows du collège autour de notre table dressée
sur son estrade, à l'extrémité du réfectoire com-
muiL Le dîner fini, nous nous retirons dans notre
salle particulière pour y prendre le dessert et y
boire le vin. De mains en mains, cérémonieusement,
passent les fioles qui contiennent le blond sherry,
le rouge claret, le brun porto. Par la grande baie
de la fenêtre, on aperçoit une nappe de gazon avec
de grands arbres. Cela fait, par les beaux soirs
de printemps, un fond de verdure d'une surpre-
nante intensité que les longs rayons mourants du
200 ÉTUDES ET PORTRAITS
-îoleil qui se couche éclairent silencieusement. Les
discussions scientifiques alternent autour de moi
avec les menues anecdotes sur la vie d'Oxford.
Une douce chaleur causée par le porto se répand
sur mon visage avec ce pourpre spécial qui finit
par devenir le teint habituel de beaucoup d'An-
glais, et j'emmène mes amis dans mon salon pour
y fumer et y boire le thé.
Il n'est pas très vaste, ce salon, mais comme
l'ameublement en est confortable et disposé pour
la causerie! Quelques gravures en garnissent les
murs. J'ai là, dans une bibliothèque soigneusement
close, une collection de livres de choix. Mon bon-
heur est de m'abandonner, dans ce cadre d'inti-
mité, aux délices de la conversation purement
intellectuelle. Nous sommes là, trois ou quatre, —
pcLS davantage, — à penser tout haut et à nous
dire le fonds et le tréfonds de nos opinions sur
les problèmes qui nous tiennent le plus au cœur. Un
de nous est un Berkeleyen; il ne croit pas à l'exis-
tence de la matière. Un autre est un positiviste,
pour lequel les questions de métaphysique sont un
non-sens, ce qui ne l'empêche pas de ne jamais
parler d'un autre sujet. Un troisième est un esthé-
ticien d'une subtilité infinie qui interprète avec une
philosophie supérieure les œuvres d'art de tous les
pays. Quant à moi, j'ai continué d'avoir une cu-
riosité universelle, mais mon cher Catulle n'a pas
cessé d'être mon auteur de prédilection. J'ai presque
fini de reconstituer le texte de ses poèmes avec
une ingéniosité merveilleuse. Nous discutons pèle-
SENSATIONS D'OXFORD 20i
mêle sur l'Inconnaissable et sur Lesbie, sur Léo-
ijard de Vinci et sur la politique, et, quand je me
sépare de mes amis, à peine si je me rappelle que
jadis j'ai caressé d'autres chimères. Je revois le
sourire de celle qui est aux Indes maintenant, puis
je me repète qu'elle eût eu, sans doute, suivant un
mot célèbre, les cheveux très longs et les idées très
courtes; qu'elle eût touché à mes papiers, conseillé
m.es travaux, surveillé mes relations... Bref, je me
forge une félicité suprême à songer que mon bon
génie m'a épargné ce danger, et que mon heureuse
existence continuera jusqu'à la dernière de mes
heures. Et alors le piiblicus oraior prononcera mon,
éloge funèbre en belle prose latine, du haut de la
tribune, le jour de la fête de la Commémoration...
— «Avez-vous lu Schopenhauer ? » demandais-je
à un fcllow de mes amis, de qui je venais ainsi,
et sans qu'il s'en doutât, de revêtir par l'imagina-
tion toute la vie, à peu près comme je viens de te
le raconter.
• — «A quoi bon?» me répondit-il avec un sou-
rire amer : «Il est tout lu...», signifiant par là que
sa propre expérience avait suffi pour lui montrer dans
le monde une machùie pa,ifaitementmanquée,etdans
le iait d'exister une maladie difficilement suppor-
table. — «Il faut être content de son sort,» nous
disait jadis un des naïfs exemples de notre gram-
iuaiie latine.
ÉTUDES ET PORTRAITS
VII
Content de son sort!... — Voilà qui est Bientôt
dit; mais cet art de se satisfaire dans ce que l'on
possède n'est pas aisé à pratiquer, ainsi qu'en té-
moigne, depuis des siècles et des siècles, l'inapai-
sable inquiétude de notre pauvre humanité. Si les
peuples et les individus avaient été «contents de
leur sort», on n'aurait entendu parler ni d'inva-
sions ni de guerres, ni de religions ni de littéra-
tures, ni de crimes ni de vices, ni d'opium ni d'eau-
de-vie, ni de divertissements ni de beaux-arts. L'his-
toire entière n'est qu'un immense et douloureux
effort tenté par les générations successives, à la
seule fin précisément de changer ce sort. Etre au-
trement, c'est le mot suprême des existences isolées
et collectives. Mot à jamais menteur, car c'est une
loi de notre nature que le désir enveloppe toujours
les objets et les personnes d'une poésie que la pos-
session fait s'évanouir. Le plus sage serait, con-
naissant cette vérité banale, de se prêter à la vie
sans se donner jamais, de traverser les sensations
sans s'y abîmer, de coqueter avec ses rêves sans les
épouser. Le verbe a être heureux» n'a ni présent, ni
passé, ni futur. C'est au conditionnel qu'il se
conjugue : — Je serais heureux... J'aurais été
heureux... La femme entrevue et de laquelle nous
SENSATIONS D'OXFORD 203
disons que nous l'eussions aimée, le paysage
entr'aperçu et dont nous pensons que son influence
eût calmé notre peine, saurait-on rien rencontrer
de meilleur dans cet ici-bas oii chaque réalisation
d'un vœu est une souffrance? C'est à cause de cela
que cette ville d'Oxford gardera un charme sou-
verain dans mon souvenir. J'aimerai toute ma vie
ses rues anciennes, parce que je m'y suis promené
sans arrière-projet d'y vivre. J'aimerai ses vieux
nmrs, parce que je leur ai demandé seulement d'être
un prclcxte à visions et à émotions. C'est ainsi,
sans doure. (ju'il faudrait toujours voyager, puisque
vraisemblablement il y a quelque chimère à pré-
tendre pénétrer des âmes et des mœurs étrangères,
et qu'approfondir ses sensations, c'est sûrement les
endolorir.
Parmi les coins de la charmante ville les plus
féconds en suggestions à demi sentimentales, à
demi métaphysiques, je placerai en prerui^.j ligne
la galerie de lecture de la bibliothèque Bodléienne,
ainsi nommée du nom de son fondateur, sir Tho-
mas Bodley, lequel vivait à la fin du seizième
siècle. Cette galerie est divisée en une série de
petites cellules qui s'ouvrent sur un couloir cen-
tral. Le travailleur est donc enfermé dans cette
cellule, avec les in-folio devant lui, un pupitre à
hauteur d'appui pour prendre ses notes, et par la
fenêtre il aperçoit la cour intérieure du vieux bâti-
ment Les cloisons et les clôtures de cette étrange
pièce sont en bois et travaillées dans la manière
de la fin de la Renaissance. Un silence religieux
ao4 ÉTUDES ET PORTRAITS
l'emplit. Le jour un peu voilé d'un après-midi
anglais y traîne doucement. C'est la poésie même
de l'étude rendue présente et comme palpable.
Combien il me plaisait de m'en fermer dans une
de ces prisons d'étude, et de rechercher dans les
éditions anciennes des poètes anglais contempo-
rains de Shakespeare des chansons d'amour ! A
feuilleter les pages jaunies, j'éprouvais un peu de
cette mélancolie presque sensuelle que l'on ressent
devant le portrait d'une des belles dames du temps
jadis.
Mais oh sont les neiges d'antan P
Je m'accoudais sur le précieux livre, et je me
'disais que ces cellules étaient les mêmes du
vivant de quelques-uns de ces poètes. Peut-être
alors, aussi, quelque jeune homme, destiné par
sa famille à une existence de clergyman, lisait-il
en cachette ce même livre, dans cette même
cellule, au lieu de feuilleter ses volumes de théo-
logie. Les heures passaient... Que faisaient alors
ceux de la descendance desquels nous devions
naître un jour, nos aïeux; — car, nobles ou
roturiers, nous en avons tous, dont le sang coule
maintenant encore dans nos veines? Voici seule-
ment deux cent cinquante ans, il y avait de pax
le monde plusieurs créature vivantes qui sont en-
trées pour quelque chose dans notre naissance.
Elles allaient, venaient, pensaient, sentaient, et de
ces allées et venues, de ces pensées et de ces sen-
timents, une portion ou grande ou pe*^ite revit en
SENSATIONS D'OXFORD 205
nous, indestructible. Mystère effrayant, que la
trame dont est fait notre être ait été tissée à une
époque si éloignée de nous, et cependant si voi-
sine, — époque oti nous existions déjà en un cer-
tain sens, puisque les éléments dont est composée
notre personne s'y trouvaient tous formés, et iden-
tiques à ce qu'ils sont aujourd'hui! Cette rê.erie
qui me tourmente à cette minute a peut-être com-
mencé dans la tête d'un de mes ancêtres inconnus^
dans un paysage que je ne verrai jamais, et qui
cependant influe sur moi. De même les sourires de
la femme que nous aimons ont déjà voltigé sur
des lèvres maintenant décomposées, les regards
qu'elle nous jette et qui nous ensorcellent ont déjà
passé par des prunelles maintenant éteintes. Les
sentiments qui la poussent vers nous ont déjà
remué des coeurs maintenant immobiles. Il y a de
la mort derrière toute notre existence vivante
d'aujourd'hui. Nos passions et nos bonheurs sont
eomme des habits de louage et qui ont déjà servi.
Nous en userons quelques jours à peine, pour les
passer à d'autres, et ainsi de suite jusqu'à l'accom-
plissement des temps.
Et lorsqu'on analyse ainsi les origines de la vie,
comment ne pas conclure que l'Amour, ce Dieu
célébré par tous les poètes, est le plus monstreux
agent d'injustice qui ss puisse imaginer? Pour un
ravissement de quelques secondes, nous nous fai-
sons de gaieté de cœur les complices de cette abo-
minable transmission, non seulement de tous nos
vices, mais encore de ceux de nos ancêtres qui
2o6 ÉTUDES ET PORTRAITS
dorment en nous, car c'est un fait bien connu que
•■'iiérédité saute par-dessus des deux et trois sicriss
jt qu'elle ramène au jour des caractères que 1 on
pouvait croire disparus. Oh! les délicieux dialo-
gues mêlés de baisers tendres et de soupirs brû-
lants qui se murmurent, à toute heure du jour et
de la nuit, dans des rencontres p^rmi^is ou do-
f endues ! 11 est vraiment dommage que ces délices,
ces tendresses et cette ardeur aient pour résultat
final d'infliger à des créatures, auxquelles ces ado-
rables bourreaux qui sont les amants ne songent
pas, le fardeau de toutes les infirmités, de toutes
les fautes, de toutes les douleurs aussi de plusieurs
générations... Mais à cela, aujourd'hui comme hier,
le malm génie de la nature répond par sa canti-
Icne enchanteresse qu'accompagnent les mélodies
des ruisseaux, les étincellements des étoiles, les
souffles embaumés des fleurs, les soupirs caressants
des nuits d'été... La vie est courte, et celle que tu
désires est belle, sois enivré. La vie est courte, et
celui qui te désire est jeune, sois abandonnée. —
Et le tour est joué qui consiste à faire courir de
père en fils le crime, la douleur, le vice et la mort,
comme un prestidigitateur fait courir la muscade
sous ses gobelets... J'en étais là de ma philosophie,
quand le bibliothécaire me toucha doucement
l'épaule. — «Il est quatre heures,» me diL-ii, «la
bibliothèque va fermer...»
SENSATIONS D»OXFORD 207
VIII
Il y a des bibliothèques par tous pays, et par
tous pays l'enfant Amour mène à bien son œuvre
de passagères délices et de durables douleurs. Tu
jugeras donc, mon sage ami, que ce n'était pas la
peine de venir à Oxford pour y découvrir d'aussi
banales vérités que celles dont je viens de me faire
le truchement, moi chétif après tant d'autres. Oui
sait, pourtant, si de se baigner ainsi dans le pes-
simisme ne rend pas notre intelligence plus apte à
goûter la vie? Elle nous apparaît alors, cette vie
frénétique ou adoucie, comme une pièce de théâtre
à laquelle nous assistons sans y prendre trop de
part, et tout nous en intéresse, parce que rien n3
nous en passionne. Bienheureux état qui dure si
peu! — Au sortir des rêveries, comme celles que je
viens de te conter, et quand j'avais quitté la
Bodléienne, je me plaisais à gagner le Corn
Market sireet et de là une ruelle étroite à l'ex-
trémité de laquelle se dresse un bâtiment moderne,
mais de style gothique, dont l'entrée pourrait
être celle d'un temple orthodoxe ou d'une mai-
son de banque. C'est le rendez-vous habituel de
l'étudiant désœuvré, le Cercle de l'Union, duquel
tout Oxonien fait partie moyennant une livre d'en-
trée et une livre cinq shillings de cotisation. Voil^
2o8 ÉTUDES ET PORTRAITS
un établissement anglais s'il en fut, et qui n'a pas
son analogue en France. Dans ce club de jeunes
gens, large comme un palais, cinq ou six grandes
pièces sont appropriées aux divers genres de lec-
tures. Il y a la salle des gazettes du jour et la salle
des périodiques de la semaine. Il y a la salle des
magazines du mois et la salle des revues étran-
gères. Une bibliothèque, énorme, contient une col-
lection de livres anciens et modernes, de quoi sa^
tisfaire les plus faméliques appétits des omnivores
intellectuels. Il y a la salle des dépêches où les
nouvelles du Royaume-Uni et du monde entier
sont aihchées; la salle de la correspondance et la
salle du tabac; celle des boissons oii les étudiants
prennent, selon la saison et l'heure, du café ou des
glaces, du soda-water ou de la lim.onade, et celle
des débats où chaque jeudi des discussions publi-
ques s'installent, avec le cérémonial obligé d'une
séance parlementaire : président, secrétaires et vote
final. Un jardin planté de grands arbres et garni
d'un tapis de gazon occupe le centre des construc-
tions dans lesquelles ces diverses salles sont amé-
nagées... Te rappelles-tu les cafés du Quartier
Latm où les cénacles littéraires tenaient leurs soi-
rées de notre temps, où j'imagine, ils les tiennent
encore?
Pauvres cafés assombris ! Je les revoyais en par-
courant les pièces de ce club d'Oxford, et, autour
des tabhs de ces cafés, les faces tourmentées des
jeunes gens avec lesquels nous causions esthétique
en des jours Icintains. Dans les profondeurs, de
SENSATIONS D'OXFORD 209
futurs médecins et de futurs avocats, venus de leur
province et qui en avaient gardé l'accent, jouaient
aux cartes, interminablement : «Cinq cartes... Qui
valent?... Le point... Quatorze de valets... Ça ne
vaut pas...» Ces formules du traditionnel piquet
nous arrivaient, solennelles ou lentes. Quelques
journaux traînaient sur les tables de marbre,
feuilles du boulevard ou pamphlets de polémique
violente. Cette pauvreté du décor ne nous empê-
chait pas d'avoir une abondance d'idées générales
supérieure à ce qu'en possède la moyenne ^es étu-
diants d'Oxford. Mais comme ceux-ci nous dépas-
sent dans l'art d'installer leur travail et leur jouis-
sance ! Quelles richesses ici et de toutes sortes !
Quelle opulence de documents pour celui qui dé-
sire suivre le mouvement anglais et européen des
faits ou des idées ! Comme chacun des étudiants
qui vient dans ce cercle se sent dans une maison
à lui, et non pas dans une tabagie suspecte, parmi
ses pairs et non pas dans un milieu d'oisifs et de '
déclassés! Au sortir de l'antique collège où tout
révèle la vie solide et large d'une puissante cor-
poration, il retrouve ici la même atmosphère, à la
fois docte et comblée. Il n'est pas un détail, dans
ces collèges comme dans ce club qui ne contribue
à rehausser en lui le sentiment de la dignité per-
sonnelle, pas un coin où il ne se trouve traité en
gentleman, et, par suite, obligé d'agir comme un
gentlevian.
L'observateur le plus superficiel peut mesurer le
degré d'influence que dégage cet ensemble de coa-
14
210 ÉTUDES ET PORTRAITS
ditions, rien qu'en assistant à une des séances du
jeudi soir dont je parlais tout à l'heure. Sur les
murs de la salle des débats, se voient les portraits
de ceux qui furent présidents de la société au
temps de leurs études. Quelques-uns de ces anciens
membres de l'Union sont devenus de grands per-
sonnages dans la politique, entre autres M. Glad-
stone. Le lien qui unit les occupations de la pre-
mière jeunesse aux triomphes de l'âge mûr est
rendu visible par cet exemple mieux que piar toutes
les déclamations des moralistes. Le soir oii j'ai
suivi une de ces séances, le sujet à débattre était
la conduite du gouvernement en Irlande. Les spé-
culations de cet ordre sont si familières aux élèves
de l'Université, que même leurs maîtres les invitent
à s'y livrer. N'ai-je pas vu, affichée sous la voûte
d'entrée de Balliol, cette matière de composition :
«Discuter cette pensée de Hume, que le système
représentatif comporte deux Chambres : une haute
et une basse?» Les jeunes gens se lèvent les uns
après les autres et parlent de leur place. Chacun
écrira son vote en sortant, sur un cahier affecté à
cet usage. Comme il faut bien que, même dans le
sérieux Oxford, la naïveté propre à la vingtième
année éclate et se donne carrière, à la discussion
sur l'Irlande succède une série de disputes d'éco-
liers. Un d'entre les assistants propose d'établir
une tribune pour l'orateur, au-dessus de la table
du président, à cette fin d'augmenter la majesté
des débats. Un autre se plaint de ce qu'il y a eu
disette de glaces au buffet. Ces petits incidents
SENSATIONS D'OXFORD an
trahissent l'indépendance de ces jeunes gens, qui
administrent librement une maison dont ils sont
les maîtres. La gaminerie est absente, et aussi la
gravité pédante ou technique de nos conférences
d'avocat. Il y a une familiarité du langage, une
franchise d'éclats de rire qui disent la jeunesse, en
même temps qu'une préoccupation de la chose pu-
blique qui révèle des esprits politiques, et l'on de-
vine une des idées directrices de l'éducation d'Ox-
ford : le souci de préparer des recrues au personnel
parlementaire du pays.
J'écoute parler ces futurs orateurs de la Chambre
des Communes, et involontairement la vieille com-
paraison de l'Etat et du navire me revient à la
mémoire. Il me semble qu'aujourd'hui ce navire
marche à la vapeur, et que la manœuvre en est de
plus en plus scientifique, comme la construction en
est de plus en plus compliquée. Que de personnes
humaines il est nécessaire d'instruire et de sacrifier
pour que le steamboat avance ! Il ne suffit pas qu'un
peuple de chauffeurs halète dans l'entrepont au-
tour du fourneau. Combien de journées d'efforts
et de combien d'ouvriers représentent le façonne-
ment et l'ajustage des pièces d'acier qui mettent
en mouvement les roues?... Et tout ce travail a
pour suprême résultat d'assurer des loisirs à quel-
ques passagers qui bâillent mélancoliquement sur
le pont, symbole des riches qui sèchent d'ennui
dans la misère de leur oisiveté. Les plus favorisés
sont ceux qui s'accoudent sur le bastingage pour
regarder les plis démesurés de la houle, les espaces
312 ÉTUDES ET PORTRAITS
infinis du ciel et la magnificence des horizc/ns.
Mais, parmi ceux-là, qui sont les artistes et les
philosophes, beaucoup pensent que le vaisseau gi-
gantesque est parti pour une terre où il n'arrivera
jamais, — et ils portent envie aux emprisonnés de
l'entrepont et de l'usine, qui croient travailler pour
un but profitable. Car de toutes les vanités de ce
monde, la plus vaine n'est-elle pas de se dire que
tout est vanité?
IX
Sur un des murs de la salle de la bibliothèque;
dans ce cercle aimable de l'Union, j'ai regardé
souvent les lignes d'une fresque pâlie et d'ailleurs
masquée en partie par les livres, qui représente a la
Vision du Saint-Graal, par Lancelot ». Ce que je
vénérais dans cette fresque décolorée, c'était sur-
tout le souvenir du peintre dont elle est l'œuvre et
qui s'appelle Dante-Gabriel Rossetti. Peu d'artistes
de nos jours eurent plus que celui-ci le respect de
leur art et le culte pieux de la sublime, de l'ado-'
rable beauté. C'est en 1856 et à l'âge de vingt-huit
ans qu'il composait cette vision du Saint-Graal,
et il convertissait à sa foi esthétique deux étudiants
de l'Oxford de cette époque, dont l'un s'appelait
Burne Jooes, et l'autre Charles Algernon Swio-
SENSATIONS D OXFORD 213
bume. Le premier est devenu le peintre le plus
fameux de l'Angleterre contemporaine. Le second
a écrit les Pommes et Ballades, Atalante à Calydon,
Chastelard, ErechteuSy autant de chefs-d'œuvre qui
ont fait de lui le maître incontesté de la jeune école
poétique. Quelles causeries durent entendre les
murs de cette salle entre ces trois fervents de
ridéal, qui étaient aussi trois possédés du génie!
Mais qui donc avait deviné leur génie en ces
temps-là, et qui donc y croyait? As-tu songé quel-
quefois que le meilleur de la vie des grands artistes
s'écoule ainsi dans l'ombre et sans témoins? Cet
âge de l'adolescence et de la virilité commençante,
où leur invention déborde, où les fleurs de la fan-
taisie et de l'enthousiasme éclosent en eux naturel-
lement, comme des lis d'eau claire, dans ce- cou-
rant du génie qui coule librement; cet âge de la
candeur et de la découverte ravie du monde est
aussi l'âge de la solitude, du silence dédaigneux
et souvent de l'hostilité. Le grand artiste prodigue
alors, dans une de ses causeries d'atelier ou de
chambre d'étude, plus de pensée neuve, d'esprit
charmant, d'imagination exquise qu'il ne fera plus
tard en des mois entiers, comme il porte sur son
jeune visage plus de flammes heureuses qu'il n'y
laissera voir un jour de tristes rides et de flétris-
sures ineffaçables. Et ce sont des trésors perdus!
Mais cela n'ajoute-t-il pas à leur poésie qu'ils
soient perdus?
Enigmatique déjà et singulier par le caractère
de son Idéal qui unit d'wne façon étroite le goût
214 ÉTUDES ET PORTRAITS
du symbolisme et l'étude minutieuse de la réalité,
Rossetti l'est davantage encore par la dualité de
son génie. Il fut, en effet, peintre et poète à un égal
degré, traitant le plus souvent les mêmes sujets
avec le pinceau et avec la plume. La rencontre est
rare entre l'imagination du mot que suppose la
poésie et l'imagination de la couleur que suppose
la peinture. Pourtant, les peintres s'accordent à
reconnaître dans les tableaux de Rossetti des quali-
tés qui sont seulement celles d'un peintre, tandis que
les lecteurs de ses sonnets, de son poème de Liliik,
de sa Demoiselle bé'dïe, de sa Dernière Confession^
ne sauraient lui refuser le don de la beauté poé-
tique pure. Il faut dire que son éducation avait
été assez étrange pour que le résultat exceptionnel
de cette exceptionnelle culture apparaisse comme
nécessaire. Rossetti était le fils aîné d'un Italien
qui, chassé du royaume de Naples après les évé-
nements de 1820, se réfugia en Angleterre et y
devint le commentateur attitré de la Divine Comé-
die. C'est en témoignage de son admiration pour
ce poème que le proscrit donna le prénom de
Dante à son enfant. On imagine aisément dans
quelle atmosphère de mysticité cet enfant grandit,
et aussi combien ce mysticisme fut rendu plus
singulier par le contraste de la vie anglaise, pré-
cise, saine, et si puissamment positiviste. De bonne
heure aussi Dante Rossetti commença d'éprouver cette
difficulté de s'accommoder aux exigences- contem-
poraines qui est la cruelle rançon de la délicatesse
trop affinée. Amoureux de son art et d'une certaine
SENSATIONS D'OXFORD 215
sorte de beauté complexe dont il poursuivit tou-
jours la chimère, souffrant d'un excès de nervo-
sité qui faisait de la moindre critique un coup
de poignard, avec cela impatient de la contradic-
tion et volontiers convaincu que ses ennemis inven-
taient contre lui des machinations ténébreuses, il
vécut dans un cénacle de fidèles et de compa-
gnons intimes. Il exposa au public très peu de
ses œuvres peintes, et c'est seulement dans les
dix dernières années de sa vie qu'il publia deux
recueils de ses vers : les Poèmes et les Ballades et
Sonnets. Même il voulut un jour que ces vers dis-
parussent et pour toujours. Il venait de perdre,
après deux années de mariage, une jeune femme
qui avait d'abord été son élève en peinture et dont
ie visage réalisait d'une façon saisissante le type
de beauté féminine qui se retrouve dans toutes
ses toiles. Cette jeune femme, ayant eu à souffrir
de fortes névralgies, se prit à boire du laudanum,
et une dose excessive la tua. Dans le délire de
sa douleur, le poète exigea qu'on ensevelît avec
elle le recueil de ses poèmes encore manuscrits et
qu'il avait copiés pour elle sur un livre précieu-
sement relié. «Je n'ai composé ces vers que pour
toi et ils ne peuvent pas demeurer là où tu n'es
pas...» disait-il en pleurant. Il plaça donc le
volume entre la joae et la chevelure de la morte
déjà couchée dans son cercueil. On cloua la der-
nière planche, et la pauvre femme fut enterrée au
cimetière de Highgate. Rossetti semblait avoir lui-
même renoncé à la vie. Il aurait pu dire, comme le
2i6 ÉTUDES ET PORTRAITS
poète Armand Silvestre en des stances touchantes :
Sur tes lèvres en fleur j'ai bu l'oubli des roses,
Et dans tes yeux profonds le mépris des soleils...
Tu vas sourire, mon ami, et une fois de plus
nous allons dire ensemble que le cœur d'un homme
de lettres a pour maîtresse première et dernière la
littérature. Nous n'aurons pourtant qu'à moitié
raison!,., Rossetti en arriva peu à peu, non pas à
se consoler, mais à regretter sa résolution roma-
nesque. Cet ensevelissement de ses poèmes, dont il
n'avait pas d'autre copie et qu'il se sentait inca-
pable d'écrire à nouveau, lui apparut comme l'en-
sevelissement du meilleur de sa gloire. Il avait été
sincère en sacrifiant cette gloire à son amour. Il
fut sincère encore en se contredisant. Sept années
et demie après les funérailles, le cimetière de High-
g.ite vit, par une nuit noire, des ouvriers procéder
à une funèbre besogne. On déterrait le cercueil de
la femme de R.ossetti. On put la revoir, couchée dans
sa bière, conservée par l'enîbaumement dans la
grâce de sa beauté mortelle, et le petit livre était
demeuré entre la joue amincie et les beaux che-
veux. L'ami qui s'était chargé de cette triste mis-
sion prit le volume. Quelques mois plus tard, les
poèmes paraissaient en librairie et ils obtenaient
un succès éclatant. Mais Rossetti ne se consola ja-
mais d'avoir commis ce qu'il appelait son sacri-
lège... :vCcLte histoire est-elle vraie.? N'en sourions
pas, il y a de quoi pleurer. N'en pleurons, il y
a de quoi sourire. 11 se renccatiera toujours dans
SENSATIONS D'OXFORD 217
Tartiste un enfant vaniteux qui fait des bulles de
savon avec ses larmes pour montrer aux passants
assemblés autour de lui toutes les couleurs du
prisme, — et cependant ce sont là de vraies larmes,
versées par de vrais yeux sur une vraie souffrance!
Il en est du charme d'une poésie comme du par-
fum d^une fleur, comme du son d'une voix, comme
de l'expression d'un regard. Cela ne se décrit ni ne
se raconte. Il faut contempler soi-même les yeux,
écouter la voix, respirer la fleur et lire les vers.
Ceux de Rossetti, écrits avec un souci continu dfe
la beauté la plus rare et la plus subtile, dans une
langue d'une recherche savante et d'un extrême
ravinement de détail, décèlent une âme singulière-
ment vibrante et passionnée, en même temps que
le dessin net et précis des images trahit la vision
du peintre. Volontiers Rossetti introduit dans ses
poèmes une sorte de refrain, un ou deux vers qui
réapparaissent à chaque strophe, et qui, formant à
eux seuls un tableau distinct, servent comme de
fond de rêverie au reste du morceau. C'est ainsi
c'^e, dans une pièce où Hélène est décrite offrant
à Vénus une coupe moulée sur le contour de son
sein et demandant à la déesse d'aimer et d'être
aimée, de stance en stance, et comme un tocsin
d'alarme, les vers suivants reviennent : « O ville de
Troie!,,. O Troie à terre!,,. — Troie la grande
est en feu!.,,» Et par delà les tresses blondes de
la fille de Léda, par delà l'autel d'Aphrodite et la
coupe tendue, des champs de carnage s'évoquent,
tragiquement. Volontiers encore Rossetti choisit
2i8 ÉTUDES ET PORTRAITS
des sujets légendaires qu'il interprète avec une sen-
sibilité-toute moderne. C'est ainsi qu'il fait parler
Lilitii, la première femme du premier homme avant
la création d'Eve, cette Lilith qui, avant de revêtir
une forme de femme, était un serpent : a / was the
f air est snake in Eden... » Volontiers aussi tout
son effort tend à emprisonner dans les quatorze
vers d'un sonnet une pensée d'une suggestion puis-
sante, et il y réussit. Quelle poésie grandiose et
mélancolique dans ce début d'un de ces sonnets :
«Regarde-moi en face; orf me nomme : Ce qui
pouvait être... — Je m'appelle aussi : Plus jamais,
Trop tard, Adieu!...-» Mais où Rossetti est, à mon
avis, incomparable, c'est dans les morceaux lyri-
ques d'une mesure courte et cependant d'un inûni
prolongement de songe, comme celui qui s'intitule
Hélas! si longtemps!... et dont la première strophe
est bien doucement musicale : «Ah! chère, nous
avons été jeunes si longtemps!... — Il semblait
que la jeunesse ne s'en irait jamais, — car les cieux
et les arbres étaient toujours en chanson, — et
l'eau coulait en flots chantants, — durant ces
jours comme jamais plus nous n'en connaîtrons.
— Hélas! si longtemps! — Ah! n'était-ce alors
que jours de printemps? — Non, mais nous étions
jeunes l'un et l'autre. . . » Et la seconde strophe re-
prend : « Ah ! chère, j'ai été vieux pendant
si longtemps!.., » Et la troisième : « Aht
chère, vous avez été morte si longtemps!...»
N'est-ce pas elle, l'ensevelie de Highgate, qui sort
de son tombeau, avec ses yeux fermés, sa cheve-
SENSATIONS D'OXFORD 419
lure défaite, son visage pâle? Et elle vient rede-
mander le gage de tendresse immortelle, le livre
compagnon de son sommeil solitaire. Quelle main
criminelle a osé violer le silence où reposait la
morte?.,. O gracieux fantôme, aujourd'hui que
l'amant coupable de ce sacrilège est allé te re-
joindre là-bas, réponds, lui as-tu pardonné d'avoir
préféré le soin de sa gloire au respect de ton cer-
cueil ? Ou bien êtes-vous entrés tous les deux dans
un royaume 011 il n'y a de place ni pour le pardon
ni pour la haine, ni même pour le sacrilège, mais
seulement pour les froides et immuables ténèbres
et pour l'anéantissement que ne traverse plus un
souvenir, — plus un souvenir! «Ah! chère, vous
avez été morte si longtemps!,..»
X
Lazy laughing languid Jenny
Fond of a kiss and fond of a guinea...
«(9 faresseus&y rieuse^ langoureuse Jenny ^ — tu
veux un baiser, tu veux une guinée...-» Ce sont
justement deux vers de Rossetti, et qui font le
début d'un poème d'^ne douceur étrange sur une
fille anglaise. Ces deux vers revenaient dans ma mé-
moire, indéfiniment, lorsque après avoir dîné entre
le Times et une bouteille de claret dans un salon
solitaire d'un petit hôtel contemporain de Shakes-
220 ÉTUDES ET PORTRAITS
peare, je me promenais sur les trottoirs du Blgh et
du Corn, et que je rencontrais, allant par couples
et se donnant le bras, les grisettes d'Oxford. Ils
sont si justes, ces deux vers, et ils traduisent si
bien ce je ne sais quoi de rêveur dans les yeux et
de gai dans le sourire, cet air à la fois câlin et cal-
culateur qui domine dans ces physionomies d'en-
fants de dix-huit ans. Honnêtes ou galantes, elles
allaient, serrées dans leur robe un peu courte, le
chapeau avancé sur le front, des gants noirs aux
mains, aux pieds des bas noirs et des souliers vernis.
La clarté de leur teint ros'e et de leurs cheveux
blonds brillait dans le jour tombant. Elles s'arrê-
taient, causant avec l'un, causant avec l'autre, rare-
ment avec un étudiant, car les poctors auxquels est-
conflée la surveillance des mœurs de l'Université
peuvent apparaître au détour de la ruelle. ]\iais à
côté de la population universitaire n'y a-t-il pas la
population demi-bourgeoise, demi-commerçante,
qui habite la ville à demeure, et ces filles qui ont
grandi entre ces maisons ne connaissent-elles pas
tous les jeunes gens d'ici avec lesquels elles ont
échangé des coups de poing en public, comme font
maintenant les petits garçons et les petites filles de
dix ans m.oins âgés? Ces bourrades violentes à
chaque rencontre sont un des traits de la rue an-
glaise qui choque le plus un de mes amis élevé e»
France. En ma qualité d'Epicurien voyageur, moi,
comment n'aimerais-je pas tout de cette rue que je
regarde petit à petit se préparer au sommeil }
Les boutiques se ferment une par une, — ceîk
SENSATIONS D'OXFORD 221
du libraire où les œuvres des poètes sont en vente,
c'est là que j'ai acheté mon Rossctti avec sa belle
reliure verte étoilée de fleurs d'or; — celle du bot-
tier où l'on vend des bottes dites anatomiques, et
un double dessin montre le pied nu bien à son
aise dans une chaussure à bout carré, puis ce même
pied douloureusement emprisonné dans une chaus-
sure à bout pointu. Le magasin du tailleur est
clos aussi, où l'on peut voir des toges de bachelier
et de maîtres es arts entre des sacs Gladstone et des
courroies de voyage. Les volets sont mis devant
l'étalage du photographe, où les portraits des
principaux docteurs des collèges se rencontrent
avec ceux des actrices en renom. Les Ophélies, les
Desdémones et les Juliettes vont être ensevelies
dans l'ombre jusqu'au lendemain. Il procède aussi
à sa fermeture, le bouquiniste derrière les vitres
duquel sont affichées d'irrévérencieuses caricatures
à la plume sur les récentes cérémonies de l'Uni-
versité. Les marchands de tabac et les marchands
d'alcool tiennent seuls leurs débits et leurs ôars
ouverts. Et les promeneurs se font plus rares entre
les maisons qui bombent leurs fenêtres et dont les
formes différentes attestent les caprices d'archi-
tecture des époques successives. Derrière une de
ces fenêtres, sans doute un étudiant libre donne
un vin, car on entend le bruit d'un piano et un
choeur de voix qui chantent la romance satirique
sur «l'esthétique jeune homme...». D'une autre
fenêtre, ouverte au premier étage d'un vieil hôtel,
des cris s'échappent. Ce sont d'autres étudiants
322 ÉTUDES ET PORTRAITS
qui assistent à un grand dîner. Ils sont en habit et
en cravate blanche. L'un après l'autre, comme j'ea
peux juger par les ombres dessinées sur les car-
reaux, ils se lèvent et portent des toasts. A en juger
aussi par le tapage, le Champagne sec et le vin de
Moselle mousseux ont fait leur œuvre, ce qui n'em-
pêchera pas les buveurs d'entonner religieusement
le God save the Queen à la fin du repas. Peu ou
point de voitures. Le tramway passe pour la der-
nière fois, puis un vélocipédiste attardé qui arrive
sans doute de Londres et gagne l'Ecosse en plu-
sieurs jours. Et il ne reste plus guère que quelques-
unes des sœurs de la Jenny du poète qui souriait
paresseusement et langoureusement,
Fond of a kiss and fond of a guinea...
Ce n'est pas d'une guinée, c'est de quelques
pièces d'argent qu'elles ont envie, et qu'elles ont
besoin, les pauvres créatures qui continuent, lorsque
la rue est presque déserte, à se promener deux par
deux, mais d'un pas toujours rapide, sur le trottoir
du Hïgh et celui du Corn. Quelques-unes ont des
faces stupides de femmes abruties par l'ivresse
habituelle. D'autres montrent de tout jeunes vi-
sages d'enfants, délicats et menus, avec des traits
finement, ingénument gracieux. En ai-je assez vu
de ces vendeuses de plaisir errer dans Paris et dans
Londres, par les nuits d'étoiles ou de brouillard,
de clair de lune ou de pluie battante? En ai-je
assez vu me sourire avec leur bouche trop rouge et
me regarder avec leurs yeux passés au noir? En
SENSATIONS D'OXFORD aaj
ai-je assez vu? Et encore aujourd'hui j'éprouve à
ces rencontres une même impression d'indicible mé-
lancolie, et le sentiment de la brutalité de la vie
sociale est aussi intense qu'à l'époque où j'étais
un très jeune homme, persuadé que le Bien est ?a
loi de ce monde! Je n'ignore pas que pour la
plupart ces filles ne sont pas malheureuses. Je sais
qu'elles finissent par pratiquer leur métier comme
l'ouvrier le sien, machinalement. Même dans la
petite ville anglaise, plusieurs sont des enfants
d'honnêtes familles qui gagnent ainsi, à l'insu de
leurs parents, de quoi satisfaire leurs fantaisies.
Et quelles fantaisies ! Elles ont de petites salles
réservées, dans de certains bars, où elles s'assoient
sur un banc de bois, et par un guichet le maître
de l'endroit leur sert de larges verres d'eau-de-vie...
N'importe, devant les plus avilies comme devant
les plus gracieuses, une pitié invincible domine.
Les larmes qu'elles devraient verser sur elles-
mêmes montent au bord des paupières du passant
qui songe que ces femmes ont été d'innocentes, de
jolies enfants, avec de beaux regards clairs et
transparents comme leurs âmes d'alors. De cette
pitié au rêve du rachat par l'amour, il y a tout
juste l'épaisseur d'un des cheveux de ces pauvres
filles. Les attendrissements de cet ordre touchent
de si près à la niaiserie!... Sois paresseuse, Jenny,
sois langoureuse et sois rieuse. La race des dupes
n'est pas encore près de s'en aller de ce monde...
834 ÉTUDES ET PORTRAITS
XI
Etre dnpé, d'ailleurs, cela est bientôt St, mais
est-on jamais dupe d'éprouver un sentiment? Et cç
sentiment fût-il le plus déraisonnable du monde,
est-on dupe encore d'en faire la^ règle de ses
actions et de vivre commue on pense?.,. Continuant
ma promenade le long de la rue solitaire et creu-
sant ce problème qui reste celui de toute mora-
lité, je passe devant la ligne imposante des bâti-
ments à^University collège, et l'image me revient
du grand poète qui étudia dans ce collège durant
sa première jeunesse et qui en fut renvoyé pour
avoir précisément obéi à la sincérité de son cœur
et traduit ses opinions religieuses dans tme bro-
chure publique. Noble et infortuné Shelley ! Jus-
qu'à la fin de sa vie, il fut dominé, lui, p"àr ce
besoin de mettre sa vie extérieure en rapport avec
sa vie intérieure. « Il me semble, » écrivait-il à
Horace Smith, un mois avant de mourir, « que les
choses de ce monde en sont arrivées à une crise qui
exige que tout homme proclame ses sentiments
sur l'impuissance des systèmes religieux et poli-
tiques à guider l'humanité. Quelle que soit la Vérité,
voyons-la...» Et il ajoute avec mélancolie : «Si
chacun disait tout haut ce qu'il pense tout bas, ce
monde social ne subsisterait pas un jour. Mais
SENSATIONS D'OXFORD 225
IcMiS, plus OU moins, s'asservissent au milieu qui
les enveloppe, et ils nourrissent le mal sur lequel
ils se lamentent par le flot continu de leur hypo-
crisie...» C'est en vertu de cette doctrine que
Shelley, encore élève à Oxford, imprima un écrit
sur la Nécessité de l'Athéisme, à la suite duquel il
dut quitter son collège. C'était en 18 12. Le poète
avait vingt ans à peine. Il devait mourir dix ans
plus tard, emporté dans une tempête, après avoir
mené la vie la plus romanesque et la plus
errante (i), et comme on sait, quelques-uns de ses
amis, parmi lesquels lord Byron, brûlèrent son
©orps sur un rivage désert d'Italie.
Le squelette était invisible
Aux temps heureux de l'art païen,
a écrit Gautier. Ce grand adorateur de la nature
qui fut Shelley eut donc les funérailles qu'il eût
souhaitées, celles d'un contemporain du tendre Vir-
gile. Les hasards ont parfois de ces complaisances
posthumes qui semblent une dernière ironie de
l'ironique et mauvaise nature.
J'ai visité, l'autre jour, les deux chambres au pre-
mier étage de ce collège, occupées autrefois par
le poète. Elles ressemblent aujourd'hui à toutes
(i) Le lecteur trouvera dans la seconde partie de la prennière
série des Etudes et Portraits, et en tête des notes d'Ei,thétique,
«n dialogue, intitulé Science et Poésie, où se trouvent marqués
d'autres traits de cette étrange figure d'un grand artiste. Ce ne
sont que des profils perdus et qui se ressemblent. Mais c'est tout
un livre qu'il faudrait pour que l'Homme se dressât en pied,
Shelley étant probablement, avec Heine et Musset, un des trois
grands lyriques du siècle.
** 15
?.?(? ÉTUDES ET PORTRAITS
Içs pièces où habitent des étudiants d'Oxford. De
son temps, s'il faut en croire les souvenirs d'un de
ses amis, c'était par terre et sur les meubles un
bizarre désordre d'objets disparates. «Il y avait
là des livres, des bottes, des instruments de phy-
sique, des vêtements, des pistolets, du linge, de la
vaisselle, des sacs, des malles, un microscope so-
laire, une machine électrique, sur les tables et les
tapis toutes sortes de taches de brûlures d'acides... »
Shelley, à cette époque, se trouvait hanté par les
utopies révolutionnaires et par les curiosités scien-
tifiques. Cette âme éprise d'Absolu était dominée
par les plus impérieux besoins de l'Idéalisme pur.
Pour Shelley, comme pour Spinoza, comme pour
Hegel, il n'y eut jamais de différence entre l'Idée
et le Fait, entre l'Esprit et la Réalité. N'y a-t-il
pas, en effet, une étroite communion entre la pensée
et la nature? N'est-ce pas une même puissance qui,
soutenant et notre personne et les choses, se ma-
nifeste chez nous par la réflexion, en dehors de
nous par les formes? Comprendrions-nous même
le plus petit détail et le plus fragmentaire de ce
qui nous enveloppe, si les lois de notre raison
n'étaient pas du même ordre que les lois de l'exis-
tence? Appliquée à la politique, cette conception
de l'identité de l'Idéal et du Réel conduisit Shelley
à la révolte contre la société établie. Il aperçut
distinctement la justice et il n'eut pas de peine à
comprendre que l'organisation de notre vieille
Europe est fondée sur des injustices séculaires.
Appliquée à la conduite privée, cette même concep-
SENSATIONS D'OXFORD 227
tion le précipita dans le malheur. «Je tombe sur
les épines de la vie, je saigne, » s'écrie-t-il dans son
ode magnifique au vent d'ouest : 0/ fall ufon the
ihorns of life! 1 bleed !,..■» En revanche, il dut à
cette intensité de son Idéalisme la beauté suprême
de sa poésie, — beauté si nouvelle et si ravissante
que tout art semble grossier en regard de celui-là,
comme -toute destinée semble calculatrice et mes-
quine en regard de cette vie d'illusions sublimes et
d^ tendresses infinies.
A la première page du recueil des vers de Shelley,
en pourrait écrire cette phrase si souvent citée du
sabtil Amiel : «Un paysage est un état de l'âme.»
L.a magie suprême de cette imagination, c'est qu'^n
crfet tous les objets se spiritualisent pour elle et
s'hunianisent, mais cette spiritualité n'est le résul-
tat ni d'un symbolisme ni d'une comparaison,
Shelley considère qu'il y a entre notre âme et la
rrature, non pas une analogie, mais une identité.
Une pensée diffuse s'agite dans la moindre parcelle
de cet immense univers, et cette pensée n'est pas
différente de notre pensée. Une sensibilité o'oscure
frémit dans ce que nous appelons les choses, et
cette sensibilité ne diffère de la nôtre que par le
dc^gré. Lorsque nous comparons une émotion de
notre cœur à un aspect du monde visible, nous ne
faisons que reconnaître l'unité secrète qui relie les
unes aux autres les diverses manifestations de
la vie universelle. Et cette vision de la sympathie
profonde qui rattache notre personne a la nature
est si précise, si oIj^c' lante, qu'uivoîcntau-ement
228 ÉTUDES ET PORTRAITS
Shelley intervertit l'ordre des comparaisons poéti-
ques et qu'il crée un genre nouveau de métaphores.
Au lieu d'assimiler, comme le veut la tradition, les
impressions de l'homme aux phénomènes de la
vie extérieure, il assimile ces phénomènes aux im-
pressions de l'homme, suivant ainsi la marche même
de la nature, cair l'univers tout entier n'est-il pas
suspendu à notre âme, par laquelle il s'achève et
prend conscience? Shelley dira : « Our boat is
Gslcep in Serchio's stream, — Its saïls are folded
lïke thoughts in a dream... Notre bateau repose
dans le courant du Serchio, — ses voiles sont re-
pliées comme des pensées dans un rêve...» Il dira
encore, parlant des parfums d'une fleur pendant
la nuit, qu'ils défaillent alïke sweet thoughts in a
dream... comme de douces pensées dans un rêve.»
Et cette idée, que la pensée, cachée à l'intérieur de
la nature, ressemble à notre pensée pendant \t
somm.eil, lui est tellement familière, que ce mot de
rêve revient toujours sous sa plume lorsqu'il veut
décrire le monde végétal ou le monde minéral. lî *
dira des roulades du rossignol «qu'elles se mêlent!
aux rêves de la plante sensitive.» Il évoquera dans \
le silence de l'hiver les jours où le printemps'
«souffle dans son clairon sur la terre qui rêve... 9
Et s'adressant à cette terre elle-même, il soupirera :
e.Too happy Earth, over the face shall creep —
tke wa.kenïng vernal airs, until tJiou leaping —
froni unremer/tbered dreav.s... Trop heureuse terre,
sur ta face glisseront — les souffles du printemps
qui t'éveilleront jusqu'à ce que tu sortes — de
SENSATIONS D'OXFORD 339
rêvr.s dont tu ne te souviendras pas...» Après une
lecture prolongée de cette poésie, un déplacement
si'.igiilicr se produit dans la pensée. On cesse
d'apercevoir les hommes et les choses dans leur
caractère individuel. C'est une âme unique qui se
révèle, dont tous ces êtres et toutes ces choses tra-
duisent l'éternelle aspiration. C'est le vaste cœur
de l'univers qui se manifeste, en proie à un infini
désir qu'il ne parviendra jamais à satisfaire. C'est
ce douloureux, cet immense Esprit qui est la
Réalité suprême, et nous ne sommes, nous, que les
ombres d'un songe, dans cette vie où tout n'est
qu'apparence, « where notJiing is, bvt ail things
seern — and we ihe shadows of the dream. »
XII
...Mais voici que le clérical et silencieux Oxford
des jours et des soirs de rêverie s'anime et s'éveille
comme par la vertu d'un sortilège. La fête annuelle
de la Commémoration va commencer, et déjà les
rues paisibles sont remplies d'une foule bariolée.
C'est l'époque où les familles des étudiants vien-
nent leur rendre visite et assister aux réjouissances
universitaires, lesquelles se composent surtout de
quelques grands bals donnés dans deux ou trois
collèges. Sur les trottoirs du Hïgh et du Corn,
c'est un passage continu de jeunes filles, sœurs ou
cousines d'un des sotts-gradués^ avec cette bigar-
230 ÉTUDES ET PORTRAITS
rure de toilettes essentielle à toute réunion de
femmes anglaises. A l'approche de la nuit, ces
rues s'illuminent. Des fusées partent sous les pieds
des promeneurs. Des drapeaux ondoient à toutes
les fenêtres. Des lampions dessinent sur le fron-
ton des maisons les initiales de la reine : Victo/ia
Regina : V... R... et aux portes des hôtels les en-
fants se pressent pour voir monter dans le lan-
dau de louage quelques jeunes femmes en toilettes
de soirée...
Entre tous les divertissements officiels de cette
semaine de liesse, deux m'ont frappé comme plus
particulièrement anglais. Ils suffiraient seuls à mar-
quer les traits les plus saillants de l'éducation
d'Oxford, oii le goût de l'athlétisme se mélange
au goût des lettres classiques et le culte de la tra-
dition aux habitudes de la plus large indépen-
dance. C'est d'abord le défilé des barques des col-
lèges, dans l'ordre où elles ont été placées aux der-
nières courses. Ulsis coule dans son paysage de
prairies, avec de molles collines vertes dans le
fond, et, pour faire l'autre fond, c'est le gracieux
déchiquetage des constructions de la ville go-
thique. Sur chacune des deux rives du fleuve une
foule énorme est tassée. Les pontons des collèges
amarrés le long de la berge regorgent de monde.
Tous les pères, toutes les mères et toutes les sœurs
des étudiants, — my people, comme ils disent, —
garnissent les terrasses de ces pontons, hissés sur
des chaises ou des bancs. D'autres personnes, pour
mieux voir, sont assises dans de petits bateaux. Un
SENSATIONS D'OXFORD 231
orchestre caché sous les arbres du jardin de Christ
Church joue des airs à la mode, avec force ron-
Hements de cuivre, et par-dessus cette rivière, ce
fourmillement de têtes, ces arbres et cet horizon,
chatoie un joli ciel d'été anglais d'une pâleur
bleue et tendre. Les têtes se penchent et les corps.
C'est à qui plongera de l'œil au loin sur le fleuve
pour voir les barques arriver d'Ifîîey, d'où elles ont
dû partir il y a un quart d'heure... La première
approche enfin, garnie de ses huit rameurs et de
son pilote. Des acclamations l'accueillent. Elle fait
halte devant le ponton où se trouvent les représen-
tants de l'Université. Les huit rameurs se dressent,
lèvent leurs rames toutes droites, poussent trois hur-
rahs, se rassoient et passent. C'est le tour ensuite de .
la seconde barque et ainsi à la file. Le costume des ra-
meurs varie suivant les collèges. Ceux de Magda-
letv sont en rose, ceux de Brasenose, en noir avec
une écharpe jaune, d'autres en bleu et en blanc. Il
y a des barques où les rameurs sont coiffés d'une
casquette de la nuance de leur costume. D'autres
ont un chapeau de paille rond avec un ruban mul-
ticolore. C'est une merveille de voir avec quelle
perfection les huit avirons marchent ensemble. Ou
devine, à cela seul, les longues journées d'entraî-
nement, avec un mélange savant de nourriture ré-
duite à son mïnhnuni et d'exercice progressif. Par
un caprice qui ne peut venir qu'à des familiers de
la rivière depuis des années, quelques équipages
s'amusent à faire chavirer leur barque, au moment
même du passage devant la tribune des autorité ;.
232 ÉTUDES ET PORTRAITS
Les huit rameurs et celui qui gouverne tombent à
la fois dans l'eau. La barque bascule et montre ?a
coque, puis les neuf têtes des nageurs apparaissent,
riant à la foule qui les applaudit. Ils vont gagner
ainsi le ponton de leur collège, — tandis que leur
bateau continue de flotter sur le fleuve. Il sera
recueilli quand la foule se sera dispersée à travei*
les prés de Christ Ckurch, sur lesquels, à la tombée
de la nuit, passent des sonneries de cloches fine-
ment argentines... Il y a tant de piété an-
cienne dans les voix de ces cloches! C'est uno
vibration, émue et douce, de l'atmosphère, après
les cris de l'enthousiasme qu'ont jetés les specta-
teurs au défilé des barques. Et dans le ciel qui m
brouille un croissant de lune se lève, mystérieuse-
ment mouillé et voilé, une lune en deuil, mais d'ua
deuil si tendre!... Après dix voyages en pays an-
glais, mes yeux ne sont pas blasés sur cette nature
si aisément vaporeuse et fondue, où la féerie de la
brume est toujours là pour corriger le positivisme
de la vie pratique, nature dans laquelle oh peut,
au sortir d'un spectacle de force physique, voir ua
clair de lune tel que celui-ci, caressant et incertain
comme un souvenir. Cette première cérémonie nau-
tique est pour les athlètes. La cérémonie à laquelle
j'assistai le surlendemain dans le Sheldonian
théâtre est toute en l'honneur des humanistes. L'a&^
pect extérieur de ce bâtiment en rotonde est renda
singulier par une rangée demi-circulaire de bustes
colossaux, — sortes de caricatures de pierre dont
on a tour à tour prétendu qu'elles représentaient
SENSATIONS D'OXFORD §33
les Césars et les Sages de la Grèce. A l'intérieur,
une galerie se développe qui contourne un parterre
où l'on doit se tenir debout. Une estrade est amé-
nagée à l'extrémité de ce parterre. Deux tribunes
analogues aux chaires d'une église surplombent et
sont destinées à servir de lieu de récitation. Vers
onze heures du matin, le parterre et les galeries
sont envahis par la foule. L'estrade seule est
encore vide. Là doivent prendre place les femme»
des dignitaires d'Oxford et leurs invités, tandis
que des fauteuils aménagés sur le devant attendent
le vice-chancelier et ses assesseurs. L'habitude veut
que les étudiants, disséminés dans les parties su-
périeures de la galerie, lancent des exclamations
de toutes sortes à propos du moindre incident.
Une dame vêtue d'uue toilette jaune se présente
pour monter à l'estrade. « Trois encouragements
pour la dame en jaune, j> crie une voix, et trois
hurrahs suivent, lancés par des centaines de poi-
trines. « Trois encouragements pour la belle-soeur
du veuf...,» crie une autre voix, faisant allusion à
un projet de loi déposé à la Chambre à cette fin
que le mariage soit permis entre un homme resté
veuf et la sœur de sa femme morte. Et trois hur-
rahs s'élèvent de nouveau, a Trois encouragements
pour le docteur N...» Ce bon docteur est un vieil-
lard qui garde parfois trop longtemps les jour-
naux au cercle de l'Union et que les étudiants
accusent de sommeiller au lieu de lire. Il est sur
l'estrade en tenue de professeur; ce qui n'empê-
chera pas que, de quart d'heure en quart d'heur^
234 ÉTUDES ET PORTRAITS
et tout le temps que durera la cérémonie, une
voix ne s'élève jetant cette exclamation : «Le doc-
teur N... dort de nouveau... » C'est ainsi un roule-
ment continu de clameurs et de brocards jusqu'à
ce que l'orgue attaque le Good save the Qneen^ et
que dés huissiers avec leurs masses d'argent fassent
écarter la foule pour livrer passage au vice-
chancelier en grand costume et à son cortège. Les
hurrahs ne s'interrompent pas pour cela, mais ils
ont un objet précis, et les figurants de ce cor-
tège sont ainsi acclcimés tour à tour, tandis que du
haut de sa place de président le vice-chancelier
commence un discours en latin. Des commentaires
accompagnent sans cesse sa voix, partis des quatre
coins de la salle et soulevant des tempêtes de rire
dans l'assemblée. On dirait d'un meeting poli-
tique, sauf qu'une cordialité heureuse est comme
répandue dans l'air. Ni le vice-chancelier ne songe
à se fâcher contre les interrupteurs, ni ces derniers à
lui être désagréables. N'est-ce pas un trait bien
national que cette union de respect foncier des au-
torités établies et de l'absolue indépendance des
faits et gestes des individus?
Le discours du vice-chancelier est fini. Voici le
moment de recevoir les étrangers de distinction
auxquels l'Université confère cette année le rang
de docteur honoraire. C'est sans doute des céré-
monies de cet ordre que Molière raillait dans sa
réception fantaisiste du Malade imaginaire. Les
futurs docteurs sont amenés jusqu'au pied de l'es-
trade. Ils ont sur le dos la toge noire avec l'épau-
SENSATIONS D'OXFORD 235
lette de soie rouge. Un introducteur prononce leur
éloge erî latin et conclut que le candidat doit être
admis à la dignité de docteur, hoîvoris causa. Le
vice-chancelier prononce alors une sorte de dïgnus
est intrare qui se termine par un honoris causa que
la salle entière répète, et le nouveau membre de
l'Université va s'asseoir sur un banc réservé à zçi
effet, tandis que, s'il faut en croire une clameui?
venue du fond du théâtre : «Le docteur N... dort
de nouveau...» Et déjà une voix forte et grave ré-
sonne ; c'est celle de \ orateur public^ lequel, du
haut d'une tribune, prononce en latin l'éloge fu-
nèbre- des membres des collèges morts dans l'année.
Il n'est pas plus tôt descendu que deux lauréats
lui succèdent, qui viennent lire chacun quelques
pages d'un essai couronné à l'un des concours. Un
de ces essais a pour matière « la vie des Universités
au moyen âge,» l'autre «le commerce maritime de
l'Angleterre». Cette fois les clameurs redoublent
et la voix des lauréats est souvent couverte. Si le
docteur N... sommeille de nouveau, comme le
prétendent encore quelques mauvais plaisants,
c'est qu'il est sourd. Une pluie de flèches de papier
tombe des hauteurs. La violente jovialité physiqu?.
se fait jour librement, tandis que d'autres lauréats
récitent des pièces de vers grecs, de vers latins et
de vers anglais. — Le vice-chancelier se lève à la
fin. L'orgue joue à nouveau le God save the Queen
et la foule se disperse, regardée sous le péristyle
par les bustes gigantesques dont les nez intermi-
nables, les mentons baroques, les barbes comiques
236 ÉTUDES ET PORTRAITS
ont vu depuis des années tant d'étudiants passer
et tant de maîtres. Il en fut d'iliustres, il en fut
d'obscurs, — et les bustes sourient toujours.
XIII
... Et ainsi s'en allaient les jours, entre des lec-
tures et des observations^ entre des pensées et des
promenades. Ainsi s'en allaient les jours, et je
t'écrivais, ami, un peu au hasard, ces notes telles
quelles. Je n'ai pas eu, en les rédigeant, la préten-
tion de te tracer de la vieille ville d'université
anglaise une peinture documentaire, comme on dit
aujourd'hui. Le charme des endroits comme
Oxford, oh le passé s'unit si étroitement au présent
et qui sont à la fois très traditionnels et très vi-
vants, est de fournir matière à des réflexions de
l'ordre le plus divers. Chaque espèce d'hommes y
peut rencontrer de quoi nourrir ses idées favorite».
Un politique étudiera ici sur place la valeur du
procédé qui consiste à élever ensemble les jeunea
gens destinés à composer le personnel dirigeant
de la nation, comme membres du clergé et comme
membres de l'aristocratie laïque. Un curieux d'ar-
chitecture trouvera dans le détail de ces construc-
tions d'époques si différentes, qui sont les collèges
et les chapelles, un objet de contemplations indé-
finies. Un am-ateur de pédagogie vérifiera ses théo-
ries sur le deo-ré de bienfaisance des études clas-
SENSATIONS D'OXFORD 337
tiques et sur les avantages ou les inconvénients
d'un développement parallèle entre les forces de
l'esprit et celles du corps. Il m'a semblé qu'en
dehors de ces analyses spéciales, il était curieux
de noter quelles sensations flottent pour un lettré
français dans l'atmosphère de cette ville de litté-
rature, où chaque pierre parle des choses de l'esprit
et du travail des générations mortes... Maintenant
les étudiants sont dispersés, les collèges sont vides.
A peine si de place en place on rencontre dans
ks rues quelque fellow retardataire qui n'est pas
encore parti pour la campagne. La semaine de la
Commémoration une fois close, c'est vacance jus-
qu'à l'automne. Je vais, moi aussi, quitter le tran-
quille séjour oti j'ai passé deux mois comme dans
un songe, grâce à l'influence apaisante de ces an-
tiques cloîtres, de ces verts jardins, de cet horizon
docte et charmant, — et longtemps je suivrai du
regard, à la portière du wagon, les édifices et les
maisons d'Oxford, paradis d'étude habité si peu
de temps! Et je me rappellerai les vers du Pen-
seroso, de Milton, qu'un de mes aimables hôtes
d'Oxford me citait souvent : «.But let my due feet
never fail, — ta walk the studïoiis cloisters pale...
Puissent mes pas errer toujours le long des cloîtres
d'étude,» disait le grand puritain. Chimérique
souhait, car il me faut rentrer dans le remuant et
dur Paris. Mais si l'on ne vivait d'ordinaire dans
ce mouvement et cette dureté, comprendrait-on les
délices de ces cloîtres et de ces jardins?...
Mai-juin 1883.
V
LETTRES DE LONDRES
A Monsieur Georges Fatïnoty
Directeur du a ] oiirnal des Débats. »
Vous m'avez demandé, mon cher Directeur, au
rp. ornent où j'ai quitté Paris, de vous adresser quel-
ques notes sur mon voyage en Angleterre. Vous
■l'indiquiez, avec bien de la justesse, l'intérêt pro-
tigieux que présente à l'observateur la transforma-
tion actuelle des mœurs dans ce pays où le décor
d'un passé grandiose demeure debout, tandis que
ia démocratie y fait sa triste besogne, comme dans
j Europe entière. Et vraim-ent il y aurait lieu
d'écrire, non pas de courts articles, aussitôt dis-
parus que publiés, mais un grand livre de philo-
sophie sociale sur cette Grande-Bretagne de l'été
de 1884, où un vieillard de soixante-quinze ans pré-
side un cabinet de réformes, où des orateurs célèbres
traitent tout haut la Chambre des Lords d'oligar-
chie sans patriotisme, où des milliers et des milliers
LETTRES DE LONDRES 239
de manifestants réclament l'extension du droit de
suffrage, où l'Irlande obtient pleine justice, pendant
que cette même oligarchie a pour défenseur des
hommes du talent de lord Salisbury et de lord
Randolph Churchill, que d'autres milliers de ma-
nifestants acclament ces chefs du torysme avec
enthousiasme et que l'accomplissement régulier dés
formalités séculaires se continue dans sa pompe.
Quel sera le lendemain de cette Angleterre d'au-
jourd'hui, si mêlée d'éléments contradictoires, si
prospère à la fois et si anxieuse, si habile à la vie
pratique et si préoccupée de ne pas se soumettre
au bas empirisme des politiciens sans idéal, si tra-
ditionnelle par tant de ses côtés, si voisine d'une
distribution entièrement nouvelle de ses partis?...
Un simple homme de lettres n'a pas qualité pour
répondre à des questions de cet ordre. Il ne peut
que les indiquer, afin d'évoquer comme un fond
large et mystérieux derrière ses légers croquis de
mœurs. Tenir un exact journal de ses impressions-
petites et grandes, dessiner au passage quelques
scènes pittoresques, caractériser les tendances qu'il
croit apercevoir dans l'art et dans la vie, vérifier
sur lui-même les idées de ceux qui l'ont précédé
dans son voyage, et parfois les corriger, c'est là
toute sa tâche et de plus compétents concluront
pour lui. Je tenais à vous dire cela, mon cher Di-
recteur, à vous et aux lecteurs du Journal des Dé-
bats, pour mieux préciser l'humble portée de ces
notes dont le principal mérite est de venir d'un
écrivain passionnément épris de son sujet. A dix
t40 ÉTUDES ET PORTRAITS
repnses, j'ai séjourné outre-Manche, et je ne suis
pas encore blasé sur le plaisir que procure aux
anglomanes la vision d'une petite ville de Kent ou
du Sussex, avec ses maisons basses, garnies de
fenêtres en saillie, avec ses pelouses sur les-
quelles des raies blanches marquent les places
des joueurs de tennis. Est-ce aux charmes d'une
hospitalité incomparable, est-ce à de secrètes affi-
nités que je dois d'avoir pris, moi aussi, ce goût
extrême de la vie anglaise? Mais pour qui veut
essayer de voir clair dans les moeurs d'un peuple
étranger, le mieux n'est-il pas de s'abandormer à
l'attrait de ces mœurs ? .Saurait-on jamais trop
aimer ce que l'on veut comprendre un peu?
i
DANS HYDE-PARK
... Six heures du soir, en juillet, c'est le meilleur
instant pour venir dans le parc à la mode. Il fait
un joli ciel anglais, tout bleu et clair, mais comme
ouaté d'une brume vague. Il faut renoncer à rendre
avec des mots la douceur molle et fondue de ce
jour qui velouté les massifs des arbres, opalise
les eaux et noie la ligne de l'horizon dans une va-
peur de rêve. Il y aura demain un meeting contre
la Chambre des Lords dans ce Hyde-Park douce-
ment éclairé, à travers ce brouillard bleuâtre, par
la lumière du soleil tom.bant; mais, que la procès-
LETTRES DE LONDRES 241
sion politique dirigée contre les pairs compte
•20,000, 50,000, 200,000 citoyens, il n'y a pas dans
Londres entier une seule personne qui soit inquiète
sur l'issue immédiate de cette démonstration, et
comme la «Saison» n'est pas encore finie, comme
l'air est tiède et frais tout ensemble, pourquoi les
voitures ne rouleraient-elles pas paisiblement entre
Y Albert-Gaie et l'entrée de Kensington, sur le sable
de cette allée, que pas un fiacre ne déshonore?
Pourquoi les cavaliers ne galoperaient-ils pas le
long de la Serpentine, accompagnant des amazones
dont beaucoup portent sur leurs cheveux massés un
petit chapeau rond ? Et pourquoi ïes simples spec-
tateurs ne viendraient-ils pas, comme d'habitude,
s'asseoir sur une des chaises disposées le long du
gazon? Les chevaux piaffent, les devises anciennes
décorent les portières blasonnées, les cochers, dont
plusieurs sont en grande livrée et en perruque
poudrée, se tiennent droits sur les sièges à côté des
e tigres» minuscules, et à quelques centaines de
pas dans l'intérieur du parc, des hommes en hail-
lons sont couchés sur l'herbe. C'est un des coins
du monde où doit le plus souffrir un partisan de
l'égalité, tandis que tout y réjouit im cœur atteint
de snobisme. — Quel autre mot employer pour
définir cette naïve maladie de la vanité qui se dé-
veloppe surtout ici et qui consiste dans un culte
superstitieux pour toute supériorité sociale, de
naissance, de fortune ou de renommée ? — Le
voyageur désintéressé trouve à ce coup d'oeil un
double plaisir : d'abord, quelques-uns des visages
** 16
242 ÉTUDES ET PORTRAITS
de femmes qui passent et repassent dans la gra-"
cieuse lumière sont d'un charme unique, puis, des
réflexions de tous ordres sur la physiologie de la
classe riche ne sont-elles pas suggérées par ce spec-
tacle? Or, pour juger de la valeur animale, si l'on
peut dire, d'une société, n'en faut-il pas surprendre
ainsi les représentants au cours d'une de leurs dis-
tractions coutumières? Une rue, c'est le raccourci
de toute une ville. Deux mille promeneurs dans
une allée, c'est le raccourci de tout un monde.
En dépit des pronostics pessimistes, il n'offre
aucun signé d'une décadence prochaine, ce grand
monde anglais, du moins jugé ainsi, au hasard
des yeux. L'impression totale qui se dégage du
défilé des promeneuses et des promeneurs, est, au
contraire, celle d'une race très solide et très bien
portante. C'est par la santé presque athlétique et
intacte que se distinguent ces femmes élégantes
qui, étendues sur les coussins de leur calèche, qui,
assises sur la selle de leur monture, qui, suivant à
pied la contre-allée, vont et viennent dans leurs
toilettes de cheval, ou dans celles de ville, volon-
tiers intenses de couleur. Pour qui les regarde seu-
lement à la tête, cette santé n'est pas aussitôt per-
ceptible. Il est rare qu'une Anglaise, lorsqu'elle
est jolie, n'ait pas jians les yeux cette candeur
grave, sur les lèvres ce pli sérieux, sur le front ce
vague songe, et dans la ligne du menton cette
volonté, qui disent une certaine profondeur de la
vie morale, difficilement compatible, d'après nos
/préjugés, avec l'allégresse physique. Devant ces
LETTRES DE LONDRES 243
physionomies d'une idéalité de Keepsake, on songe
plutôt à des êtres frêles, l'on se souvient de l'Imo-
i;ène de Shakespeare, de la dame que Shelley
évoque dans ce jardin où palpite la plante sensi-
tive, de la Mariana de Tennyson, qui, seule «dans
la ferme entourée de fossés», soupire : «Ma vie est
triste, il ne vient pas,» dit-elle, — et encore : «Je
suis fatiguée, fatiguée. — Ah! que je voudrais
être m^orte (i).» On imagine, derrière ces prunelles,
des sensibilités douloureuses, semblables à celles
de la jeune fille que ce même Tennyson décrit
dans sa Princesse^ versant en présence d'un paysage
d'automne des laxmes sans motif, des larmes «pro-
fondes comme l'amour — profondes comme le
premier amour et farouches comme tout regret. —
Oh! la mort dans la vie! Les jours qui ne sont
plus... (2). » On dirait que par une mystérieuse
analogie, les grands poètes dessinent leurs vers à
la ressemblance des yeux des femmes de leur
pays... Mais après avoir goûté le charme presque
immatériel de ces profils et de ces sourires, on
regarde mieux et l'on s'aperçoit que ces têtes
suaves reposent sur des corps d'une évidente ro-
bustesse. Les épaules souvent trop larges, les
pieds longs comme œux d'un jeune homme, les
(i) She only said : « My life îs dreaiy
He cometh not, » she said;
She said : m I am aweary, aweary
I vould that I were dead. i>
(a) ... — deep as love,
Deep as first love, and wild with ail regret;
O Death in Life, the days that are no moret
«44 ÉTUDES ET PORTRAITS
mains d'une énergie masculine, tous les gestes en-
fin et jusqu'à l'assurance de la démarche bien
soutenue par la bottine à talon plat, révèlent chez
ces femmes au visage rêveur le continuel exercice,
les longues excursions dans la campagne, le mou-
vement de la raquette au jeu du lawn-iennis. De-
main, sans doute, cette jeune fille revêtira la robe
de flanelle, passera des souliers à semelle de caout-
chouc, et renverra la balle sur la pelouse de quel-
que jardin entouré de grands arbres. Au lieu
de se perdre dans ses imaginations souffrantes,
comme Mariana ou Imogène, elle se mariera, et,
si elle est mère, ses enfants seront de jeunes
athlètes, semblables à ceux que je voyais l'an der-
nier, à Oxford, manœuvrer les canots sur l'Isis
ou nager dans le Cherwell. Quel peuple a su de-
puis la Grèce réaliser mieux que celui-ci l'équi-
libre heureux de l'âme et du corps?
Oui, ce sont les jeunes athlètes d'Oxford, ces
«chrétiens musclés», comme les appelle xm grand
essayiste, qui me reviennent en mémoire devant les
cavaliers de Hyde-Park. Je les admirais, eux, les
élèves des vieux collèges, d'associer les supériorités
de rénergie physique aux supériorités du dévelop-
pement intellectuel. Il faut bien constater que, pa-
reillement, les oisifs de la grande vie peuvent re-
vendiquer avec la suprématie de l'élégance celle
de la force corporelle. Le secret de la durée de la
haute société anglaise ne réside-t-il pas en ce
point surtout que la richesse est ici un instrum-ent
d'amélioration de la race et non pas, comme trop
LETTRES DE LONDRES 24$
souvent chez nous, de destruction? Hyde-Park est,
en ce moment de l'année et de la journée, peuplé
de mashers, terme intraduisible qui vient du verbe
to mash, «écraser» et par lequel l'argot mondain de
ces tout derniers temps désigne ceux qui se sont
tour à tour appelés chez nous des noms trop signi-
ficatifs de petits crevés et de gommeux. Mais que
le ynasher de Piccadilly reproduit donc peu le
type étriqué de son confrère des Champs-Elysées!
Sa construction de corps, d'ordinaire massive, son
teint coloré, l'ampleur de son être, témoignent
de la vie au grand air. Le masher est accoutumé
de chasser au renard, — on sait, du reste, que cette
chasse fait le fond de l'existence pour la gentry
anglaise, — de tirer en Ecosse le daim et le grouse,
de monter en yacht, de jouer à tous les jeux vio-
lents qui se résument sous le nom de sport. Entre
l'homme du peuple et le cavalier à 1-a mode, s'il
devait y avoir une bataille à coups de poing, je ne
parierais pas pour le second. De fait, des tempéra-
ments fortifiés par le constant entraînement d'une
gymnastique violente peuvent seuls résister à ce
qu'on appelle ici «les plaisirs de la Saison». Il s«
fait, durant près de trois mois, une si exorbitante
et si quotidienne dépense de force que beaucoup
soupirent après la fin de cette époque de fêtes
comme les écoliers après les vacances. Mais le
masher se doit à sa mission. Il est un des dix
mille d'en haut, des u-pper ten thonsands, comme
on dit encore en Angleterre, et il le prouve en suf-
fisant à toutes les exigences du rôle.
846 ÉTUDES ET PORTRAITS
Tous les jours, en effet, l'homme à la mode a été
sous les armes depuis que la Saison a commencé.
Il a pris tous les jours son lunch au dehors, c'est-
à-dire qu'il a fait un second repas à la fourchette,
après le premier, et, dans l'entre- deux, il a sans
doute monté un cheval. Entre le lunch et le dîner,
il a dû assister à quelque partie, c'est-à-dire le plus
souvent se rendre à la campagne, soit trois quarts
d'heure de chemin de fer pour aller et autant pour
revenir, à moins qu'il n'ait fait quelques visites, et
avec l'extension démesurée du Londres d'aujour-
d'hui, quatre visites dans un après-midi, mises
bout à bout, font un voyage. Tout à l'heure
l'homme à la mode ira dîner. Il est entendu que
ce dîner est un dîner en ville. Les invitations se
lancent trois, quatre, cinq semaines à l'avance, et
l'homme à la mode est prié ainsi, tant à Londres
que hors de Londres, pour une période qu'il n'ose-
rait mesurer, s'il n'avait un estomac d'airain,
comme les entrailles du Scoliaste de la tradition
grecque. Après le dîner, le théâtre; après le théâtre,
le bal; après le bal, le souper, souvent le jeu, sans
compter le reste, et le masher n'est pas yaincu. Que
dis- je, il est innombrable autant qu'invincible. Ce
qui le distingue de l'ancien dandy, c'est que ce
dernier était solitaire. L'élégance de Brummel
n'était pas celle de Byron, qui n'était pas celle que
pratiqua plus tard le spirituel comte d'Orsay, —
lequel se battit, prétend-on, en duel pour la sainte
Vierge, contre un impie qui s'était permis de mal
[)arler d'elle. «Je ne saurais souffrir,» dit d'Orsay*
LETTRES DE LONDRES 247
«qu'on imncme à une femme devant moi.» La
marque propR de l'élégance, telle qu'elle se pra-
tique aujourd'hui à Londres, réside dans une cor-
rection poussée jusqu'à la plus complète unifor
mité. Mais il est vraiment prodigieux de constater
le niDmbre de personnes qui se soumettent à cette
discipline de la vie mondaine. Le gentleman est
ici légion. Entre sept heures et demie et huit
heures, lorsque ce parc se videra de ses promeneurs,
ce sera d'un bout à l'autre du quartier riche, entre
Régentas Street et Kensïtigton^ le plus étonnant
déiilé de légères voitures à deux roues, emportant,
avec leurs cochers juchés haut par derrière, un
peuple d'hommes en costume de soirée. Ce ne seront
que plastrons de chemises tendus comme des cui-
rasses, cols droits et roides, luisants comme de la
porcelaine, nœuds de cravate ayant la rigidité du
marbre, chapeaux noirs lustrés comme du métal,
boutonnières fleuries de bouquets blancs où ver-
doiera un brin de fougère. De ces habitudes ri-
goureuses de tenue, le satirique peut sourire; le
moraliste, lui, ne saurait les négliger sous peine de
méconnaître un signe, frivole si l'on veut, mais
bien caractéristique de la grande vertu anglaise :
cette capacité d'exiger beaucoup de soi-même, qui
fait qu'un gentleman, ici, vit et meurt en tenue,
comme un soldat. Qui peut dire que l'étiquette
n'est pas une arme comme une autre dans le conflit
entre les classes? Ainsi l'ont pensé Louis XIV et
l'Empereur, lesquels s'entendaient pourtant à gou-
verner les hommes... Et, de fait, comment se
348 ÉTUDES ET PORTRAITS
croirait-fl l'égal d'un gentleman de cette perfection
de mise, le malheureux qui demain matin, couvert
d'indescriptibles débris de vêtements, poussera la
boue avec un balai sur les pavés en bois de Picca-
dilly et sous un ciel couvert de bitume ? N'en ai-je
pas vu un l'autre jour, qui avait sur ses épaules,
en guise de manteau, comme le personnage de
Charles Dickens, une pièce de toile d'emballage
oii se lisait un fragment d'adresse d'un magasin
de nouveautés ? Et ce n'était pas une réclame !
II
COMÉDIE DE SOCIÉTÉ
... Il est une heure de l'après-midi, et sur Londres
pèse un ciel de menace, chargé de nuages bas vers
lesquels montent de noires fumées. Pleuvra-t-il ou
non d'ici à ce soir? C'est une question que se pose
rarement un habitant de la ville anglaise. La vie
n'est-elîe pas organisée ici de manière à ne jamais
compter avec cette pluie toujours attendue? Au-
jourd'hui pourtant beaucoup de personnes auront
regardé cet horizon brouillé avec inquiétude, et
le baromètre avec angoisse. Il s'agit de savoir s'il
sera domie suite à une représentation des «Scènes
dans la forêt » du Comme il vous flaira, de
Shakespeare. Songez-y donc, la troupe se compose
en partie d acLeurs et d'actrices du plus grand
monde. Le nom d'une lady inscrite au livre d'oc
LETTRES DE LONDRES 249
de la noblesse britannique brille sur le programme,
et, détail d'un suprême attrait pour un dévot de
Shakespeare, c'est en plein air, sous les arbres d'un
yieux parc, que la comédie doit être jouée, avec le
décor le plus réel qu'ait jamais pu souhaiter le
plus fanatique amateur de la précision dans la
mise en scène. Oui, mais la dernière ligne de la
lettre d'invitation contient ces deux mots redou-
tables : ^.Weather permiiting... Si le temps le
permet.» De ce côté-ci de la Manche et même au
mois de juillet, les gens chagrins prétendent qu'au-
tant vaudrait dire : jamais.
... Il est trois heures et la pluie ne tombe pas
encore. Nous voici rendus à l'endroit fixé pour la
représentation. Il a fallu prendre un cab, puis
monter dans un train, puis derechef dans un lan-
dau. C'est presque le trajet de Paris à Orléans par
voie rapide, et tous ceux qui auront fait cette expé-
dition comptent bien rentrer à Londres ce soir,
assez tôt pour s'habiller et dîner en ville. A des
signes pareils, et on ne les compte pas, se recon-
naît la faculté que l'Anglais possède d'acheter ses
plaisirs par un effort qui, pour un méridional,
gâterait d'avance tout plaisir. Un de mes amis me
raconte qu'ayant, lors de son premier séjour ici,
accepté une invitation à un pique-nique sans de-
mander d'autre renseignement, il dut, pour se
trouver au rendez-vous, voyager une heure et demie
en train express et faire dix milles en voiture...
Qu'importe, puisque nous sommes arrivés dan* le
aso ÉTUDES ET PORTRAITS
parc où se donnera la comédie^ un vaste et pai-
sible parc, planté d'arbres séculaires, et qui fut
jadis la dépendance d'une maison seigneuriale.
Qu'importe surtout, puisque les nuages semblent
moins noirs et moins bas? Sur une pelouse d'un
vert humide et tendre, les groupes s'acheminent
vers une sorte d'enclos de toiles, à l'intérieur du-
quel une estrade est aménagée. Des gradins, garnis
de chaises, descendent en pente douce jusqu'à un
rideau, tendu en ce moment. Un orchestre caché
attaque des airs où le cuivre domine, tandis que
les spectateurs, au nombre d'une centaine environ,
tous appartenant au même monde et formant
comme un salon en plein air, prennent leurs sièges
et échangent des signes de reconnaissance. Le si-
gnal est donné. Le rideau s'abaisse comme à Bay-
reuth et découvre le coin du paysage choisi pour
servir de cadre à la comédie. Des hêtres aux troncs
énormes dressent leurs branches qui mêlent une
verdure plus claire à la noire verdure d'un cyprès.
Par derrière, un étang miroite. Des feuillages jon-
chent le gazon. Une sonnerie de cor éclate^ et le
duc de France apparaît suivi d'Amiens et d'autres
seigneurs « en habits de veneurs », ainsi qu'il est
écrit dans le livre. Nous sommes dans la forêt
d'Arden et au commencement du deuxième acte.
Mais la comédie est si joliment fantasque et si ca-
pricieusement menée que cette suppression du pre-
mier acte, le seul qui ne se passe point dans le
décor d'un bois, se remarque à peine, et le duc
récite les vers célèbres sur le charme de son exil
LETTRES DE LONDRES 25»
dans la solitude : «Allons,» dit-il, «et en chasse,
— et cela m'afflige pourtant que ces pauvres bêtes
tachetées, — les natifs bourgeois de cette cité sau-
vage, — doivent ainsi mourir, dans le domaine
où ils promenaient leur tête branchue, — le flanc
déchiré. . . »
... Oui, la capricieuse, la fantasque comédie! Il
n'en est sans doute aucune à travers laquelle ap-
paraisse mieux l'âmè de Shakespeare, — cette âme
effrénée et maladive, si douloureuse à la fois et
si aérienne, âme étrange où la gaieté confine tou-
jours au rêve et la douceur attendrie à la violenca
Oui, c'est bien ici une imagination de féerie, le
feu d'artifice enivré qu'un poète se tire à lui-même
pour éclairer d'un pétillement de lumière les té-
nèbres de ce dur, de ce rude monde, comme il est
dit dans les vingt derniers vers du Roi Lear et
à!Hamlet (i). Ce sont des personnages de songe
qui vont et qui viennent sous les feuillages de
cette forêt du Nord, où un duc chimérique a trans-
porté sa cour. D'intrigue dramatique, il n'en est
pas trace. Mais demandez-vous à une idylle d'être
construite comme une pièce du Gymnase ou du
Théâtre-Français? Et le Comme il vous flaira n'est
que l'entrelacement de plusieurs idylles d'amour.
Rosalinde, fille du duc exilé, se costume en jeune
garçon et prend le nom de Ganymède. Ainsi dé-
guisée, elle rencontre celui qu'elle aime et dont elle
(i) The rack of this tough world... {King Lear, V, 3.)
And in this harsh world... (Ilamlet, V, 2.)
252 ÉTUDES ET PORTRAITS
est aimée, Orlando. Ce dernier ne la reconnaît pas,
et la spirituelle enfant de lui dire : s Supposez que
je sois votre Rosalinde, et faites-moi la cour.» Et
lui de se prêter à ce jeu si tendre où toutes les
paroles se trouvent être à la fois vraies et fausses,
sincères et menteuses. Sous ce même déguisement,
Rosalinde se fait aimer de la bergère Phebé, qui à
son tour est aimée du berger Corin, tandis que
Célia, la nièce du duc, la propre cousine du faux
Ganymède, est aimée d'Olivier, frère d'Orlando, eV
la paysanne Audrey du bouffon Touchstone. Dans
cet imbroglio sentimental, les mignardises de la
passion la plus compliquée alternent avec les cou-
plets de l'émotion la plus naïve, et des bouffonne-
ries d'une gaieté toute populaire éclatent dans l'in-
tervalle. Des seigneurs entièrement étrangers à l'ac-
tion apparaissent soudain parmi -les clairières, tels
que ce Jacques le Songeur qui se couche au pied
d'un chêne pour gémir sur la mort d'un cerf ou
pour écouter un air de musique. « Je suce la mélan-
colie d'une chanson,» dit-il «comme une belette
suce un œuf. » Deux pages arrivent, chantant
l'amour couronné de primevères, et disant que la
vie passe comme une fleur du printemps t
u How that a life was but a flower
In ihe spring time... »
et tout ce défilé de jeunes femmes et de jeunes
hommes qui vont, caressés par le parfum des roses,
éventés par les feuilles des arbres, enchantés par
le sourire du ciel, s'achève sur un hymne de féli-
LETTRES DE LONDRES 253
cité. Le duc dépossédé reprend ses Etats. Rosalinde
épouse Orlando, Célia devient la femme d'Olivier,
Phebé celle de Corin, Audrey celle de Touschtone,
et Jacques rentre dans la solitude. Leur devinez-
vous à tous un avenir de bonheur ou de malheur?
Comme il vous plaira... Cette comédie cache-t-elle
un symbole ou bien est-ce seulement le rêve amusé
d'une heure? Comme il vous plaira... Y a-t-il de
quoi s'attendrir en écoutant Orlando dire à sa maî-
tresse qu'elle est juste à la taille de son cœur, ou
de quoi sourire en parodiant avec Touchstone ces
madrigaux d'amoureux? Comme il vous plaira!...
Et le tout, en effet, vous plaira jusqu'au ravisse-
ment, pour peu que vous ayez gardé le sens de la
fantaisie tendre et moqueuse, de l'ironie passionnée
et légère, de cette rêverie qui ne sait si elle est gaie
ou triste, magique fleur de l'imagination du Nord,
dont quelques pétales se retrouvent entre les
feuilles des volumes qui contiennent les Reise-
hilder de Heine et les comédies de notre Musset.
... Les acteurs et les actrices jouaient cette pièce
unique, dans ce coin de parc et sous le ciel voilé
de ce tiède après-midi, avec une grâce émue dont
on ne saurait faire un plus bel éloge qu'en disant
qu'elle ne déparait pas le texte divin du poète, et
la compagnie suivait le spectacle avec une atten-
tion sérieuse qui attestait, une fois de plus, la pro-
fondeur à laquelle le génie de Shakespeare a pé-
nétré l'âme anglaise. Mais ce n'est pas seulement
l'âme de sa patrie qui a passé dans cet écrivain
«54 ÉTUDES ET PORTRAITS
sans rival, c'est aussi son paysage, et, si Fon peut
dire, la couleur de ses horizons. Pour ma part,
j étais venu à cette représentation, persuadé que le
réalisme du décor constituait une erreur complète
d'interprétation. N'est-ii pas bien connu que
Shakespeare composait ses drames et ses comédies
pour un théâtre primitif, où les forêts, comme les
armées, étaient figurées par une étiquette sur un
écriteau? Entourer d'un cadre précis un dialogue
écrit pour être prononcé sans le secours d'aucun
artifice de mise en scène, n'était-ce pas aller exac-
tement contre l'intention de l'auteur? L'épreuve ce-
pendant m'a prouvé le contraire, et je m'en suis
expliqué la cause en relisant le Comme il vous
flaira, vers par vers, et constatant qu'en effet toutes
les évocations de nature qui s'y rencontrent s'adap^
tent au paysage anglais avec une exactitude mer-
veilleuse. Il n'est pas une des images du poème qui
n'ait sa correspondance dans la nuance de ce ciel,
dans la verdure de ce gazon, dajis la douceur voi-
lée de ces eaux, et dans la magnificence de ces
arbres. Si l'on écarte de cette forêt d'Arden l'in-
vraisemblable lionne avec laquelle Orlando entre
en lutte, on trouvera que chaque trait de descrip-
tion est copié d'après la réalité même du climat
que le voyageur peut observer ici à chacun de ses
pas. Qui a traversé un seul des grands parcs sei-
gneuriaux, orgueil de la campagne anglaise, sans
y rencontrer des chênes pareils à celui sous lequel
Jacques est étendu : a Un chêne dont les antiques
racine* perçaient la rive — du ruisseau qui mur-
LETTRES DE LONDRES 255
murait le long du bois? » L'horizon qui sans cesse
apparait dans les chansons des clowns et des
pages^ c'est bien celui de ce ciel incertain et meur-
trier : — « Souffle, souffle, ô bise d'hiver, — tu
n'es pas plus cruelle que l'ingratitude de l'homme, »
chante Amiens; et ailleurs : a Glace-toi, glace-toi,
ciel amer, — tu ne saurais m^ordre aussi profondé-
ment — qu'un bienfait oublié.» Mais aussi l'épi-
ihète de «vert» revient à chaque minute, égayant
de sa couleur fraîche les rudesses et les âpretés ds
cette contrée, comme les prairies font pour l'Ari-
gleterre : a Sous l'arbre du bois vert, qui veut
s'étendre auprès de moi ? » rnurmure un des person-
nages; et plus loin : « C'était un amant avec sa mai-
tresse, — avec un hey, avec un ho, avec un honino,
— qui passaient le long des verts champs de blé. »
La maison qu'habite Rosalinde est un cottage pa-
reil à ceux qui se cachent le loRg des routes de
tous les comtés, entre des clématites violettes, des
chèvrefeuilles dorés, des roses pâles, et certes les
yeux bleus de cette Rosalinde, de cette a Elle
blonde, chaste et inexprimable », comme la nomme
Orlando, ne se sont pas reposés sur une autre
nature que celle-ci, fraîche et jolie comme elle-
même, comme elle-même souriante et cependant
toujours à la veille detre baignée de larmes...
Non, ce n'était pas une faute de goût que d'avoir
choisi aux scènes du Comme il vous plaira le
décor réel d'un véritable parc, puisque ce sont bien
ces arbres et ce ciel qui s'évoquent derrière les
vers du poète, le plus national qui fut jamais, en
«56 ÉTUDES ET PORTRAITS
même temps qu'il reste un des plus humains.
... Les actes cependant succédaient aux actes.
Comme il faut que le comique ne perde jamais ses
droits, même parmi les plaisirs les plus choisis,
tantôt il arrivait qu'un domestique trop pressé ou
maladroit se laissait voir sous les arbres, tantôt
c'était le passage d'une ondée subite. Les para-
pluies s'ouvraient alors, et le crépitement de l'eau
sur la soie tendue couvrait la voix des acteurs.
Quelquefois encore le sifflement d'un train éclatait
entre une phrase d'Orlando et une réplique de Ro-
salinde, comme pour rappeler que la Vie, l'impla-
cable et infatigable Vie continuait son œuvre pen-
dant que ce petit cénacle de femmes parées et
d'hommes épris des lettres se livraient dans le
parc ancien à ce délicat plaisir d'intelligence.
N'était-ce pas aussi, ce sifflement lointain, un sym-
bole du monde moderne, de son labeur industriel
et démocratique pour lequel il n'existe ni Comme
U vous -plaira, ni esthéticisme, mais seulement le
domaine du fait et du besoin? Par une invincible
analogie, chaque fois qu'un de ces sifflets aigus
m'arrivait par-dessus les voix des acteurs, je me res-
souvenais de la France à la fin du siècle dernier
et des fêtes pastorales qui se donnaient sous la
direction de la reine, tandis que la marée popu-
laire commençait de rouler ses flots vers les palais.
La fantaisie opulente et fine d'une aristocratie
comblée se jouait alors là-bas, comme elle se joue
aujourd'hui en Angleterre, en mille délicatesses
qui eurent leur tragique interruption... Mais non,
LETTRES DE LONDRES 257
cette analogie n'est qu'apparente. En reprenant le
train qui me ramène à Londres avec tous les spec-
tateurs du Comme il vous plaira, je regarde le
sommaire d'un grand journal du matin : deux
meetings gigantesques sont annoncés, l'un pour
défendre, l'autre pour attaquer le Franchise Bill,
Dans l'un comme dans l'autre, qui doit prendre
la parole? Un membre de la Chambre des Lords.
Ah! si notre aristocratie française avait été mêlée
de cette manière aux activités quotidiennes de
la vie politique, Marie-Antoinette et ses amies au-
raient pu sans crainte aucune, s'abandonner sou3
les arbres de Versailles à leur goût des bergeries,
— ■ suprême raffinement des sociétés trop civilisées.
Tant que la noblesse anglaise continuera d'être
ainsi vivante et militante, elle n'aura pas à trembler
au milieu de ses plaisirs, quoique les voix qui ton-
nent contre elle soient parfois terribles, et que
l'un des plus grands poètes, non seulement de
l'Angleterre, mais de l'Europe, Charles Algernon
Swinburne, ait pu commencer une ode par ces
mots : <kClear the way, my lords.., — Videz la
place, messeigneurs...»
III
FÊTE VILLAGEOISE
... C'était dans un comté du centre de l'Angle-
terre et sur les pelouses du parc d'un des plus
grands châteaux de ce comté, — palais de pierre
258 ÉTUDES ET PORTRAITS
dressé sur une colline d'où la vue découvre oa
immense horizon de vallées et de bois. Qu'il était
joli, et coquettement vert, par cet après-midi da
jeudi, ce vaste parc, dans un des coins duquel le
maître du château offrait à quinze cents personnes
un school-îea! — On nomme ainsi une sorte de
fête villageoise que beaucoup de propriétaires ter-
riens donnent une fois l'an aux écoliers de leur
voisinage, à leurs parents et à leurs amis. — Dans
ces occasions, l'entrée du parc est libre. Sur les
allées et sur les gazons, c'était, sous un clair soleil,
un défilé de promeneurs et de promeneuses rus-
tiques : les hommes en chapeau haute forme et
en redingote, les femmes en toilettes de couleur
violente, comme les Anglaises en choisissent, aussi-
tôt qu'elles ne subissent plus l'influence des modes
continentales. Autour de ces campagnards, la
paysage déployait sa fraîcheur reposée. Le parc
de ce château n'est pas très ancien. Il ne s'y ren-
contre pas de ces arbres séculaires, orgueil des
vieilles familles, tels que j'en admirais l'année der-
nière à Blenheim, dans le domaine des ducs de
Mariborough; mais la grâce heureuse de ce paysage
cVidylle semblait plus familière encore sur ces
pelouses plus libres. Des garçonnets passaient, avec
ces visages décidés propres aux boys anglais de
toute condition, et des fillettes dont la plupart
étaient vêtues de blanc avec des bas tout noirs rt
des souliers vernis. Au cours de réunions comme
celle-ci, où l'on peut voir beaucoup d'échantillons
de la classe populaire ?i est aisé de constater dans
LETTRES DE LONDRES 259
cette classe la prédominance du type anglais, trapu
et court, sur le type plus élancé qui se rencontre
surtout dans les rendez-vous d'aristocratie. La race
est toujours énergique et saine. Il est visible qu'elle
n'a pas subi l'entraînement quotidien de l'exercice
en plein air depuis plusieurs générations. Peut-être
aussi possède-t-elle une moindre quantité de beau
sang normand.
Nous ai'rivons à la tente où se donne le thé, à
travers toutes les installations improvisées des
plaisirs habituels aux fêtes foraines : chevaux de
bois, tourniquets et balançoires. Un orchestre de
musiciens militaires, l'infatigable orchestre d'ins-
truments de cuivre sans lequel il n'est point de
fêtes anglaises, éclate en sonneries retentissantes,
Sous l'abri de toile, aménagé contre la pluie pos-
sible, et qui se trouve servir contre le soleil, ua
millier de persormes sont assises, ayant devant
elles, disposées sur des tables immenses, les tasses
où brunit le thé, — qui se prépare à pleins ton-
neaux dans une tente voisine, — avec des gâteaux
et des tartines beurrées, des biscuits et des mar-
melades. Hommes, femmes, enfants, sont là, pêle-
mêle, mangeant, buvant, et causant à peine, sorte
de kermesse paisible dont un voyageur français
devait surtout remarquer la tenue décente. Par tous
pays, la foule a sa physionomie saisissante.
L'étrange puissance du « quant à soi », dont l'An-
gleterre porte tant de traces, se manifeste dans
ia réjouissance comme elle se manifesterait dans
26^0 ÉTUDES ET PORTRAITS
la lutte et l'effort. «Plus un Anglais s'amuse, plus
il se tait,» cette phrase que prononce à côté de
moi un membre de la Chambre des Communes qui
connaît très bien son pays, a pour commentaire
vivant tous ces visages. Ils portent écrite sur eux
une félicité cordiale, mais taciturne, et qui n'a, pas
besoin de s'exciter en se communiquant, comme il
arriverait chez nous ou dans une contrée plus méri-
dionale. Et, cependant, à une certaine minute
ces joies isolées se réunissent en une allégresse gé-
nérale, lorsque le clergyman de la paroisse pro-
nonce une allocution à laquelle répond le maître
du château, et que les « hip ! hip ! hurrah ! » s'échap-
pent de ces centaines de bouches entre deux gor-
gées de thé. L'entrain qui s'éveille alors n'a rien
d'apprêté ni d'ofhciel. Il va droit au propriétaire
qui a ouvert son domaine à tous; mais qu'il ait
cru devoir le faire, lui, très nouveau venu dans le
pays, mais que ses tenanciers soient ainsi heureux
de lui montrer leur joie, n'est-ce pas le signe de la
profonde entente qui unit encore le paysan anglais
à son landlord? Un radical me disait que cette
entente fait la principale force du parti tory. A
coup sûr, tout le long de cet après-midi, la bonho-
mie visible des rapports entre supérieurs et inférieurs»
l'allégresse de ce peuple épars dans ce beau parc,
comme dans un jardin de plaisance, et avec cela
le charme du jour, — car le ciel anglais, nettoyé
de ses brumes, offre au regard une nuance divine
d'azur velouté, — tout se réunissait pour faire de
cette fête villageoise un spectacle unique, et, une
LETTRES DE LONDRES a6i
fois achevé, ce spectacle devint le prétexte d'une
conversation indéfinie, le soir, sur la terrasse du
château. Le vaste parc était rendu par la nuit à la
solitude et au silence, les étoiles s'allumaient une
par une, et nous causions du paysan de l'Angle-
terre et des conditions où il vit aujourd'hui. Cette
causerie après cette fête, n'était-ce pas pour un
étranger le texte qui explique la gravure?
De cette cordialité du paysan à l'égard de son
landlord, mes hôtes ne s'étonnaient guère. Jusqu'à
ces derniers temps, les circonstances ont été dis-
posées de telle sorte que les prétextes graves de
conflits ont pu être évités à peu près complètement.
Balzac, ce visionnaire parfois prophétique des lois
vitales de la société française, a montré d'une
façon tragique, dans son livre des Paysans, la
lutte implacable entre la grande et la petite pro-
priété. Finalement, chez nous, la petite propriété a
triomphé. Rien qu'à lire le texte de la loi sur les
héritages, ce résultat était à prévoir. En Angleterre,
une loi inverse a produit un effet opposé. Des cir-
constances de tous ordres s'y sont jointes, telles
que la cherté croissante de la vie. De fait, mor-
ceau par morceau, la grande propriété a dévoré la
petite. Le yeoman a disparu, ce franc- tenancier qui
possédait, comme notre paysan, seulement un lo-
pin du sol. C'est aujourd'hui le tour du squire, de
ce personnage si essentiellement anglais, dont
George Eliot nous a laissé de très exacts portraits.
Le squire était un propriétaire sans titre, dont le
«62 ÉTUDES ET PORTRAITS
domaine, petit par rapport aux propriétés d'un duc
de Bedford ou d'un comte de Lonsdale, était con-
sidérable par rapport à la paroisse. Mais ce do-
maine rapportait trop peu, et le sqnire, dans la
plupart des comtés, a préféré vendre son bien
foncier, pour s'établir dans quelqu'une de ces
innombrables villas qui se multiplient autour des
grandes cités. Le gros propriétaire est donc de-
meuré seul. Son domaine a été comme le vaste
fleuve où les minces rivières viennent se confondre.
Maître d'un revenu dont le chiffre est inscrit au
livre offiiciel des grandes fortunes publié par les
soins du gouverneur, nanti des fonctions de juge
de paix, c'est-à-dire chargé de régler les menus
différends : rixes, maraudages et batteries, ce pro-
priétaire a le plus souvent son siège dans l'une ou
dans l'autre des deux Chambres. Il vit dans son
château une partie de l'année, le reste à Londres
ou à l'étranger, et son existence seigneuriale se
trouve placée si haut que jusqu'ici elle a paru inat-
taquable. Au-dessous de ce personnage, que l'outil-
lage de supériorités sociales dont il est muni fait
pour ainsi dire d'une autre espèce, se place le fer-
mier, puis au-dessous encore, — et c'est là le véri-
table paysan, celui au divertissement duquel nous
venons d'assister, — le far?n-labourer, le journalier
qui se loue pour travailler à la ferme. Cet ouvrier
rural est la cellule du vaste organisme, comme le
mineur dans la mine ou le soldat dans l'armée, et
tant vaut la cellule, tant vaut le corps tout entier.
C'est donc avec le fermier d'abord que cet
LETTRES DE LONDRES 363
•nvrier est en relations. Mais qu'est-ce exactement
que le fermier anglais? Quantité de bons ou mé-
ëiocres romans nous ont décrit ce personnage. On
ai'en a montré plusieurs dans cette fête, dont la
massive encolure, la face carrée, le teint coloré, les
vêtements rudes convenaient bien au type tradi-
tionnel. Jusqu'à ces récentes années, le fermier an-
glais a vécu dans sa famille avec une grande sim-
plicité de mœurs, ce je ne sais quoi de fruste mais
de patriarcal que produit la large existence cam-
pagnarde. C'est, en effet, un gros capital que sup-
pose l'exploitation d'une ferme anglaise, et les
revenus furent longtemps en proportion. Pourtant,
ici comme partout, la poussée démocratique a révélé
sa présence. Plusieurs de ces familles de fermiers
ont modifié ce que leur vie avait jadis de pri-
mitif. Les filles apprennent la musique, font des
voyages. Ce sont de véritables ladies. Les fils
vont à Oxford ou à Cambridge s'ils sont intelli-
gents, et, s'ils le sont moins, se contentent de
prendre les habitudes de la société élégante, depuis
ie goût du vin de Champagne jusqu'à celui du j
lawn-tennis. Cela ne saurait aller bien loin. La
hiérarchie qui subsiste encore en Angleterre rend
le passage d'un milieu social à un autre aussi diffi-
cile qu'il est aisé en France. Le fond demeure donc
et demeurera longtemps à peu près le même. Les
filles continueront d'épouser des fermiers, les fils
de louer des fermes à côté de celles de leur père,
d'autres de partir pour les colonies, et quand le
farm-labourer viendra traiter du prix de son tra-
204 ÉTUDES ET PORTRAITS
vail, il continuera d'avoir devant lui, comme pa-
tron, cet homme de mœurs véritablement rustiques,
dont toute la physiologie visible révèle la vie plao-
tureuse parmi les interminables repas, composés de
viande saignante, d'ale au tonneau et de liqueurs
fortes.
Que pense-t-il, cependant, ce farm-labourer, du
fond de sa petite maison sise le long de la route
ou dans un coin de village, lui qui ne possédera
jamais rien en propre, comme le landlord, et qui
ne connaîtra jamais non plus l'opulence matérielle
de la vie du fermier? Que pense-t-il?... Cette ques-
tion se pose à l'heure présente devant tous les po-
liticiens comme la plus importante peut-être de
celles qui intéressent l'avenir de l'Angleterre. Qu'il
appartienne à Tancien torysme ou au torysme dé-
mocratique, qu'il soit vieux whig ou radical, tout
homme d'Etat tombe ici d'accord que le droit de
suffrage est destiné à s'étendre, et ce droit s'éten-
dra jusqu'aux farm-labourers. C'est l'opinion de
ces derniers qui, en dernière analyse, fera nombre.
Tôt ou tard elle déterminera l'inflexion de la poli-
tique anglaise vers la droite ou vers la gauche. Ces
futurs maîtres de la vie publique, en attendant,
sont-ils heureux? Bien des signes semblent attester
qu'en effet ils le sont, et que, par suite, l'état de
choses actuel trouverait en eux plutôt des défen-
seurs que des adversaires. A voir comment la petite
maison du farm-labourer est d'ordinaire tenue,
avec ses rosiers devant la porte et ses géraniums
sur les rebords de la fenêtre, et à se souvenir du
LETTRES DE LONDRES 365
sinistre abandon oii le paysan irlandais laisse sa
chaumière, on devine que l'ouvrier de la terre an-
glaise aime son home. Or, l'amour heureux du chez
soi n'est-il pas le signe le plus indiscutable d'une
âme sans révoltes? — A considérer le farm-
labourer dans ses fêtes, par exemple durajit cette
assemblée du sckool-iea, on constate le fond de
jovialité que la race porte en elle, jovialité qui est
souvent entrée en lutte avec le profond sentim^ent
religieux, cet autre trait essentiel du caractère na^
tional, mais elle est demeurée jusqu'à présent in-
vincible. — A regarder de quel respect familier ce
farm-laboiirer entoure son dcrgyman et son land-
lordy on reconnaît le plébéien sur lequel les auto-
rités locales n'ont pas pesé trop durement et qui
voit encore en elles des alliées plutôt que des enne-
mies. On me dit aussi que beaucoup de ces ouvriers
n'ont jamais fréquenté l'école. Au risque de froisser
nn des plus dangereux préjugés de cette époque,
reconnaissons que les très petits inconvénients de
cette absence d'instruction comportent un immense
avantage, celui de ne pas éveiller l'esprit de critique
et de comparaison, source assurée de mécontente-
ment. Si l'on joint à cela ces autres avantages : —
perm.anence séculaire de la vie locale, résidence des
propriétaires, absence de capitale absorbante commo
est Paris, absence aussi de service militaire, — ne
sttïible-t-il pas que l'on aperçoive un concours de
causes destinées à faire du paysan anglais plutôt
un instrument au service des conservateurs qu'au
service des révolutionnaires?
l66 ÉTUDES ET PORTRAITS
— « ... Il semble ainsi, » disait un de mes hôtes,
qui est pessimiste, car il est des. pessimistes par-
tout, même en Angleterre; «mais quand vous parlez
du paysan anglais, vous ne tenez pas compte des
éléments de modification que ces dernières armées
ont apportés. Et, d'abord, cette disparition pro-
gressive du squire n'a-t-elle pas pour conséquence
de supprimer le trait d'union nécessaire entre ce
paysan et la grande propriété? Ce squire qui n'al-
lait jamais à Londres, qui s'occupait quotidienne-
ment des affaires de la paroisse, qui commandait
ia milice, dont un des fils entrait presque toujours
dans le clergé, pensez-vous que l'on puisse le com-
parer comme chef immédiat du paysan au landlord
actuel? Vous croyez que ce landlord réside parce
qu'il n'a pas de hojne à Londres? En réalité, il
voyage sans cesse au loin, et n'est guère là que six
mois de l'aimée. Le squire sera-t-il remplacé par
ie fermier, qui n'est après tout qu'un paysan plus
cossu?... Croyez-vous aussi que le droit de vote
n'introduira pas avec lui une agitation d'un ordre
nouveau? Comptez-vous pour rien la propagande
des Irlandais qui sont venus du Connaught, des
comtés de Galway et de Mayo, louer leurs bons
bras et apporter leurs idées dans toutes les parties
du nord et du centre où les grandes villes indus-
trielles enlevaient beaucoup d'hommes aux campa-
gnes? Pensez-vous que le salaire du far?n-labourer
augmentera en proportion du renchérissement do
toutes choses, et s'il n'augmente pas, estimez-vous qua
ce soit là encore une condition de contentement?...
LETTRES DE LONDRES 267
Sur ce point, comme sur tous les autres, moi, je vois
la révolution qui monte et qui monte. L'Angleterre
présente, c'est la France de 1786...» Et tandis
que cet homme parlait ainsi, continuant de pronos-
tiquer un sinistre avenir d'après des faits, que je
»e saurais vérifier, je regardais, moi, le magnifique
château, en ce moment éclairé par la lune. Je me
représentais la quantité de civilisation que suppose
une telle demeure, le luxe de son confort, la mul-
tiplicité de ses objets d'art, la délicatesse de mœurs
de ses habitants. Par contraste, d'autres châteaux
s'évoquaient, que j'ai vus en Irlande, dont les
maîtres, ruinés par la révolution, vivaient, à la
k'ttre, le pistolet au poing. Serait-il vrai que toute
cette société anglaise fût à la veille, elle aussi,
d'une crise tragique?... Mais non, je me souviens
de la physionomie des paysans que j'ai vus au-
jourd'hui, de leur regard heureux, de l'évidence de
leur bien-être et de leur tenue. Si la santé politique
fl'est pas dans ce peuple, c'est qu'alors elle n'est
pas de ce monde.
IV
A TRAVERS L'ILE DE WIGHT
... A peine remué par la mer bleue, qui, dans cei
flétroit, se fait aussi douce qu'un lac, le paquebot
s'éloigne de la rade guerrière de Portsmouth, et à
diaque tour des deux énormes roues, la côte de
368 ÉTUDES ET PORTRAITS
l'île de Wight se rapproche, plus distincte, dans la
transparence douce du jour clair et je la reconnais
avec délices, après quatre ans déjà. Les collines
développent leurs courbes gracieuses, toutes semées
de maisons dont la blancheur contraste joliment
avec la verdure des arbres qui les entourent. Sur un
point de cette côté, ces maisons se ramassent en
une ville que des clochers dominent, que précède
une vaste jetée, et qui est Ryde. Par ce tiède après-
midi du mois d'août, un nombre incroyable de
vapeurs sillonnent la surface à peine ondulée du
Soient : — c'est ainsi qu'on nomme le détroit qui
sépare la petite île de la grande. — De ces embar-
cations, les unes gagnent Cowes, où se trouve le
centre de la vie de yacht en Angleterre. D'autres
se hâtent vers la rivière de Southampton, plus pai-
sible encore que le Soient. Sur le pont de quelques-
unes, on aperçoit le lunch préparé, les jeunes
femmes coiffées d'une casquette méurine; les
hommes lisent un des énormes journaux de Lon-
dres, étendus sur des chaises longues de paille.
Le goût de l'existence en plein air et de la vigueur
physique, si essentiel à cette race qu'il est impos-
sible d'ouvrir les yeux sur un paysage anglais
sans en rencontrer quelque signe, trouve sa plus
complète satisfaction dans les sports de la mer,
aussi communs ici qu'ils sont rares chez nous. La
côte se rapproche encore. Une bande de musiciens
militaire, vêtus d'uniformes rouges, donne son con-
cert de cuivre qui me semble jouer le même air
toujours, à la pointe de cette jetée où je retrouve
LETTRES DE LONDRES 2Ô9
le tramway électrique courant parallèlement à un
ekeinin de fer. La foule va et vient, composée de
promeneuses et de promeneurs, dont la seule toi-
lette suppose une aisance déjà considérable. Je
ccanprends mieux aujourd'hui que cette île de
Wight se trouve être, en effet, un des lieux de
rendez-vous de ce qu'on appelle ici la classe
Bftoyenne. Elle se recrute parmi tous ceux qui
ne sont pas nobles, et qui cependant ne sont
pas du peuple, autant dire qu'elle comprend les
personnes dont la fortune est en argent et non pas
en terre. Négociants ou avocats, médecins ou pro-
fesseurs, membres du clergé ou simples rentiers,
elle ra.masse en elle toute la bourgeoisie du
Royaume-Uni. Cela vaudrait la peine de venir
èans ce coin de l'Angleterre, quand ce ne serait
que pour voir cette bourgeoisie chez elle, et mesurer
le degré du bien-être parmi lequel elle est habituée
de Tivre.
...J'ai parcouru de nouveau cette île de Wight
daas tous les sens, avec un esprit plus au courant
d'^ choses anglaises qu'à ma première visite. J'ai
r^ trouvé, bien nette, mon impression de ce temps-là,
à isavoir un étonnement insurmontable devant le
nombre prodigieux des maisons de campagne, ou
grandes ou petites, qui toutes supposent chez leurs
habitants ce que nous appellerions, dans notre
province française, une fortune. Qu'on se dirige à
gauche de Ryde vers les deux petites villes de
bains de mer, Sandov/n et Shanklin, ou bien qu'on
270 ÉTUDES ET PORTRAITS
remonte vers la droite jusqu'aux sites célèbres cfe
Freshwater et d'Alumbay, ces maisons de caïa-
pagne se succèdent d'une manière presque ininter-
rompue, toutes d'aspect heureux et riche, toute»
parées de roses, revêtues de lierre, ombragées d'ar-
bres, entourées de pelouses. Derrière les fenêtres e»
saillie, propres à l'architecture anglaise, et que
l'on désigne du terme expressif de fenêtres en arc,
bow wïndow, — des intérieurs s'aperçoivent tous
à peu près pareils, et tous munis des plus ingé-
nieux raffinements du confort. L'opulence, tel est
le mot qui revient sans cesse à la pensée devant
cette évidente profusion du luxe privé. Un de mee
amis américains qui habite l'Angleterre depuis des
années n'a pu se blaser sur la surprise que lui a
infligée, lors de son arrivée, cette vision d'une
énorme quantité de familles dont la vie est fondée
sur la facilité des larges dépenses. C'est l'abou-
tissement visible d'une longue série d'années de
paix, d'une extension énorme de commerce, de l'ac-
cumulation patiente et du labeur séculaire. Je ne
crois pas que dans aucun autre pays d'Europe om
trouverait une aussi complète et aussi fréquente
réussite de la félicité matérielle, et, comme il arrive,
rhabitude de la satisfaction, a exagéré le besoin.
L'ampleur des exigences d'un Anglais quelque pea
aisé se symbolise par le nombre et la qualité des
trois repas qu'il fait chaque jour, par la longueiir
des voyages qu'il entreprend, par la supériorité de
sa tenue, par l'abondance des ressources que doit
lui offrir son club, par la quantité d'informatio»s
LETTRES DE LONDRES sjs
qu'il demande à son journal, par le luxe des
innombrables hôtels qui s'élèvent, pour le recevoir,
dans tous les lieux intéressants du monde. On m'a
raconté qu'un personnage de la très haute société,
visitant un cercle de la bourgeoisie, s'écria naïve-
ment : «Je ne croyais pas c]ue la classe moyenne
fût si confortable!» A coup sûr, pour tout ce qui
touche à l'entente et à la pratique du bien-être
quotidien, la différence est petite entre cette classe
et l'autre, et il s'appelle légion, ce bourgeois quelque
peu aisé, — ainsi que le prouve le nombre des
filles non mariées qui vivent de leurs rentes, font
des voyages, habitent tour à tour l'étranger et la
campagne. Que de bras sont mis en mouvement,
que d'existences employées pour soutenir ainsi cette
population de gentlemen, comme ceux que l'on aper-
çoit en train de prendre du thé devant un horizon
de mer dans toutes les maisons de l'île de Wight?
S'il est vrai que le lest de la politique d'un pays
réside dans la classe qui a la plus grande somme
d'intérêt à la conservation de l'état social, la classe
moyenne fait le lest de l'Angleterre, comme le
paysan propriétaire fait le lest de notre France.
On peut bien supposer qu'une révolution jette à
bas les vingt-deux ducs, les dix-neuf marquis, les
cent dix-sept comtes, les vingt-sept vicomtes, les
deux cent soixante barons qui représentent l'aris-
tocratie à la Chambre des Lords. Le nombre de ces
privilégiés est bien faible si on le compare au total
de la nation; mais cette bourgeoisie est par elle-
même une nation entière, et si l'aristocratie titrée
272 ÉTUDES ET PORTRAITS
possède le sol, cette bourgeoisie a entre ses mains,
elle, la grande arme moderne, l'argent.
Le bourgeois anglais ne se contente pas d'être
opulent, il veut encore jouir de son opulence dans
un beau paysage. Aussitôt qu'il le peut, il quitte la
ville et se fait un home au milieu des verdures,
au bord d'une étendue d'eau, — ou lac, ou fleuve, ou
Océan. Il y aurait, pour un critique psychologue,
de bien curieuses pages à écrire sur le sentiment
anglais de la nature. Peut-être le meilleur docu-
ment sur ce point délicat se trouverait-il dans la
poésie de Wordsworth, à laquelle il faut toujours
revenir pour comprendre la rêverie de ce côté-ci
de la Manche. Ce n'est plus le profond panthéisme
germanique avec sa diffusion de l'âme humaine à
travers les choses, et ce n'est pas davantage la spi-
ritualité sans contours tangibles d'un Lamartine;
Non! Wordsworth, ce promeneur infatigable du
district des lacs, a dans le regard la vision précise,
minutieuse, et, pour tout dire, réaliste de chaque
objet autour de lui. Mais en même temps, per-
suadé qu'un Dieu personnel a créé l'âme et la na-
ture, il cherche et découvre dans ces objets qui
l'entourent, montagnes ou ruisseaux, prairies ou
étangs, le sens de vie morale qui s'y trouve enfermé.
«Tout paysage est un état de l'âme.» J'en reviens
à citer pour ia vingtième fois le mot d'Amiel. C'est
une formule dont on peut se moquer, mais qui sous
sa préciosité est admirable, car elle résume l'essence
même de la poésie du Nord. On pourrait écrire à
la première page du recueil des vers de Words-
LETTRES DE LONDRES 273
worth cette ligne étrange en y introduisant un
léger changement : «Tout paysage est un état de
la conscience. »... De fait, est-ce une illusion? En
me promenant à travers l'île de Wight, il me sem-
ble, une fois de plus, que la moralité du paysage
est ici perceptible à chaque pas, et, comme cette
seconde impression vérifie exactement la première,
il est probable qu'elles sont vraies. Tous les dé-
tails ne révèlent-ils pas ici quelque vertu humaine ?
Les énormes arbres, épargnés par les années, dé-
montrent la grande qualité nationale, le respect
séculaire du passé. Les pelouses, entretenues avec
un soin pieux et cependant ouvertes à tous,
attestent l'irréprochable tenue des promeneurs.
L'hospitalité prévenante des habitants aménage
des bancs heureusement placés aux beaux points
de vue, et la légère cotisation que le gardien pré-
lève à l'entrée des chemins difficiles pour en con-
tinuer l'entretien vous parle de solidarité. Cette
île de Wight, oti le paysage est plus gracieux que
grand, s'est prêtée d'une façon si complète à ce
maniement de l'homme qu'en beaucoup d'endroits
elle en a perdu tout caractère de libre spontanéité.
On dirait parfois d'une nature qui garde les con-
venances et qui a lu la Bible. La mer, le dimanche,
lorsqu'elle est vide, absolument, de ses bateaux
et de ses baigneurs, prend comme une allure de
personne respectable et qui observe le repos du
septième jour. Cette autre puissance, plus indomp-
table que la mer, la mort, se fait, elle aussi, dé-
cente et convenable dans les petits cimetières de
** 18
«74 ÉTUDES ET PORTRAITS
campagne, salons du suprême sommeil, nettoyés
avec autant de soin que ceux des cottages qui se
voient de place en place, parmi les arbres. Et
chaque coin du paysage a en effet sa vie sociale,
ainsi que l'attestent les barrières qui, d'espace en
espace, coupent la route, représentant chacune un
droit particulier du sol où l'on passe. On se de-
m.ande comment un homme pourrait sans honte se
promener dans ces horizons, s'il n'avait la cons-
cience d être une personne de tout point respec-
table et correcte, comme la petite île. «Que nul
n'entre ici, s'il n'est gentleman» semblent dire 1^
menus brins d'herbe du gazon, et c'est à croire que
cette injonction est entendue et obéie. tant il est
rare de rencontrer sur les chemins des visages et
des toilettes qui contrastent avec la tenue de celte
nature !
N'im.porte, toute peignée, parée, humanisée qu'elle
puisse être, cette île de Wiglit abonde en délicieux
points de vue, dont les deux plus rares me parais-
sent être, le premier, sur la route qui va de Shan-
klin à Ventnor, en longeant la falaise et passant
par Bonchurch; — le second, sur le promontoire,
battu des vents, qui sépare la baie de Freshwater et
celle d'Alum. — Il y a quelques années seulement
que la petite ville de Shanklin a commencé à
s'agrandir, et c'est sans doute à la promenade de
Bonchurch qu'elle doit les visiteurs qui s'y pressent,
— ainsi qu'au charme de son chine. J'ai déjà décrit
ce vert ravin ouvert en pleine falaise. Il s'en ren
LETTRES DE LONDRES «75
contre plusieurs de la même espèce dans l'île. Celui
de Shanklin est le «lion», ainsi que s'exprimait
les guides. Je le retrouve aussi frais, aussi vert que
l'autre été : dans le profond abîme creusé par
la fissure soudaine du terrain, une riche végé-
tation foisonne, de grands arbres verdoient, des
fougères revêtent les parois des roches, un ruis-
seau se tord dans le fond, et cela fait comme un
gouffre de verdure et de fraîcheur à l'extrémité
duquel la mer palpite, immense et libre. Elle
déferle là sur une plage plus propice aux bains
qu'une autre, et c'est encore une des causes pour les-
quelles Shanklin a grandi. J'ai marqué, dans mon
premier joiurnal de route, combien cette station
diffère d'une station correspondante de la côte
française. Celui qui vient faire une saison ici ne
trouve ni casino, ni demoiselles à toilettes tapa-
geuses, ni rien qui ressemble à la vie d'une plage
élégante. Promenades en barque, parties de tennis,
chevauchées dans l'île ou excursions à pied sur la
falaise, tels sont les plaisirs qui suffisent aux An-
glais établis dans les villas des environs. Chacun
d'entre eux ne compte pour s'amuser que sur les
distractions qu'il se procurera, d'après ses idées
personnelles. A vrai dire, il est douteux qu'il se
complût dans un lieu public, mêlé à des gens qui
ne lui auraient pas été présentés. C'est là un trait,
facile à reconnaître et qui explique pourquoi tous
les plaisirs pris en commun deviennent aussitôt
des prétextes à clubs, c'est-à-dire à sociétés fermées.
— Clubs pour jouer à la paume, clnbt pour jouer
276 ÉTUDES ET PORTRAITS
a.u cricket, clubs pour naviguer en yacht, tout s'or-
ganise de manière à ce que l'on se trouve entre
personnes du même monde et des mêmes goûts.
On ne dira jamais assez combien ces petites so-
diétés sont hospitalières pour l'étranger qui s'y
trouve présenté par un des membres. Mais celui
qui arrive sans lettre d'introduction et qui com-pte
sur les hasards des rencontres, que peut-il bien
devenir?...
Quel que soit l'attrait du chine de Shanklin et
de la route de Ventnor, ce coquet village de poi-
trinaires tapi chaudement au pied d'une falaise, un
dévot de la littérature leur préférera la baie de
Freshwater, pour cette unique raison que tout près
de là est Farringford, la petite propriété où le
poète Tennyson a vécu longtemps. C'était son habi-
tude de se promener la nuit sur les dunes, et on
l'imagine volontiers sur le cap gazonné que ter-
minent les blancs rochers des Needles, composant
les stances de son poème de Locksley-hall : «C'est
de là que je regardais le grand Orion s'abaisser
lentement vers l'ouest. — De là, plus d'une nuit,
j'ai vu les Pléiades, s'élevant à travers l'ombre
veloutée, — briller comme un essaim de mouches
de flamme enveloppées dans un filet d'argent... »
Il a décrit lui-même sa maison de Farringford
dans d'autres vers adressés à un ami : «Là, loin
de la fumée et du bruit de la ville, — j'épie le cré-
puscule et son ombre qui tombe, — en errant dans
mon jcurdin sans art, — qui s'abrite au pied d'une
LETTRES DE LONDRES «77
dune. — Là, nulle médisance tandis que l'on
dîne, — mais d'honnêtes propos et du vin véritable
— et nul commérage que celui de la pie — bavarde
sous une voûte de pins. — Car des bosquets de sa-
pins, sur l'un et sur l'autre côté, — se dressent
pour briser les rafales, — et plus loin au delà blan-
chit l'Océan — qui déferle sur la craie et le sable... »
Tennyson a dû quitter cet abri, fermé, comme tous
les enclos de l'île, avec des haies vives, tant la
curiosité des visiteurs venait l'y tourmenter. Son
portrait qui se trouve dans les hôtels du voisinage
vous montre un profil songeur et sévère, d'une
physionomie aussi profondément nationale que l'est
sa poésie, cette poésie à la fois attendrie et sur-
veillée, passionnée et contenue, pure et châtiée, que
M. Taine a si curieusement étudiée. Tennyson aura
été un des rares poètes enrichis par des vers exclu-
sivement lyriques et portés par eux aux plus hautes
dignités, puisqu'il est devenu pair d'Angleterre,
après avoir succédé à Wordsworth dans le titre de
lauréat, — position toute d'honneur, dont les avan-
tages se résument dans une pension de cent livres,
et le droit, depuis Charles I", de prélever par an
un tonneau de malvoisie sur la cave royale. Il
aura dû cette fortune matérielle et sociale à ce
fait qu'il représente d'une façon supérieure les
meilleures qualités de la classe cultivée de son
temps et de son pays. C'est le grand honneur des
familles riches d'Angleterre qu'elles aient eu ce
génie virgilien pour poète favori depuis plus de
trente ans, et sur cette œuvre de Tennyson, si ado-
«78 ÉTUDES ET PORTRAITS
rablernent noble et charmante, un seul regret reste
à exprimer, c'est qu'il lui manque, ainsi qu'à la
délicieuse île de Wight où l'artiste a vécu, un
coin de libre sauvagerie.
V
LES HOMMES DE LETTRES
... La vaste salle du premier étage de VAthe-
naeum, — ce club des savants, des artistes et des
hommes de lettres anglais, — se développe avec
ses colonnes, ses hautes fenêtres, ses rayons emplis
de livres. Tous les instruments qui peuvent rendre
plus agréable, encore la lecture studieuse sont épars
dans cette salle : — petites tables placées sous le
jour des croisées, profonds fauteuils garnis à leurs
bras d'un pupitre mobile, casiers chargés de la
collection des Revues de l'Europe entière, légers
guéridons pour y installer à la portée du liseur la
tasse de café ou le bol de thé. Sur ce même étage,
d'autres salles plus p>etites et plus solitaires regor-
gent d'autres livres. Le club entier, avec son piMr-
tique grandiose que surmonte une statue de la
déesse à laquelle il est dédié, n'est-il pas un palais
que dessert un escalier monumental ? Mais c'est un
palais muni de tout le confort qui se peut désirer,
depuis ce premier étage où l'on travaille, jusqu'au
rez-de-chaussée où l'on dîne, où l'on parcourt les
journaux et où l'on s'habille, jusqu'au sous-sol où
LETTRES DE LONDRES 270
l'on joue au billard et où l'on fume. Néanmoinr,
la bibliothèque silencieuse et tiède est la pièce où
M faut se tenir, pour bien goûter le charme de ce
docte asile, tandis que le bruit des voitures roulant
sur le pavé en bois de Pall-Mall arrive, adouci et
lointain, par delà les balustrades du balcon de
pierre. Presque involontairement, rien qu'à feuil-
leter la liste des membres du club, et à y rencon-
tîer des noms de poètes, de romanciers, d'essayistes,
mêlés à des noms de grands seigneurs, de philo-
sophes célèbres, de peintres fameux, une compa-
raison s'établit entre la vie que les circonstances
se trouvent faire à l'homme de lettres anglais, et
celles que d'autres circonstances aménagent autour
de l'homme de lettres français. De telles compa-
raisons, forcément artificielles par quelque point,
valent la peine d'être esquissées. Elles éclairent d'un
jour singulièrement vif les causes profondes de la
diversité entre les productions intellectuelles des
deux pays. On a souvent posé le problème de sa-
voir si la littérature influe siur les mœurs. Nous
avons aujourd'hui retourné les termes, et aperçu
dans les œuvres des écrivains la transcription di-
recte ou dissimulée de leur sensibilité. Même les
plus impersonnels d'attitude et de volonté n'écri-
vent jamais que l'histoire de leur propre cœur.
C'est donc une question essentielle de savoir
si les littérateurs d'un pays sont ou ne sont
pas à l'état d'hostilité ouverte avec les mœurs
de ce pays, s'ils s'y adaptent aisément où s'ils
en souffrent, s'ils doivent, pour vivre en paix
28o ÉTUDES ET PORTRAITS
avec les préjuges de leur temps, mutiler et sa-
crifier leur idéal intérieur^ ou bien si, au contraire,
leur libre développement leur est facilité par leur
milieu. Ces influences du milieu produiront, sui-
V3,nt le cas, un art chargé de ferments révolutioa-
naires, ou bien un art plus équilibré, plus sociale-
ment sain et solide, des livres d'amertume inquiète
et de violente : ,bellion contre les misères de la
vie, ou bien des livres d'acceptation optimiste, et
à tout le moins de sérénité. Il me semble que
l'homme de lettres français, pour toutes sortes de
raisons inhérentes à l'ensemble de notre société con-
temporaine, est plutôt tourné du côté de la ré-
volte, et qu'au contraire l'esprit de l'homme de
lettres anglais s'aiguille d'habitude vers l'autre
pôle. J'en crois apercevoir quelque causes qui tien-
nent à la manfère dont cet homme de lettres
anglais est d'ordinaire élevé, à la forme même de
la production qui lui est imposée, au g"énie enèa
du public qu'il lui faut conquérir.
C'est un fait aisé à constater que l'homme d^
lettres anglais a presque toujours passé par Oxford
ou par Cambridge. Traduisez ces deux noms d'Uni-
versités par les détails qu'ils représentent. Cela si-
gnifie qu'il a vécu, entre sa vingtième et sa vingt-
cinquième année, dans un de ces vieux cloîtres qui
servent de collèges, ayant une liberté d'études
quasi entière, évoluant à son aise dans deux petites
chambres qui lui faisaient un home, prenant ses
repas dans le réfectoire monacal où sont appendus
LETTRES DE LONDRES 281
les portraits des élèves illustres, adonné sur l'Isis
ou le Cherwell à l'exercice du canotage, jouant au
cricket ou à la paume sur la pelouse des verts jar-
dins, fréquentant le Club de FUnion avec ses
larges salles, sa bibliothèque énorme, ses discus-
sions oratoires de chaque semaine, à peu près
chaste, car la débauche est presque impossible sous
la surveillance des protectors, et passiomiément
occupé de littérature ancienne. Une simple re-
marque montrera jusqu'à quelle profondeur l'édu-
cation classique a pénétré la pensée anglaise. Que
l'on feuillette seulement les œuvres des poètes,
même les plus nationaux du pays, on les trouvera
toutes pénétrées d'antiquité. C'est Milton qui a
écrit deux livres de vers latins, ses Elégies et ses
Sylves. C'est Cowper, l'étrange songeur, et duquel
date une rénovation de la poésie anglaise, qui a
laissé une lamentation admirable, composée durant
sa seconde période de folie, en strophes latines et
sur le rythme alcaïque. C'est Byron, revenu de son
premier voyage avec une imitation de VAri ■poé-
tique, d'Horace, qu'il préférait à son Childe HaroLd.
C'est l'infortuné, le divin John Keats, dont le plus
long poème est consacré à Endymion, et l'ode la
plus charmante à une urne grecque sur laquelle se
voyait sculptée une da,nse d'amoureux et de joueurs
de flûte : «Les mélodies entendues sont deuces,
mais les inentendues — plus douces encore; aussi,
vous, suaves flûtes, jouez toujours, — non pour
l'oreille sensuelle, mais, plus précieuses, — jouez
pour Pesprit vos mélodies qui n'ont pas de son, —
28a ÉTUDES ET PORTRAITS
Beau jeune homme, sous les arbres, tu ne peux
pas finir — ta chanson, et jamais ces arbres ne se
faneront... — Amant hardi, jamais, jamais, tu ne
prendras un baiser — quoique tu sois prêt d'at-
teindre le but, mais console-toi, — l'aimée ne peut
pas se flétrir; — quoique tu n'en aies pas ton con-
tentement, — pour toujours tu l'aimeras, pour tou-
jours elle sera belle... » — C'est Shelley que sa
correspondance nous montre abîmé tour à tour
dans Platon et dans Sophocle. C'est Tennyson
dont les deux chefs-d'œuvre sont peut-être un Ti-
tkonus et un Ulysses. C'est enfin Swinburne, la
gloire du collège de Balliol, qui, prié par des
confrères parisiens d'apporter une contribution au
'Tombeau de Théophile Gautier, — livre collectif de
piété posthume, — étonna le Parnasse français par
l'envoi de quatre odes, une dans sa langue, l'autre
dans celle de Gautier, la troisième dans celle de
Virgile et fe quatrième dans celle d'Homère. Aussi
bien la fréquentation de l'antiquité ne s'associe-
t-elle, pas, pour l'élève d'Oxford ou de Cambridge,
ou même simplement d'Eton ou de Harrow, à des
souvenirs de tristes prisons, de discipline étroite,
d'asser vissante besogne Dans un livre qui demeu-
rera comme la plus douloureuse monographie d'une
enfance esclavagée et d'une jeunesse pitoyable,
Jacques Vingt/as, M. Jules Vallès a montré sous
quel jour de torture les restes sacrés des grands
poètes de jadis peuvent apparaître au regard d'un
lycéen révolté, a Ah ! » disait ce même John Keats,
«une chose de beauté est une joie pour toujours,
LETTRES DE LONDRES 283
— son charme grandit. Non, jamais elle ne pourra
— s'évanouir en néant, mais toujours elle doit
garder, — comme un asile pour nous, paisible, et
comme un sommeil — plein de suaves rêves, et de
santé et de calme respiration...» Peut-être pour
sentir ce charme de beauté bien longtemps à tra-
vers les années, vaut-il mieux avoir feuilleté les
pages des grands livres ailleurs que dans une de
nos casernes d'instruction, — à l'ombre, par exem-
ple, d'une de ces heureuses oasis de lent travail qui
sont les cellules de Maudlen ou de Trinïty. Et de
mêane, pour aimer sa jeunesse dans son passé, pour
se complaire dans ses souvenirs, par suite pour
avoir comme un fond de lumière à son imagina-
tion, peut-être vaut-il mieux n'avoir pas connu,
autour de ses vingt ans, la solitude dans l'immense
et meurtrier Paris... De combien d'honmies de
lettres français, venus là comme le Lucien de Bal-
zac et comme Balzac lui-même, pour mener l'exis-
tence d'écrivain, fut-ce pourtant la destinée? Le
jeune Anglais qui sort d'Oxford ou de Cambridge,
après y avoir pris ses degrés, grâce à une bourse
d'études, ne connaît guère cette sensation d'isole-
ment vis-à-vis d'une énorme ville. S'il est bon
humaniste, il gagne un fellowship, — comme on
dit ici, — et il a pour sept années de loisir assuré
avec une rente d'mi peu plus de six mille francs.
S'il vient à Londres, c'est accompagné par l'attes-
tation de ceux qui ont été des membres de son
collège, enregistré d'avance dans un des clubs
fondes pour réunir les anciens élèves de son
a84 ÉTUDES ET PORTRAITS
Université, n'ayant pas devant lui la renommée à
conquérir comme une place forte, parce que la
réputation ne se fait pas ici, comme chez nous, s«r
un petit point central d'où elle rayonne ensuite au
dehors. Ce sont certainement d^ conditions moins
douloureuses de lutte pour la vie. Cela n'empêche
pas qu'il n'y ait très probablement des réfractaires
à Londres, voire même à Oxford, comme à Paris.
Il faut qu'il y en ait par tous les pays, car eux seuls
découvrent et disent certaines vérités sur l'ârae
humaine, et sans le Jacques Yingtras, de M. Vallès,
nous n'aurions pas une psychologie bien faite (h*
révolutionnaire moderne. La grande affaire est que
seuls soient des réfractaires ceux qui portent en
eux une âme indomptable, réapparition sans doute
d'un atavisme de barbare dans le civilisé, tandis
qu'il est bon pour la santé de tout le corps social
que ceux-là trouvent le moyen de se développer,
sans s'insurger ni se mutiler, qui ressentent l'inviBr
cible besoin de l'indépendance sans éprouver celui
de la révolte.
Une seconde cause me paraît influer, plus en-
core que cette jeunesse d'ordinaire heureuse, sur le
développement d'esprit de l'homme de lettres aa-
glais. Cette cause réside dans le caractère forcément
anonyme du journalisme londonien. S'il veut ga-
gner sa vie avec ce journalisme, cet homme de
lettres le peut, et, me dit-on, très largement. Quant
à se faire un nom dans le public avec ses articles,
il ne le peut pas. Et cependant, il se dépense dans
cette presse sans signature une somme de tal^it
LETTRES DE LONDxRES 285
que peut seul apprécier celui qui a lu le Times tous
les jours pendant des mois. Et il en est ainsi, dans
combien de feuilles moins connues du lecteur con-
tinental ! Je lisais l'autre semaine dans le Daily
Telegraph une page sur le Londres d été d'un tour
d'humeur et de plurne à faire la fortune d'un chro-
niqueur du boulevard. Ce soir, je lirai dans la
gazette des libéraux, la Pall Mail, ou dans celle
des conservateurs, la Saint James s^ ou dans It
Globe, ce journal de l'après-midi imprimé sur pa-
pier rose, une série d'entrefilets de la plus mali-
cieuse acuité et de l'ironie la plus savamment an-
glaise. Avec ces articles-là, il y aurait de quoi
faire plusieurs célébrités, s'il n'y manquait l'élé-
ment premier de toute célébrité, le nom. Ce n'est
pas ici, dans cette vieille et libre maison des
Débats, qu'il y a lieu de discuter les avantages du
système généralement adopté en France. Nous lui
avons dû la plus merveilleuse éclosion d'une litté-
rature qui va des Lundis, de Sainte-Beuve, à
Hommes et Dieux, de Paul de Saint-Victor, et de
Chateaubriand à Prévost-Paradol, pour ne parler
que de quelques-uns entre les morts. Mais si l'ano-
nymat de la presse diminue évidemment sa valeur,
il a cet avantage, tout pratique, si l'on peut dire,
d'adoucir les âpretés de la polémique et de leur
enlever peu à peu le caractère personnel. L'homme
de lettres qui se fait journaliste en Angleterre s'ab-
sorbe dans une grande usine dont il devient un des
rouages. Il n'a pas les profits d'un métier de com-
baut, il n'en a pas non plus les inconvénients ; les
286 ÉTUDES ET PORTRAITS
dures luttes d'amour-propre, les difficultés de faire
honneur à sa renommée d'une manière fixe et tous
les jours, quelquefois durant des années! Sur ce
point encore son existence est douce et n'a guère
de chance d'aboutir à la révolte. Faut-il aussi
attribuer à cette absence de signature, et à l'imper-
sonnalité qui en résulte le beau respect de la vie
privée dont, non seulement toutes les polémiques,
mais les articles de portraits eux-mêmes sont mar-
qués dans cette vaste presse anglaise? J'ai suivi en
détail, voici un mois, tout ce qui s'est écrit de-ci
de-là dans les feuilles quotidiennes ou de semaine
sur Mark Pattison, le recteur de Lincoln, qui venait
de mourir. Je l'avais connu à Oxford. C'était un
homme de premier mérite, avec une physionomie,
un tour de conversation et des habitudes très ori-
ginales. Il prêtait d'autant plus aux anecdotes
intimes que beaucoup des écrivains de la presse
avaient pu le voir de tout près, en qualité d'étu-
diants. Ces anecdotes, ou malveillantes ou bien-
veillantes, vous les auriez cherchées vainement à
travers les notices consacrées seulement aux idées
du défunt, à son rôle de professeur et à ses ou-
vrages. Cet anonymat des journaux a un autre
effet : il pousse l'homime de lettres ambitieux à
donner sa mesure dans des travaux de Revue, les
seuls qui fassent pénétrer un nom jusque dans la
masse des lectetirs. C'est un des motifs pour les-
quels ces Revues foisonnent avec une telle abon-
dance. Il y en a plus d'une vingtaine sur le pupitre
de \Athenaeum qui leur est réservé : — faut-il
LETTRES DE LONDRES 287
citer au hasard? — la Quarterly, YEdinburgh, la
Westminster, la Contemporary, la FortJiightly, le
2\Uneteenth, le Macmillafis, le Longman's^ le
BlackivoocTs, et combien d'autres, sans compter les
Magazines illustrés ou les fascicules spéciaux qui
correspondent à notre Revue -philo so-phique et à la
Revue historique? Un peuple d'écrivains gravite
autour de ces publications, tous obligés au patient
et sérieux travail qu'exige la composition du long
Essai, tous au service du peuple bien plus vaste
de lecteurs auxquels arrivera leur travail. Car elles
ne se contentent pas de séjourner sur les tables des
clubs, ces livraisons des Revues; elles se dispersent,
dans la campagne d'abord, parmi les châteaux et
]c3 villas, dont il faut bien distraire la solitude, puis
par delà les mers^ aux extrémités de cet immense
empire colonial, où se trouvent employés un peu
partout d'anciens élèves de quelque collège d'Ox-
ford ou de Cambridge. Des familles vivent là-bas,
aux Indes et en Australie, dans vingt endroits du
globe, qui ont gardé le goût vif de l'instruction. Des
fem.mes y abondent, qui lisent et écrivent elles-
mêmes. C'est pour ce public que l'homme de lettres
anglais se trouve écrire, qu'il se ssm écrire, et c'est
la troisième influence qui vient achever l'orienta-
tion de son talent.
Vis-à-vis du public, l'écrivain peut se placer dans
trois situations différentes. Parfois il compose sans
même songer qu'il sera lu, et seulement pour satis-
faire un besoin d'activité intellectuelle. Ce fut le
288 ÉTUDES ET PORTRAITS
cas du très glorieux Gœthe et du très obscur Sten-
dhal. Parfois il compose dans l'unique but de
recueillir le plus grand nombre de suffrages qu'il
lui sera possible, et il est l'esclave du goût de son
temps comme le fut Voltaire, ce passionné de la
gloire viagère, à qui cet amour dicta ses tragédies
et sa Henriade. D'ordinaire, l'écrivain écrit pour
lui-même à la fois et pour 1. ^blic. Il se représente
un lecteur idéal par lequel il se voit jugé à l'avance,
et ce jugement lui est parfois une torture étrange.
La correspondance de Flaubert nous en a montré
un bien mélancolique exemple. Le grand prosateur
soumettait en pensée la page achevée sur laquelle
il avait peiné à un Homais ou à un Bouvard; il se
rendait compte des inintelligences profondes de
ee «bourgeois», et au lieu d'en sourire, il en sai-
gnait. J'imagine qu'un auteur anglais, et qui con-
naît bien son pays, se figure à l'avance un lecteur
et une lectrice qui réunissent à une culture com-
plète et au sens des choses de l'esprit un -profond
sentiment de respectabilité. S'il travaille à un
roman, il est impossible que la seule idée de ce
lecteur et de cette lectrice ne lui interdise pas les
audaces physiologiques, la mise à nu de l'animalité
humaine, l'analyse microscopique et misanthro-
pique de la maladie sociale. Mais aurait-il par lui-
même le goût et la puissance de cette dissection où
se complaisait le génie d'un Balzac? Dans la dé-
cente maison qu'il habite à l'extrémité d'un fau-
bourg de Londres, marié comme il est le plus
souvent, parmi ses filles et ses fils, appartenant à
LETTRES DE LONDRES 289
éexix ou trois cercles qui lui font une société d'élite,
n'ayant aventuré sa jeunesse à travers aucune
expérience coupable ou trop dure, est-il outillé
pour concevoir le Père Goriot, la Maison Nucin-
gen, ou bien Madame Bovary, et l'amertume char-
aelle et nostalgique des Fleurs du Mal? S'il veut
imiter Baudelaire, ce sera comme Swinburne, en y
mêlant l'ardeur d'un paganisme érudit, analogue à
celui de la Renaissance, qui le transportera
presque aux antipodes de son modèle. Qu'il est,
en revanche, armé admirablement pour peindre en
leur détail les plus fines nuances de la vie morale,
pour se configurer des intérieurs de conscience,
tout le tableau d'une âme qui cherche à se régler
elle-même! Et qui a mieux réussi dans des pein-
tures de cet ordre que George Eliot, par exemple,
le romancier que le dix-neuvième siècle anglais
peut mettre en regard de notre Balzac pour la pro-
fondeur de la pensée, la puissa.nce de la création
des types, l'originalité de l'observation? Je ne se-
rais pas moi-même un homme de lettres français,
si je n'avouais que la Cousine Bette me passe plus
près du cœur que Silas Marner. Mais le comment
cément de la critique consiste à reconnaître que la
vie humaine est une chose très complexe et très
variée. Elle peut être envisagée et peint de bien
des points de vue. Il y a des états d'âme tout trou-
blés par les fièvres de la chair, par les angoisses
du conflit social. Il est bon que de tels états soient
étudiés et démontrés, et, par suite, nous devons
nous féliciter que notre société existe et qu'elle ait
** 19
290 ÉTUDES ET PORTRAITS
produit Balzac et sa descendance. Il y a d'autres
états de l'âme, où la sensualité n'a plus sa place
et où apparaît l'inquiétude purement morale. Il est
bon que la société anglaise aboutisse à créer d'ex-
cellents peintres de ces sortes de crises. Pour re-
prendre en la modifiant un peu la phrase que dit
Hamlet à son Horiato : il y a plus de choses entre
le ciel et la terre que n'en saurait rêver notre esthé-
tique. C'est pour cela que nous devons nous ap-
plaudir qu'il se rencontre toutes sortes d'esthé-
tiques et toutes sortes dé races d'écrivains pour les
concevoir, les protéger et travailler au grand
œuvre, éternellement pris et repris, de la littérature,
ou pour employer un mot plus précis encore, de la
psychologie.
VI
PRÉRAPHAÉLITISME
J'ai visité, durant mon séjour à Londres, plu-
sieurs maisons de riches collectionneurs. Elles sont
situées, pour la plupart, dans ce quartier du Sud-
Ouest, le fashionable S.-W., oasis d'opulence, à ce
point comblé de luxe que l'on y vivrait des mois
et des mois sans presque rencontrer un signe de la
noire misère anglaise. A peine si, de place en place,
une ruelle qui joint ensemble deux squares élé-
gants révèle qu'il existe cependant ici des gens
n'ayant pas mille livres à déoenser par six mois,
LETTRES DE LONDRES 291
ni même cinquante livres, ni même vingt-cinq. Les
enfants grouillent sur ce pavé malpropre, le teint
hâve, les membres pauvres. Un bar ignoble réunit
des buveurs en haillons autour de sa table revêtue
detain. De vieilles femmes, accroupies sur le seuil
des portes, se drapent dans un châle déchiré...
Mais qui traverse ces ruelles, sinon l'étranger en
quête d'observation, quand il est si simple de suivre
les rues décentes le long desquelles se dressent les
coquettes habitatioas peintes en rouge sombre ou
en vert pâle, avec leurs colonnettes, leur jardinet
fleuri, leur encadrement de plantes grimpantes?
Ils sont tous exquis à regarder, ces logis parés fie
jasmin et de géraniums. Ceux des collectionneurs
ne diffèrent pas des autres par le dehors. Mais
c'est en examinant l'intérieur en détail qu'on se
convainc une fois de plus de la prodigieuse ri-
chesse et de la culture par laquelle se distingue
cette classe moyenne anglaise dont j'indiquais
l'autre jour quelques traits. Il y a tel armateur de
Glasgow ou de Liverpool qui possède dans sa
maison du voisinage de Hyde-Park plus de quatre
(:2nts toiles qui vont des peintres anciens les plus
célèbres aux peintres qui habitent Londres en 1884,
D'autres, négociants retirés des affaires, font mieux
encore. Ils ne se contentent pas d'acheter des ta-
bleaux, ils emploient leurs artistes de prédilection
à décorer leurs home. Et ce sont alors, dans ces
demeures de personnages pratiques, des caprices
d'ornementation d'une poésie singulière, — de quoi
réjouir le cœur subtil du I.éros de M. J. K. Huys-
apa ÉTUDES ET PORTRAITS
raans, le compliqué Jean des Esseiiites. J*ai ▼»
ainsi une salle à manger que son propriétair» a
livrée à M. Whistler, et que ce dernier a décorée
tout entière avec des plumages de paon, étalés awar
tm fond d'un bleu de turquoise. Deux énomaas
paons traversent le panneau du fond, ayant poar
œil, l'un une émeraude, l'autre un diamant. L'éclat
de ces deux pierres qui rayonnent sur ce mur
achève de donner à cette pièce une physionomie de
chambre fantastique des mille et une nuits. Ua
autre a demandé au plus raffiné des songeurs,
M. Edward Burne- Jones, de lui dessiner une série
de sujets autour de la corniche de son salon, et
l'artiste a mis là une histoire des malheurs de
Psyché. Ce même M.- Burne-jones a exécuté poer
un autre amateur un couvercle d'harmonium où se
voient des femmes avec le type des vierges de
Botticelli, vêtues de draperies figurées par des «a-
crustations d'une nacre changeante. Il a fait dp
même le projet d'un paravent avec des images d(
déesses, une plaque de cheminée sur laquelle uttf
Vestale est représentée entretenant du feu avec im;
brin de myrte. Un simple détail montrera jusqu'à
quel point le problème de la décoration préoccupe
les artistes anglais. Un d'entre eux, qui est à la fois
peintre et poète, et des plus célèbres, M. William
Morris ne s'est-il pas avisé d'ouvrir en plein
Londi'es un magasin de tapisserie où l'on ne read
que des meubles et des tentures dont il a exécuté le
dessin?...
Il faut parcourir ces collections privées pour ae
LETTRES I>E LONDRES tgs
former une idée à peu près exacte du mouvement
le plus important qui se soit produit dans l'art en
Angleterre depuis quarante années. Je veux dire
te préraphaélitisme, ou, comme on l'a nommé plus
tard, non sans une nuance d'ironie, l'esthéticisme.
A ce mouvement se rattache l'œuvre de critique de
l'éloquent Jolm Ruskin et celle du plus délicat des
|»:o3ateurs actuels M. Walter Pater, dont le livre
6Hr la Renaissance contient les vingt plus belles
pages qui aient jamais été consacrées à Léonard de
Tinci. Oui donc a mieux parlé du sourire des Jo-
oeaides et des Hérodiades, «ce sourire,» clit-il, «oii
î'âme avec toutes ses maladies a passé?» A ce mou-
▼isnient se relie l'œuvre de poésie de Dante-Gabriel
îlossetti et celle de M. Swinburne, les deux noms
les plus remarquables à citer dans les lettres an-
glaises depuis ceux de Tennyson et de Robert
Browning. — De ce même mouvement relève l'œuvre
eii peinture de ce même Dante Rossetti, celle de
M. Millais, celle de MM. Maddox Brown, Watts
et B urne- Jones. Il est difficile de résumer par une
formule l'élément d'unité qui rattache les uns aux
autres tant d'efforts différents. Il est plus difficile
encore de ramasser les documents nécessaires pour
bien juger la valeur de l'Ecole préraphaélite dans
sa partie artistique, car les tableaux de ces peintres
appartiennent tous, à des particuliers, et ceux-ci
les placent, non pas dans des galeries., mais dans
les pièces mêmes qui servent à l'ordinaire de leur
vie. C'est un des bénéfices de la morte-saison que
la. possibilité de voir ces collections. Et cependant
894 ÉTUDES ET PORTRAITS
les toiles sont à ce point éparpillées, qu'avec tous
les efforts du monde j'ai pu à peine étudier ainsi
vingt œuvres de Rossetti sur les trois cent quatrei-
vingt-quinze que mentionne le catalogue donné par
M. William Sharp à la fin de l'étude consacrée à
son maître (i). Pour juger M. Maddox Brown, il
faut aller à Manchester. Des toiles de M. Millais,
un certain nombre seulement ont été composées
sous l'inspiration préraphaélite. Comment discerner
avec exactitude celles qu'il a exécutées comme un
peintre «synthétique» et celles qui représentent sa
manière d'« analyste» (2)? Il est plus aisé de voir
l'œuvre de Burne-Jones, quoique je n'aie pu prendre
une connaissance directe que d'une assez faible
portion. Il resterait la ressource d'étudier au moins
la reproduction photographique de tous ces
tableaux, mais les préraphaélites ont gardé jusqu'à
ces derniers temps un tel caractère de cénacle, que
les photographies de leurs peintures ne sont en
vente que dans une certaine maison perdue au
fond de Kensington. Néanmoins, même avec des
renseignements incomplets, il est loisible de porter
un jugement critique sur l'Ecole, sinon d'en carac-
tériser du moins le principe et de marquer une
tendance de l'âme anglaise contemporaine. C'est
tout ce que je voudrais essayer dans ces quelques
notes.
(i) Dante-Gabriel Rossetti, A record and a study, by William
Sharp. — Macmillan, 1882.
(2) Expressions de M. Sharp, p. 69 de son livre sur Ros-
setti.
LETTRES DE LONDRES 295
Rien de plus touchant ni qui révèle mieux la
simplicité d'esprit qui se rencontre chez beaucoup
de jeunes gens d'Oxford ou de Cambridge, que les
débuts de cette Ecole préraphaélite destinée à
faire tant de bruit à travers le monde. Cela est
presque romanesque au même degré que le cénacle
imaginé par Balzac dans ses Illusions perdues. Un
garçon de vingt ans se réunit un jour à six de ses
camar-ades pour réformer tout simplement l'art de
son pays. Cela se passait en 1849 à Londres, dans
un pauvre atelier de peintre situé à Newmann-
Street. Le jeune homme s'appelait Danter-Gabriel
Rossetti. C'était le fils d'un proscrit napolitain,
commentateur de Dante, auteur d'un traité sur le
mystère de l'amour platonicien (i) et de la propre
sœur de Polidori, le médecin de lord Byron. Les
six camarades étaient quatre peintres : William
Holman Hunt, John Everett Millais, James Collin-
son, Frédéric-George Stephens; un sculpteur, Tho-
mas Woolner, et un critique, le frère de Dante-
Gabriel, William Michaël Rossetti, alors âgé de
dix-huit ans. Ces sept personnes, nthe sacred
seireni>, comme les appelle leur biographe, s'étaient
liées les unes aux autres sous la formule cabalis-
tique : P. R. B., — traduisez : « Pre-Rafhaelite-
Brotherhood, confrérie préraphaélite. » La première
action de leur cénacle fut de fonder une revue qui
eut quatre numéros. Elle avait pour titre, je tra-
duis exactement : <iLe Germe^ pensées du côté de
(i) // misiero deW amor pîatonico svelata, 1840.
«96 ÉTUDES ET PORTRAITS
la nature dans la poésie, la littérature et l'art. » Au
quatrième numéro, ce titre parut sans doute obscur
et fut remplacé par cet autre, jugé plus clair : oArt
et nature, consistant en pensées du côté de la nature,
journal dirigé surtout par des artistes.» L'ingé-
nuité métaphysique de ce simple en-tête indiquait
bien l'état d'exaltation passionnée, presque reli-
gieux, où vivaient ces jeunes gens. Jusqu'à ses der-
niers jours, et même détruit par l'abus du chloral,
— dont il devait mourir, voici quatre ans, — Dante
Rossetti posséda u« pouvoir d'influence intellec-
tuelle réellement extraordinaire sur ceux qui l'ap-
prochaient. En ce temps-là, brûlé des nobles fièvres
de la jeunesse, venant d'écrire ce chef-d'œuvre de
la Demoiselle bénie, aujourd'hui classique, avec la
bouche frémissante, les yeux enflammés, le front
sublime que nous montre son portrait peint par
Watts, il devait être irrésistible, et il le fut, puisque
sa petite Revue justifia son titre. Elle fut bien réel-
lement le germe, l'humble grain que le passant ne
voit pas, qu'il foule sous son pied, mais qui s'en-
fonce dans le sol et devient le principe de toute
une large moisson, — plus tard !
Oui, un germe, mais de quelle doctrine, et en
quoi consistait la croyance qui distinguait les
P. R. B. pour leur garder leur désignation première.
Le lecteur étranger curieux de préciser ses idées sur
ce point délicat ouvre tout naturellement un des
livres de M. Ruskin. Puisque le célèbre professeur
s'est fait l'apôtre du groupe, il en doit donner
l'acte de foi. e^ i' 's donne aus<^i. mais dans quels
LETTRES DE LONDRES «97
termes! « La Vérité, » s'écrie-t-il dans une de ses
lectures d'Oxford sur MM. Burne-Jones et Watts,
cla Vérité, voilà le pouvoir vital de l'Ecole; la
yérité, voilà son armure; la Vérité, voilà son épée
de combat.» Là-dessus le lecteur qui se souvient
de l'effort des véritables préraphaélites, des con-
tciaporains du Ghirlandajo vers une copie exacte
^ la nature, se dit qu'il se trouve en face d'une
Ecole de réalistes. Or, le réalisme, dans le sens où
nous entendons d'ordinaire ce mot, consiste dans
la reproduction fidèle de la vie contemporaine.
Fort de cette conclusion, ce lecteur étranger con-
sulte le catalogue de l'œuvre de Dante Rossetti, le
fondateur du Cénacle, et voici les titres qull relève
entre quatre cents autres : «l'Enfance de la Vierge,
— Salut, Servante du Seigneur, — la Tombe d'Ar-
tiiur ou la Dernière rencontre de Lancelot et de
Ginevra, — Hamlet et Ophélie, — la Barrière du
Souvenir, — Beata Beatrix, — le Cœur de la nuit,
— Méduse aperçue, — la Coupe d'amour, —
Astarté Syriaque, — l'Esprit de l'arc-en-ciel, —
Retour de Tibulle à Délie, — Adam et Eve, —
Marie Madeleine, — Pandore...» Le lecteur croit
rêver. Les mythologies, le christianisme, les sou-
venirs de toutes les littératures, la mysticité du
moyen âge se mélangent dans cette liste qui se
prolonge ainsi, indéfiniment. La Vérité, dit M. Rus-
kin. Mais quelle Vérité? Le lecteur soupçonne que
les mots n'ont pas la même signification pour une
tête anglaise et pour une tête française. Il prend
de nouveau une brochure de M. Ruskin et il tombe
sqS études et portraits
sur cette phreise : a La première question d'une âme
vraie doit toujours être : Ai-je une religion, ai-je
une patrie, ai-je un amour, telles que je sois prêt à
mourir pour elles?» Et ailleurs : «Il faut en reve-
nir au mot de Woodswort :
Nous vivons d'admirer, d'espérer et d'aimer (i), »
Le lecteur regarde le titre de l'ouvrage : c'est
bien un livre esthétique et non pas un recueil de
sermons. Il prend le Germe et y rencontre dans le
début d'un des articles : «La pureté du cœur, la
suppression de toute sensualité de l'esprit, c'est par
là que doit commencer celui qui veut entrer dans
l'ère nouvelle, » et M. Sharp n'hésite pas à dire •.
«Si étrange que cela puisse paraître, des hommes
comme Holman Hunt, Rossetti, ont marché dans
les pas et à la suite de Newman, de Pusey, de
Keble (2).» Avons-nous affaire à une réformation
religieuse ou à une réformation artistique, à des
ministres protestants ou à des peintres? Comment
se mouvoir au milieu de ces définitions qui sem-
blent si opposées et dont les unes conviendraient à
un Fra Angelico, tandis que d'autres ne seraient
pas reniées par Degas?
Mon avis est que nous avons affaire à des ar-
tistes et à de très grands, mais que ce sont des
artistes anglais : c'est-à-dire que pour eux les pro-
blèmes de l'esthétique ne sont pas distincts des
problèmes de la conscience. Ils entrevoient cette
(i) We live by admiration, hope and love.
(2) Page 41 .
LETTRES DE LONDRES 999
grande loi de tout art digne de ce nom, à savoir
que peintre ou poète, sculpteur ou prosateur,
l'homme ne doit rien produire qui ne lui soit né-
cessaire, rien qui ne manifeste son impression
propre, sincère et directe de la vie. A cause de
cela ils sont réalistes dans leurs études de paysa-
ges, de costumes, de types, de tout le décor visible.
En même temps ils sont mystiques : l'impression
de la vie intérieure ne doit-elle pas être traduite
au même titre que les impressions de la vie exté^
rieure? On raconte que le maître d'Ornans, le
puissant et illettré Courbet, avait coutume de dire :
«Des anges? Est-ce que j'en ai jamais vu?» C'est
le point de vue du réaliste vulgaire. Ecoutez main-
tenant le prophète du réalisme tel que le comprend
une âme du Nord (i) toujours tournée, quoiqu'elle
fasse, du côté du monde spirituel : « Ne confondez
jamais,» dit M. Ruskin, «un mythe avec un men-
songe. Non, vous devez être très prudent pour fixer
le point sur lequel vous pouvez vous permettre de
le traiter de fable. Prenez comme exemple le plus
fréquent et le plus simple des mythes, celui de la
Fortune et de la roue. Sans doute il n'existe pas
dans l'univers une femme réelle qui tourne une
roue de diamant, capable d'influencer par ses révo-
lutions l'humaine destinée. Mais sous cette image
n'apercevez-vous pas plus clairement la loi du ciel :
— Il a précipité le puissant de sou siège, et il a
(i) The art of England^ lectures given in Oxford. Deuxième
lecture de la seconde série.
300 ÉTUDES ET PORTRAITS
exalté Vhumble et le faible.,.-» J'ai cité tout ce
passage, parce qu'il est caractéristique, au plus haut
point, de la différence qui sépare deux points de
vue probablement irréductibles l'un à l'autre : celm
du sensualiste grossier et celui de l'homme pour
qui le monde des idées existe d'une réalité aus»M
forte, j'allais dire aussi concrète, que l'autre.
L'Ecole préraphaélite a eu pour ambition, lors
de ses débuts, d'unir en un seul ces deux réalismes,
union qu'avaient réussie en effet les maîtres de la
Renaissance florentine, si pieux d'intention et si
exacts d'exécution. Aux débuts de l'Ecole, plus
d'un critique s'y trompa, et le préraphaélitisme fut
accusé de n'être qu'une simple et vile photogra-
phie de la nature. Un signe aurait dû cependant
servir de guide à l'appréciation de ce mouvement
C'est que, dès la publication du Germe, la plupart
des artistes de ce groupe s'annonçaient comme étant
à la fois peintres et poètes de la nuance la plus
ardemment mystique. En fait, ainsi qu'il arrive
toujours lorsque deux pouvoirs contradictoires
sont en présence, une des deux tendances a, petit à
petit, prédominé, puis transformé l'autre. Dante
Rossetti, pour ne citer que le chef, n'a pas cessé
d'être un peintre, mais il est devenu, comme il
s'appelait lui-même, un peintre poète. Il a continué
d'avoir des idées de peintre, c'est-à-dire de voir
des juxtapositions de tons, des rapports de lignes,
des attitudes, des formes; mais parmi ces idées de
peintre, il a choisi uniquement celles qui étaient en
même temps des idées de poète. Il a ainsi. abouti,
LETTRES DE LONDRES 3oi
|iea à peu, à un art de songe, tout pénétré d'au
delà, d'inexprimable émotion et de beauté senti-
Mentale. Dans le même ordre s'est développé le
génie de M. Burne- Jones, le dernier venu de l'Ecole,
eeîui dont les toiles traduisent le mieux la ten-
dance à fondre le monde visible et le monde invi-
sible en une sorte de beauté dont jusqu'ici la mu-
sique semblait seule capable, à la fois matéria-
^te et mystique, caressante aux sens et caressante
à l'âme. On se tromperait si l'on confondait cette
peir-.ture avec celle de nos peintres littérateurs ou
de ceux qu'on a nommés idéalistes. Ce ne sont pas
ici des pensées mises en couleur. C'est plutôt, si je
peux dire ainsi, une vision colorée de la pensée.
Gela procure une volupté de contemplation ana-
logue à celle qui se dégage de la Galatée et de
VHélène, de M. Gustave Moreau. Et c'est qu'aussi
ia même nostalgie manifestée par les rêveries sin-
gulières de ce dernier peintre apparaît dans les
toiles de M. Burne-Jones, aussi douloureusement
vague et aussi délicieusement ravissante.
Ah ! les étranges toiles et qui vous poursuivent
eomme le souvenir d'un songe d'opium! J'ai là,
devant les yeux de ma mémoire, celle qui est ap-
pelée Laus Veneris, — la louange de Vénus. — La
déesse vêtue d'une robe de couleur rouge est cou-
càée sur une chaise longue. Sa courorme est posée
9«r ses genoux. Quatre femmes assises auprès
d'elle essayent de la charmer au son des instru-
«ients de musique. Une tapisserie sur laquelle est
302 ÉTUDES ET PORTRAITS
brodée son image traînée par des colombes rap-
pelle sa gloire antique. Par la baie de la fenêtre
une troupe de chevaliers apparaît qui galope sans
doute vers la colline du Tannliseuser, et c'est la
gloire de la déesse durant le moyen âge qui dénie
ainsi à travers les plaines. Elle cependant, insen-
sible aux accords des musiciennes comme aux
splendeurs évoquées par la tapisserie, comme aiix
cavalcades de ses fervents, elle regarde à terre, les
bras abandonnés, les yeux baissés, la bouche
am.ère. — Elle regarde. Quel songe de m.élan-
colie?... Le même sans doute qui hante les pn:-
nelles du chevalier assis à terre dans le tablea*
nommé Chant d'amour, tandis qu'une femme fait
coiurir ses doigts sur les touches d'un orgue dans
un paysage du soir, — le même qui ensorcelle le
visage des anges debout, chacun le globe aux
mains, dans la série des Seft jours de la création.
Ce songe de mélancolie, c'est bien celui qui vient
troubler le cœur de l'homme moderne dans l'heu-
reuse et séculaire Angleterre, comme dans noire
pauvre France, épuisée de révolutions. C'est la
plainte secrète de l'immortelle Psyché que ni les
bienfaits de la science, ni ceux de la richesse, ni
les promesses du progrès n'ont pu contenter. La
voyageuse divine erre toujours, même dans notre
monde d'industrie, de télégraphie et de chcm.ins
de fer, en quête du bien qu'elle a perdu. Hélas!
elle ne sait plus même de quel nom ce bien se
nomm.e, ni s'il existe sous le ciel. Il arrive par-
fois qu'un artiste sincère entend cette planite qu'il
LETTRES DE LONDRES 303
prend pour un sanglot de son propre cœur ou pour
un rêve de son propre esprit, et le peu qu'il traduit
de cet immortel sanglot suffit pour enchanter à
jamais son œuvre.
Août 1884.
VI
L'ESTHÉTICISME ANGLATS^'>
Voici la traduction élégante et fidèle d'un étrange
et puissant roman, qui souleva, lorsqu'il parut, de»
discussions passionnées dans les cercles littéraka»
d'outre- M anche. L'auteur, qui depuis a contiiïué
avec supériorité son œuvre parallèle de critique et
de création, n'était guère connu, quand Miss Brcmn
fut publiée, que par deux volumes d'Essais sur la
Renaissance, réunis sous le titre symbolique d'i5«-
fhorion et dédiés au plus raffiné des prosateurs
anglais contemporains, M. Walter Pater, l'artiste
et le philosophe de Marins ïE-picnrïen. Aujour-
d'hui d'excellentes études, notamment celle d«
Mme Bentzon dans la Revue des Deux Mondes,
ont appris au public français le nom de la fenam«
(i) On trouvera dans cette analyse de Miss Bro-xn quelques
idées exprimées déjà dans la lettre sur le PréraphaHltisme . Cette
répétition était nécessaire pour mieux rattacher les deux étude*
une à l'autre. La traduction de Miss Brovin dont il est parlé ici
due à M. Robert de Sérizy.
L'ESTHÉTÎCISME ANGLAIS 305
distinguée qui se cache sous le pseudonyme de
Vernon Lee. On sait que miss Paget vit habituelle-
ment à Florence, qu'elle est la sœur d'un poète
remarquable et qu'elle a su faire de sa maison, des
bords de l'Arno le rendez-vous de tout ce qui a
Tal ur decrivain ou de dilettante dans la vieille
ville de Toscane. Ce roman de Miss Brown fut son
début dans le genre difficile de l'étude de mœurs
sous forme narrative, et il y a en effet dans ce
premier roman quelques inexpériences d'art. Un
lecteur français, habitué au «faire» précis et serré
de nos conteurs, y trouvera matière à plusieurs
critiques. Il y relèvera et des lenteurs, et des mor-
ceaux mutiles, et des disproportions. En revanche,
il y trouvera une peinture entièrement neuve, et
faite d'après nature, d'un coin singulier de la vie
anglaise, je veux parler de ce petit groupe d'ar-
tistes et de gens du monde qui professent le culte
de l'esthéticisme et. que le langage courant appelle
là-bas des esthètes. Grâce à Miss Brown, nous
pouvons nous représenter assez exactement en quoi
consiste cet esthéticisme, sur quels points il est
en désaccord profond avec le reste de la société
anglaise, et en quoi cependant il se rattache à une
tendance constante de cette même société, puisqu'il
est apparu déjà sous d'autres formes et à divers
intervalles.
(\c6 ÉTUDES ET PORTRAITS
On confond d'ordinaire chez nous l'Ecole esthé-
tique anglaise avec l'Ecole préraphaélite. C'est
commettre à peu près la même erreur que si l'on
identifiait nos parnassiens avec nos romantiques.
Le Parnasse de 1860 a été en France \m néo-roman-
tisme, issu des théories de 1830, et cependant il
s'est distingué de ces théories par plusieurs nuances
originales. Les esthètes anglais dérivent, eux aussi,
des maîtres préraphaélites, mais ils s'en séparent
sur trop de points pour qu'il ne convienne pas de
faire aux uns et aux auti'es une place à part. Les
préraphaélites appartenaient presque tous à la gé-
nération qui a eu ses vingt ans entre 1845 et 1855.
La plupart d'entre eux étaient des peintres poètes,
et le chef du chœur fut ce Daute-Gabriel Rossetti,
dont j'ai parlé dans ces notes à plusieurs reprises,
à propos d'Oxford notamment et de sa Revue le
Germe. Le cénacle préraphaélite — the P/eraphae-
lite Broiherhoûd — a dû son nom, je l'ai marqué
plus haut, à l'analogie des tendances de ses mem-
bres avec celles des peintres italiens du quatorzième
et du quinzième siècle. Comme Giotto, comme Be-
nozzo Gozzoli, comme Domenico Ghirlandajo, les
P. R. B. s'efforçaient de concilier le goût du sym-
bole mystique avec la copie la plus exacte de la
L'ESTHÉTICISME ANGLAIS 307
réalité. Pénétrés d'admiration pour ces vieux ar-
tistes d' vivant la Renaissance, ils leur empruntaient
jusqu'à leur gaucherie. Ils lisaient la Vie nouvelle,
de Dante, avec la même ferveur qu'avait pu le faire
Sandrc) Bofticelli. Les visages qu'ils évoquaient sur
leurs toiles avaient cette expression à la fois sé-
rieuse et candide, douloureuse et visionnaire qui
donne un charme si particulier à la célèbre Allé-
gorie du Printemps qui se voit à l'Académie de
Florence. On comprend qu'avec de telles doctrines,
les frères préraphaélites dussent se trouver en
désaccord avec les aspirations familières du monde
au milieu duquel ils vivaient. Il est plus facile de-
rêver à Béatrice et à son poète sous les voûtes du
couvent de Saint-Marc ou parmi les narcisses en
fleur du Campo-Santo de Pise, au printemps, qu'au
milieu du brouillard de Londres et dans cette
Angleterre sillonnée de chemins de fer, hérissée de
fabriques, noire de charbon. Aussi leB préraphaé-
lites s'enfermèrent-ils de plus en plus dans une
intimité de cénacle, exagérant jusqu'au parti pris
leurs idées déjà très exceptionnelles, vivant de plus
en plus parmi des impressions raffinées et réflé-
chies, dans une atmosphère artistique sinon tout
artificielle, et de ce goût de l'artificiel naquit dans
la génération suivante, durant ces quinze dernières
années, l'esthéticisme proprement dit.
Composer la vie d'impressions d'art, et de cela
seulement, — tel fut, en sa dernière simplicité, l*-
programme des esthètes. — Par ce programme, ils
se trouvaient aussi distincts des premiers préra-
306 ÉTUDES ET PORTRAITS
phaélites que les peintres de la Renaissance avaient
pu l'être de leurs mystiques prédécesseurs. On en
jugera par ce seul fait que leur livre de prédilec»
tion devint, au lieu de la Vùa nuova, la Made-
moiselle de Maîipin, de Théophile Gautier, ce qui
ne les empêchait pas de professer un culte d'esprit
pour les extases Imaginatives des vieux poètes et
d'admirer Dante avec idolâtrie. Mais c'était plutôt
tine sorte de dilettantisme spécial qui les portait
vers toutes les portions archaïques de la littérature,
comme plus fécondes en sursaut nouveau du goût
et de l'intelligence. C'est ainsi qu'à Dante lui-même
ils préféraient Cino de Pistoie, — au lucide
Shakespeare ses rivaux plus barbares : Marlowq,
Ford et Webster, — à Ronsard le moins connu
Joachim du Bellay, — et à ce dernier, Villon. Le
poète de : Mais où sont les neiges d'antan... de-
vint ainsi à Londres plus populaire qu'il ne l'a
jamais été parmi nous. De toutes jeunes filles, dé-
votes de l'esthéticisme, prononçaient son nom avec
enthousiasme. Le malheur voulut qu'un des esthètes
consacrât un jour deux conférences à ce Villon,
admiré ainsi sur parole, et il se découvrit dès le
début que ledit Villon était si parfaitement ini-
fïo-per que les dames refusèrent d'assister à la
seconde de ces conférences. Le goût de l'archaïsme
n'en continua pas moins de sévir parmi les esthètes.
Il se manifesta par une série d'adaptations au vers
anglais des formes les plus reculées de la poésie
française. Les auteurs de l'Ecole esthétique se mi-
rent à écrire ainsi «t des chants royaux, et des
L'ESTHÉTICISME ANGLAIS 309
rondels, et des ballades, comme a fait M. Théo-
dore de Banville, qui devint, avec Théophile Gau-
tier et Baudelaire un des poètes favoris du groupe.
L'affinité psychologique était trop grande entre les
Esthètes et les Parnassiens pour qu'un accord ne
s'établît point entre les deux écoles; mais l'esthé-
ticisme anglais se trouvait, comme on va le voir,
bien différent du Parnasse, en ce sens qu'il ne se
borna pas à demeurer une doctrine de littérature et
qu'il essaya de s'attaquer aux mœurs elles-mêmes.
Parmi les thèses soutenues par M. John Ruskin,
le prophète inspiré du préraphaélitisme, il s'en
rencontrait une qu'un des amis de Rossetti, le
peintre poète et décorateur M. William Morris,
avait déjà mise en pratique. M. Ruskin avait parlé
de la nécessité de réformer l'aspect intérieur des
logements anglais et M. Morris avait ouvert une
boutique que tout voyageur peut visiter dans
Oxford Street, boutique de tapisserie oti ne se
vendent que des objets fabriqués d'après les des-
sins du peintre. Les Esthètes ne se contentèrent pas
de demander qu'on modifiât l'ameublement, ils en-
treprirent une réforme du costume. C'est alors qu'on
vit se promener en plein jour des jeunes femmes
vêtues de costumes du moyen âge et, au cours des
soirées, ces mêmes femmes apparaître dans des
robes copiées d'après d'anciens tableaux, avec des
lis dans leurs cheveux. Certaines fleurs devinrent
l'apanage propre .des Esthètes, à l'exclusion des
autres : ainsi le lis blanc, le tournesol, la pensée,
les roses blanches et rouges, l'œillet, cher à Bellini
3IO ÉTUDES ET PORTRAITS
et à Carpaccio. Certains emblèmes furent adoptés,
et, dans toute chambre disposée d'après les canons
de l'école, des plumes de paon décorèrent les murs
et les vases. Le type de beauté admiré comme
supérieur fut celui qui se retrouve si souvent dans
les peintures de Rossetti -. des joues pâles, une
bouche amère et sensuelle à la fois, de grands
yeux fixes, une énorme chevelure, ou toute noire ou
toute fauve. Comme il arrive lorsque la mode s'en
mêle, d'étranges affectations se produisirent, qui,
commentées dans le public, devinrent matière de
blâme et matière d'imitation. Les fêtes esthétiques,
où les invités étaient reçus dans des appartements,
jonchés de roses, furent parodiées dans une opé-
rette dont le grand succès acheva de rendre fameux
ce qui n'avait d'abord été que le goût original d'un
petit cénacle. Les caricaturistes du Puncii, ces
observateurs narquois des mœurs contemporaines,
firent, eux aussi, campagne contre les Esthètes.
C'était là des revanches légères de l'opinion bour-
geoise moyenne contre les singularités d'une poi-
gnée d'artistes. Le rom.an que voici peut en être
considéré comme la revanche sévère; car, cette fois,
ce n'est point par le ridicule que la satire s'exerce,
c'est le principe de l'esthéticisme que l'auteur de
Miss Browji met en jeu, avec une partialité pas-
sionnée. Mais cette partialité, en mêm-e temps
qu'elle est un gage de bonne foi, s'offre comme un
■fait significatif de haute importance. Elle permet
de mesurer le degré de retentissement que les
Idées favorites de l'Ecole produisent dans la cons-
L'ESTHÉTICISME ANGLAIS 311
cience d'une âme profondément, intimement anglaise.
II
Pour que le lecteur français puisse se mettre
bien au point de ce livre, qui se tient debout avant
tout par sa force psychologique, il me paraît néces-
saire de lui présenter les personnages avec lesquels
il va se trouver en rapport tout le long du récit, —
personnages si particuliers qu'ils risqueraient de lui
paraître invraisemblables. Mais ils sont Anglais; et
dira-t-on jamais assez jusqu'à quel point la vie
anglaise est différente de la nôtre? Le héros de
ce roman est un peintre poète du nom de Walter
Hamlin qui, voyageant en Italie, rencontre une
servante, fille d'un ouvrier anglais mort d'ivro-
gnerie, une miss Anne Brown, et s'en éprend. Un
amour pour une fille de cet ordre ne saurait con-
sister, quand il s'agit d'un Esthète, dans un vul-
gaire désir de séduction. Celui-ci trouve qu'Anne
Brown, avec sa pâleur tragique, ses yeux d'un gris
verdâtre, sa bouche triste, son épaisse et noire che-
velure crêpelée, réalise d'une façon extraordinaire
le type de beauté qui lui est cher. Comme d'autre
part, la fille a de la noblesse et de la fierté, qu'elle
est profondément pure, il rêve de l'arracher à son
indigne sort, de lui faire donner une éducation en
rapport avec cette beauté, en un mot, de se fabri-
312 ÉTUDES ET PORTRAITS
quer en elle une sorte de Galatée vivante, dont il
ait créé l'âme. Cet étrange projet devient, comme
il sied chez un peuple positif, la matière d'un
contrat passé dans les règles avec le tuteur de la
jeune fille. Hamlin constitue une fortune indépen-
dante à miss Brown. Il s'engage à ne pas en faire
sa maîtresse et à l'épouser à sa majorité, — Anne
n'a que dix-huit ans au début du livre, — si elle
veut de lui à cette époque. Et la jeune fille est erv
voyée dans une pension anglaise établie à Co-
blence, pour y recevoir une instruction solide, puis
passer de là chez une vieille tante de Hamiin, en
attendant que le m.ariage ait lieu, — si toutefois S
doit avoir lieu.
Il arrive que cette miss Brown est une créature
très simple, douée au plus haut degré du sentiment
moral. Cette éducation qu'elle reçoit a d'abord
pour effet de développer chez elle davantage la
notion du sérieux de la vie, du respect de soi, du
bon emploi de ses forces, toutes ces qualités de
self-restraïnt qui sont le trait particulier de la race
anglaise. Lorsqu'elle se trouve, au sortir de ses
années d'études, lancée dans le monde des Esthètes
oii vit son bienfaiteur, qu'aperçoit-elle et qu'entend- •
elle? Les poètes qui l'entourent parlent avec une
admiration presque religieuse de Cléopâtre et de
l'impératrice Faustine, de Messaline et d'Hélène,
de toutes les grandes amoureuses en qui s'incarne
à travers les siècles, la légende de l'éternel féminin.
Ces mêmes poètes professent un mépris absolu pour
toute tentative utilitaire. Ils considèrent le mal
L'ESTHÊTICISME ANGLAIS 313
comme un élément nécessaire à la mystérieuse al-
chimie de la beauté. Ils sont pessimistes et ils se
refusent â l'action, réduisant leur effort à la for-
mation d'un paradis intérieur de songes rares et
d'un paradis extérieur de décors exquis. Anne Brown
assiste aux séances où ces idées sont exposées et
sa nature se révolte contre cet épicuréisme intel-
lectuel et cette sensualité raffinée. Elle reconnaît
que Walter Hamlin est l'mcarnation même de ces
façons de penser qui lui font horreur. Elle com-
prend que c'est pour satisfaire un caprice d'artiste
blasé qu'il l'a tirée de sa condition infime, qu'elle
est à ses yeux une sorte de 7nodèle façonné pour
les besoins de ses tableaux et de ses poèmes. S'il
la veut habillée avec des toilettes spéciales, c'est
pour la peindre. S'il lui a fait donner une éduca-
tion fine, c'est pour qu'elle serve de prétexte à ses
sonnets d'une mélancolie dantesque. Elle est un
instrument d'art entre Tes mains d'un homme inca-
pable de sentir autrement qu'avec son imagination;
— et ce rôle, cet homme, ce monde lui causent petit
à petit une horreur invincible où l'instinct de la
conscience puritaine se mélange aux révoltes de la
fille du peuple soudain transportée dans un milieu
d'aristocratie.
C'est ici que se place la portion tragique du ro-
man, — tragédie tout intérieure, mais dont la nou-
Teauté singulière trahit un sentiment rare de la vie
spirituelle. Anne Brown se rend compte que le
développement moral qui lui permet de condamner
ie monde des Esthètes et Plamlin lui-même est dû
314 ÉTUDES ET PORTRAITS
cependant à cet Hamlin. 11 se trouve être son bien*
faiteur jusque dans les répugnances qu'il lui ins-
pire, puisqu'elle n'aurait jamais eu sans lui la déli-
catesse d'âme que supposent ces répugnances. Cette
conscience morale, au nom de laquelle elle conr
damne l'égoïsme inefficace de son protecteur, l'en-
chaîne aussi à ce prolecteur et lui défend de
l'abandonner tant qu'elle pourra quelque chose
pour lui. Or, il se trouve qu'Hamlin, tout en enve-
loppant miss Brown d'une adoration platonique,
s'est laissé prendre aux séductions d'une cousine
dont il est devenu l'amant. Ce malheureux poète,
semblable sur ce point à beaucoup d'hommes qui
ne voient dans l'émotion qu'une occasion de dilet-
tantisme, s'est laissé aller à une dualité de cœur
dont il souffre affreusement. Pour oublier ses pro-
pres fautes, il abuse de l'opium, — comme Rossetti
se livrait au chloral dont il est mort. Anne com-
prend qu'elle seule peut le tirer de l'abîme de dé-
gradation où il va rouler, en l'arrachant à l'An-
gleterre et en s'emparant de la direction de sa vie.
Il faut pour cela qu'elle se fasse épouser par lui,
et au nom de la promesse ancienne, elle devient
en effet la femme d'Hamlin, afin que le poète qui
se croit aimé d'elle trouve dans cet amour, lequel
n'est pourtant qu'un sacrifice héroïque, une force
nouvelle pour réparer un peu la misère de ses éga-
icment&
L'ESTHÉTICISME ANCI AÏS 31$
III
Tel est ce livre qui se résume dans un verdict de
condamnation contre le principe de l'esthéticisme
incarné dans un artiste rare, mais impuissant, ma-
ladif et coupable. Il y aurait lieu de poser à cet
endroit un des problèmes essentiels de la vie hu-
maine, celui de l'antithèse entre l'idée du Bien et
l'idée du Beau. On pourrait répondre à l'auteur de
Miss Browîî que les conditions morales où se place
l'artiste doivent être jugées du point de vue de
l'œuvre qu'elles lui permettent de produire, et que
Hamlin serait absous de bien des fautes si ses
peintures et ses sonnets procuraient aux autres ce
bienfait incomparable d'une beauté jusque-là in-
connue.. On pourrait objecter aussi que d'un fait
particulier on ne saurait induire aucune conclu-
sion générale. Mais c'est une esquisse de mœurs et
non une discussion de philosophie que j'essaye
ici, et ce que je veux indiquer dans ce roman, c'est
l'extraordinaire intensité d'antipathie que la doc-
trine de l'épicuréisme intellectuel produit chez
l'auteur, antipathie qui n'est pas seulement un fait
de raisonnement. Elle vient de la race et on l'ex-
pliquera mieux si l'on considère que l'esthéticisme
est en définitive un cas entre vingt autres de l'in-
fluence du Midi sur le Nord et du génie latin sur
3i6 ÉTUDES ET PORTRAITS
le génie germanique. Quoi que l'on prétende, ces
deux génies se livreront toujours bataille dans
l'intelligence humaine.
Lorsqu'on voyage en Italie, on est frappé de
voir la quantité d'Anglais qui sont venus chercher,
au pied des Apennins et sur les bords de la mer
toujours bleue^ une douceur inconnue du climat, et
l'on constate aussi que chez la plupart, cette im-
pression d'une vie plus douce n'entame pas l'âpreté
primitive du sang, ai bien que des familles, établies
depuis deux ou trois générations sous ce ciel tiède,
n'ont rien perdu de ce qu'avait mis dans leur être
l'influence séculaire des brumes de leur île du
Nord. Il arrive aussi que le charme italien fait la
conquête de ces âmes anglaises et insinue en elles
un germe de paganisme. On peut suivre le détail
d'une influence de cet ordre dans la poésie de lord
Byron, qui n'aurait certes pas écrit l'épisode vo-
luptueux d'Haydée, dans Don Juan, s'il n'avait pas
connu la paresseuse détente des dernières saisons
passées entre Venise et Livourne. D'autres fois,
c'est de loin et par nostalgie que se produit cette
conquête des âmes du Nord par des sensations mé-
ridionales. Ce fut le cas pour Keats par exemple
et, plus en arrière dans l'histoire, pour les prédé-
cesseurs de Shakespeare. Il est visible, dans les
drames de l'époqus d'Elisabeth, que l'Italie haa-
tait les imaginations des poètes d'alors. Ils l'aper-
cevaient à travers une vapeur de cauchemar, et ce-
pendant leur naturalisme était fait de cette visioa
lointaine. Shakespeare lui-même ne place-t-il pas
L'ESTHÉTICISME ANGLAIS 317
en Italie les amours de Juliette et de Roméo, de
Desdémone et du cruel Maure, de Miranda et de
Ferdinand ? On dirait que, par une magie digne de
Prospère, sa fantaisie a pu s'asseoir au soleil cou-
chant sur un banc d'un de ces jardins toscans, d'où
l'on contemple, parmi les statues de marbre et les
<^erdures, un horizon d'oliviers pâles, de cyprès
noirs et de villas fleuries de roses...
Pareillement le principe premier de l'esthéticisme
fut cette impression d'Italie, développée chez Rosr-
setti par la race, par la lecture de Dante et la
contemplation des chefs-d'œuvre des compatriotes
de son poète. C'a été là le germe initial et dont
l'enlorescence s'est finalement manifestée par le
néo-paganisme des disciples immédiats de
M. Sv/inburne.
Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit.
Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rît.
S'il y a cependant une tendance qui répugne in-
timement à l'âme anglaise, c'est celle-là, toute com-
posée de volupté, d'indolence et de stérile aban-
don. Il suffît d'avoir voyagé un peu de l'autre côté
du détroit pour reconnaître que l'Anglais est par
essence un animal actif, chez lequel une concep-
tion morale est d'abord envisagée de son côté pra-<
tique et utilitaire. Lorsque j'étais à Oxford, je
m'étonnais de voir des étudiants en costume se
mêler à ces processions de l'Armée du Salut, qui, le
dimanche, remplissent les rues de leurs grossière*
sonneries cuivrées et de leurs niais cantiques. II
me fut répondu que ces ridicules et basses démons-.
318 ÉTUDES ET PORTRAITS
trations avaient pour effet de détruire rivrognerie
chez quelques gens de la classe inférieure qui se-
raient demeurés réfractaires à toute autre influence
C'en était assez pour que plusieurs jeunes élèves
de Christ-Church et de Magdalen crussent de leur
devoir de s'unir à ces vulgaires «Salutistes». Même
lorsqu'ils sont arrivés à l'agnosticisme, et qu'ils ont
répudié tout rapport avec la religion révélée, la
plupart des Anglais continuent d'éprouver ce be-
soin d'une action morale, vraiment effective, et l'on
voit des jeunes filles qui avouent ne pas croire en
Dieu fonder des classes populaires, les associations
philanthi civiques se multiplier, les œuvres que nous
appellerons laïques foisonner de toutes parts. Dans
les portions épisodiques de Miss B/own, l'auteur a
dessiné plusieurs personnages secondaires qui re-
présentent ces préoccupatiOi'S de morale utilitaire.
Il 5st visible que sa s}'rr.p-.thie profonde est pour
eux, et il se comprend qu'à des âmes ainsi faites
rien ne doive être plus odieux que la nonchalante
indifférence des contemplateurs. Comme la grande
majorité des Anglais est ainsi, l'esthéticisme n'aura
été de l'autre côté de la Manche qu'un accident,
mais, en dépit de Miss Broivn et des éloquentes
pag-es qui abondent dans ce livre, c'aura été un
accident heureux, à cause de la fantaisie dont cer-
tains Esthètes auront fait preuve, à cause de quel-
ques œuvres d'un art raffiné qu'ils auront produites,
à cause enfin de ce vigoureux roman lui-même.
VII
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE
ï
EN « HANSOM CAB 9
A deux jours de distance, deux sensations con-
traires, et cependant si ju-^^l^sî,.. — Je suis en cao,
par un beau matin de ce mois d'août dans Picca-
dilîy. De la brume traîne dans l'air, mais toute
bleue, toute trempée de soleil, juste de quoi velou-
ter les pelouses du grand parc, le long duquel
court la légère voiture. Elle va, silencieuse et preste,
sur le pavé de bois. Le cocher qui me conduit est
juché par derrière; je ne le vois pas, mais je le
sais pareil à ceux que je regarde aller et venir,
juchés sur le siège des autres voitures. Avec leur
costume de drap brouillé, leur chapeau rond,
l'épingle de leurs cravates, leurs gants de cuir
brun, ils ont tous une physionomie de gentleman.
Le fringant cheval qui traîne le cab à deux roues.
320 ÉTUDES ET PORTRAITS
cabre sa tête busquée en mâchant son mors, et les
deux roses qu'il porte à ses œillères tremblent à ce
mouvement. Ea coquette voiture est, à l'intérieur,
lustrée et parée, comme le cocher, comme le cheval,
commiC la rue, comm.e les passants et les pas-
santes. De chaque côté, une petite glace, deux boîtes
en métal blanc, l'une qui sert de cendrier, l'autre
qui contient la boîte d'allumettes, sont appendues,
avec cette inscription : a Veuillez ne pas endom-
mager le cab. » Les coussins se creusent doucement
sous le poids du corps; le tapis est épais sous les
pieds; la brise arrive, fraîche et tiède à la fois, du
feuillage des grands arbres qui ondoient par delà
les grilles. Qui donc a parlé de la sombre tristesse
de Londres?...
Je suis en cab de nouveau, le surlendemain, par
un après-midi de pluie battante. La voiture, cou-
verte de boue, est garnie à l'intérieur d'un tapis de
paille tout humide des pieds qui s'y sont posés. La
pluie me coupe le visage par devant, et lorsque le
cocher abaisse la vitre, pliée deux fois sur elle-
même, il faut se rejeter en arrière pour qu'elle ne
vous frappe pas. Il est vêtu de caoutchouc des
pieds à la tête, ce cocher, comme tous ses confrères
qui fuient dans la pluie, le vent et le brouillard
noir, pareils à de vagues fantômes. Le cheval pié-
tine dans les flaques d'eau, glisse et agite sa tête
avec douleur. Des balayeurs en loques attendent,
abrités sous un bouquet d'arbres tristes, que l'on-
dée soit moins forte, avant de recommencer le vain
la,beur de repousser la boue qui englue les pavés.
CROgUIS O'OUTRE-MANCHB 321
}t gBgot une gïure, à travers un quartier pauvre.
Les maisons succèdent aux maisons, uniformément
petites, malpropres et suintantes. Les haillons qui
garantissent de la pluie les lamentables passants
me serrent le cœur; et intarissable, et sinistre, et
aoire, la pluie tombe toujours, toujours. Comment
peut-on vivre à Londres sans y être contraint par
la force?... — C'est toute la vie anglaise, que ce
contraste!
II
DANS UN CLUB
Me voici au coin de Pall Mail et de Regenfs
Street. C'est le quartier des grands clubs de Lon-
dres. Ils dressent leurs masses monumentales de
tous les côtés. Le portique de Y Athenœum avec sa
statue de Minerve, regarde la façade du club mi-,
litaire, le United service, à travers la porte entr'ou- :,
verte duquel l'on peut apercevoir, appendus aux '■■
murs, de grands portraits de généraux en uniformes
rouges; et plus loin c'est le club des gardes, c'est
le Reform, où fréquentent les libéraux, le Carlton,
où sont les conservateurs; le Marlborough, com-
posé de nobles; V Oxford et Cambridge, réservé
aux élèves d'une des deux universités ; le Travellefs
dont nul ne saurait être membre, s'il n'a fait un
voyage à plus de cinq cents milles d£ Londres. Les
énormes bâtiments tout noirs font songer aux pa-
322 ÉTUDES ET PORTRAITS
lais de Florence, et ce sont aussi des citadelles
contre la rue, contre la promiscuité des rencontres,
contre le climat. Par cet après-midi d'été, il ne
pleut pas, mais il pèse sur Londres un brouillard
jaune qui noie de mélancolie tous les édifices. Il
ne faut pas songer aux délices de la flânerie à pied,
ce charme de notre adorable, de notre méridional
Paris. Et puis, flâner, serait presque une honte sur
ces trottoirs où les passants vont vite, se rendant
chacun à leurs affaires, tandis que les cahs filent
lestement à que les petits omnibus appellent à eux
les retardataires par la voix et le geste de leurs
conducteurs. J'entre dans un de ces clubs sur les
livres duquel un ami m'a fait inscrire pour ua
mois. Qu'il est calme, cet asile, au sortir de la rua
bruyante! Qu'il est confortable, après ces sensa-
tions du jour froid et triste! Le vaste escalier est
garni de statues. Des tapis assourdissent le bruit
des pas e"t la sensation du home s'empare de l'arri-
vant, qui sait que nulle personne étrangère au chiB
ne peut y pénétrer, même pour une visite. Quelle
salle choisir pour s'y installer et y passer un pai-
sible après-midi? A droite, c'est la chambre dite
du matin, qui communique avec une autre chambre
réservée à la correspondance. Ce ne sont que divans
profonds, fauteuils renversés, tables petites et
chargées de tous les journaux du monde ou da
casiers avec du papier de toute dimension. A gau-
che, c'est le salon où l'on mange, immense pièce
doîit toutes les tables s'adossent à des fenêtres
ouvertes sur le gazon d'un vert jardin. Quand viea-
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 323
dra le soir, sur chacune de ces tables une bougie
sera posée, munie d'un abat- jour vert, éclairant
d'une lumière discrète le repas préparé, le visage
des dîneurs et le verre oh. blondira le vin du Rhin,
où pétillera le Champagne. En haut de l'escalier
s'étendent les salles de lecture, avec l'énorme bi-
bliothèque, et dans le sous-sol s'abrite le fumoir
auquel on accède par un couloir que la collection
du Times remplit à elle seule... Par ce mois d'août,
Londres est vide enhn de toute existence sociale.
D'un jour à l'autre, la Saison a fini. C'est l'époque
où l'Anglais qui ajme son clud en jouit véritable-
ment, comme d'une chose à lui et faite à son usage.
Il arrive vers les neuf heures, et il déjeune de thé,
de poisson, de viandes froides. Il faut ^e voir se
promener lui-même, la fourchette à la main, l'as-
siette de l'autre, autour du vaste buffet où sont dis-
posées les pièces énormes de bœuf roli, les jam-
bons, les volailles, les morceaux de saumon con-
servés dans la glace, les tartes d'^.ns leurs petits
pots à qui la croûte fait comme un dôme. Le cluô-
man lit ensuite les grands journaux, et cela le
conduit jusque vers une heure, — moment auquel
il pense à son second repas, qui est le lunch. Un
peu de viande rôtie lui suffira cette fois, quelques
légumes, quelques pâtisseries et un ou deux verres
de sherry. 11 descend au fumoir, allume un cigare,
écrit ses lettres; les journaux de l'après-midi sont
arrivés déjà. Il est cinq heures. Notre homme se
montre au seuil de la porte du club. Le brouillard
se fond en bruine. A quoi bon sortir, et il monte
324 ÉTUDES ET PORTRAITS
jusqu'à la salle de lecture, reprend un livre com-
mencé, dont il continue à tourner les pages, couché
sur un divan, avec une petite table auprès de lui,
sur laquelle repose une tasse de thé parmi les tar-
tines. La nuit tombe. Le clubman passe dans le sa-
lon de toilette d'où il sort lavé, peigné, brossé,
habillé, bref prêt à faire honneur au repas du soir,
qui se terminera par une séance nouvelle dans le
fumoir, à jouer au poker, pousser la bille du
billard ou causer en buvant de l'eau-de-vie coupée
de soda... Y a-t-il une vie au dehors? Y a-t-il um
monde? Et le clubman, qui est un vieux garçon,
rentre dans sa maison vers minuit, avec le seul
regret qu'on n'habite pas la maison du chib la nuit
aussi.
III
DIMANCHE LONDONIEN
Je voudrais plaider ici pour toi, ô dimanche aa-
glais, toi, si moqué, si calomnié, — si délicieux
pourtant ! Je voudrais dire la douceur de ton vaste
silence et comme l'âme de repos qui flotte dans to»
atmosphère immobile. N'es-tu pas réellement u»«
bienfaisante mort de chaque semaine, comme U
sommeil, dit quelque part Shakespeare, est une
bienfaisante mort de chacun de nos jours?... Pais
un bruit ne trouble la quiétude endormie de la rue.
A peine si, de tempa à autre, le roulement d'unt
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 325
voiture qui passe au lointain atteste que la ville
est encore vivante. Mais plus de cris d'enfants qui
jouent, mais plus d'appels de marchands ambu-
lants, plus de sonneries du garçonnet qui apporte
les dépêches, et c'en est fini aussi des deux coups de
marteau brefs et réguliers par lesquels le facteur,
après avoir glissé les lettres dans la boîte, marque
son passage de maison en maison. La poste et le
télégraphe s'abstiennent, ce jour-là, de rappeler
au commerçant ses affaires maudites, au voyageur
ses lointains devoirs. La béatitude du parfait ioisir
tombe du ciel avec la lumière gaie de cette journée
d'été. Une fois seulement, depuis le matin jusqu'au
soir, cette somnolence de la petite rue est troublée
par le passage de l'Armée du Salut. Parmi les
ronflements des cuivres les fidèles de cette secte
popiilaii-e défilent, et sur leur visage exalté rayonne
l'ardeur des obscurs fanatismes, tandis qu'ils chan-
tent éperdument et indéfiniment : a L'Agneau
qui saigne! l'Agneau qui saigne! » Ils s'éloignent
et de nouveau la petite rue aristocratique des en-
virons de Hyde-Park reprend sa quiétude, avec
ses coquettes maisons, que des jardinets bien
tenus précèdent et que des jasmins revêtent
de leurs branches fleuries. Du fond de la chambre
où le soleil entre clairement, qu'il est doux de
s'abandonner à la détente délicieuse de tout l'être
dans le néant de ces heures vides! Ah! ceux qui
t'ont maudit, adorable dimanche anglais, ceux-là
n'ont jamais connu les surcharges de l'activité, les
fièvres lassantes du travail pressé^ la Uâte effré-
326 ÉTUDES ET PORTRAITS
née de l'existence des villes... De quart d'heure en
quart d'heure, sur ce trottoir désert, passent des
dames en toilette, des hommes et des garçons en
chapeau haute forme, qui vont au service ou qui
en reviennent. Pour celui qui a la tristesse de ne
point prier avec les autres, c'est le moment de se
recueillir, de s'abandonner à la volupté rare de
sentir que les heures sont des heures et non pas
des instants, rapides comme l'éclair et brûlants
comme lui. — C'est le moment de goûter cette sen-
sation, supplice des âmes vaines, délice des âmes
songeuses : la longueur du temps.
IV
PILLHS D; S RUES
cOù vas-tu, jeune soldat?» dit le poète, eT moi, je
dis : — «Où vas-tu, fille des mes, girl anglaise de
dix-huit ans, avec tes yeux clairs comme de l'eau,
avec tes cheveux blonds coupés courts par derrière,
avec ta bouche de rose et tes joues d'enfant? Où
vas-tu, petite girl, sur ce trottoir de Piccadilly,
lorsque l'horloge du palais de Saint- James, là-bas,
au bout de ]a rue, marque plus de dix heures et
que les maisons vertueuses commencent à éteindre
leurs fenêtres? Avec ta robe claire, ton large cha-
peau, tes mitaines rouges, tu souris au passant
d'un sourire presque ingénu, et ce que tu cherches,
c'est de quoi vivre demain sans travailler. Si tu
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 327
n'arrives ici qu'à dix heures, c'est que tu viens à
pied, de loin, de très loin, d'un quartier dans les
faubourgs où les maisons coûtent meilleur mar-
ché. Tu vis là-bas avec quelqu'une de tes cama-
rades d'école qui s'en est allée en chasse de son
côté. Demain matin, une de vous, les manches
retroussées, un chapeau à fleurs sur la tête, net-
toiera les vitres de la maisonnette, tandis que
l'autre préparera le thé, les morceaux de viande
rôtie et les tartines sur la table de vqtre salon oii
un Shakespeare se heurte à des romans illustrés.
Mais ce soir? De passants en passants, tu erres
quasi candide, point effrontée, point brutale, et à
celui qui te renvoie moins durement que les autres,
tu demandes de quoi boire une gorgée d'eau-de-
vie. Tout à l'heure je pourrai te voir debout auprès
du comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles,
jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en
haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir
iiaïf, tandis que tu videras un large verre de
brandy. Puis tu reprendras ta marche sur le trot-
toir de plus en plus vide. Ou t'en vas-tu, petite
girl?... Vers quelle fin lamentable de débauche et
d'ivrognerie? Et cependant, le vice et toi, vous
n'avez rien de commun, que l'argent qu'il te donne.
Quelque petite rente et un fiancé, tu serais heu-
reuse. La corruption ne t'a pas marquée au visage
comme ta sœur maudite des boulevards de Paris,
dont la bouche carminée sourit dans un masque de
céruse, dont les yeux aigus brillent entre des cils
«langés de crayon. Et cependant, jeune fille de
328 ÉTUDES ET PORTRAITS
Londrœ, pour le songeur qui te suit du regard,
comme ta promenade est plus triste que celle de ta
sœur de là-bas !...»
l'under-ground
Sous la terrey — c'est de ce nom sinistre qu'on
appelle le chemin de fer métropolitain, — et la
chose est sinistre autant que le nom... Au détour
d'un square, le bâtiment d'une des stations appa-
raît, tout bas et simple. L'escalier descend. Quelque-
cinquante marches, puis cinquante encore, et encorf
cinquante, et nous voici dans la gare souterraine,
qu'un vitrage recouvre et que termine à chacune de
ses extrémités une embouchure de tunnel, béante
et noire. C'était, au dehors, la jolie et frissonnante
lumière d'un soleil du matin. De cette lumière il
filtre seulement ici trois rais qui arrivent par des
soupiraux, et une population d'atomes de charbon
danse dans ces trois barres de clarté. Ils s'exhalent
du tunnel, ces atomes de charbon, ils flottent dans
l'air, vous prennent à la gorge, se posent sur le
journal que vous tenez à la main, revêtent tous
les objets d'une couche sombre. C'est ici le pays
de l'étouffement, de la vitesse, — et de la réclame.
De toutes parts, sur les murs, les afiîches multico-
lores annoncent des produits incomparables. On y
voit une lady Macbeth qui frotte sa main tragique
CROQUIS D'OUTRE-MANCHB S§f
et s'écrie : a Tous les parfums de l'Arabie ne lave*
raient pas cette petite tache...» — «Non,» répond
sa servante, «mais si vous vous serviez de ce sa-
von?...» — et l'adresse d'un fabricant accompagne
«ette offre. Des programmes de théâtres, des som-
maires de journaux où éclatent ces mots terribles :
€ Cannibalisme en mer,» s'entremêlent à ces invita-
tions industrielles. A peine si le voyageur a le
lemps de jeter un coup d'œil à cette gare. Une
bouffée d'un vent froid et fumeux jaillit de la
bouche d'un des tunnels, et un train apparaît, pré-
cédé d'une courte locomotive, à laquelle sa che-
minée aplatie donne comme une physionomie maf-
fiue de bouledogue. Les portières s'ouvrent, 9t
referment. Des gens sautent sur le trottoir, d'autres
dans les wagons, bousculés par l'employé qui court
au long des voitures, et le train repart, engouffré
de nouveau dans un tunnel, puis dans un autre, et
un autre derechef, et derechef un autre. Il traverse
ainsi des quartiers énormes de l'immense ville, sans
que le voyageur puisse comprendre où il se trouve,
autrement qu'au cri hâtif des serre-freins à chaqut
halte : Victoria, U fmc de Saint-James, West'
minster, Charing cross.,. Les syllabes de ces noms
passent dans l'entre-detui des tunnels. Mansioth
house... C'est la station finale. Un nouvel escalier
à gravir et j'émerge à la clarté retrouvée du jom^
hors de ce domaine des ténèbres qui laisse une VB^
pression d'un cauchemar méphitique et dantesqai,
Il y a un quart d'heure je gagnais la gare à traven
le délicieux quartier du Sud-Ouest, avec ses petitM
330 ÉTUDES ET PORTRAITS
maisons parées de verdure et peintes en rouge, en
brun, en violet, en jaune, dont chacune abrite une
seule famille. Je suis dans la Cité maintenant, où
des casernes gigantesques de pierres grises dressent
leurs cinq et sept étages, — chacun de ces étages
contenant plusieurs «ofEioes;». Toutes les affaires du
monde aboutissent ici. Le nombre des fils de télé-
graphe qui se croisent au-dessus de la rue est tel-
lement grajid que ces fils, aperçus d'en bas, forment
comme une énorme toile d'araignée oii il semble
qu'un oiseau se prendrait. La foule ondoie sous le
regard des hommes de police en uniforme sombre.
Les omnibus et les cabriolets la traversent indéfi-
niment et, sur ce tumulte des gens d'affaires, au
plus haut point d'une des plus hautes maisons, des
lettres de métal, placées là par quelque corporation
religieuse, dessinent cette formidable question i
Are y ou saved? — Etes- vous sauvés?
VI
PLAISIRS BRITANNIQUES
N'est-ce pas l'Empereur qui appelait l'Angle-
terre la Cartilage des temps modernes?... C'en est
bien plutôt la Rome, avec son immense empire,
l'afflux prodigieux de tous les produits du monde,
l'orgueil national, la politique savante, et, comme
sur le point de l'Irlande, les luttes agraires. —
Parfois aussi^ la sorte de plaisirs où se délecte la
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 331
foule anglaise donne au voyageur l'impression des
spectacles auxquels devait se délecter la foule
romaine. Il y a là un extrême atteint dans le dé-
mesuré, presque dans l'extravagant, qui rappelle le
Cirque et les fantaisies des Césars. Seulement c'est
I2 Cirque à la mesure des jours nouveaux, et les
Césars sont d'honnêtes et paisibles bourgeois. Ces
réflexions nous venaient, à un de mes amis et à
moi-même, en nous promenant l'autre soir dans
les jardins de Kensington, oii se tient à cette heure
une exposition des produits alimentaires de tous
les pays. Nous buvions du thé indien, et nous re-
gardions, dans ce vaste jardin, la foule se mouvoir,
autour d'énormes jets d'eau éclairés de feux chan-
geants, qui éclataient en gerbes, tour à tour vertes
ou roses, orangées ou lilas. Cela faisait des jaillis-
sements d'émeraudes et de saphirs, d'amétystes et
de topazes. La féerie de ce spectacle et de cet en-
droit étonnait l'imagination... — Un autre soir,
dans l'immense galerie de l'Aquarium, où cinquante
boutiques sont disposées, entre un phoque qui nage
dans un bassin d'eau saumâtre, et un restaurant
servi à l'américaine, nous vîmes une course de
chevaux, menée au triple galop, par des jockeys,
sur une piste de bois tournante de quelque cent
mètres, et aussitôt après l'apparition d'un énorme
éléphant, qui traînait une cage remplie de lions
rugissants que domptait un nègre. Des clowns suc-
cédèrent, enfarinés, presque tragiques de sérieux
ciorne dans leurs pantomimes folles. Le tout jeté à
même le public, sans tréteaux, sans étroite scène.
33a ÉTUDES ET PORTRAITS
comme si la fantaisie d'un puissant despote eôt
évoqué soudain ces étrangetés. — A d'autres
places, le plaisir anglais révèle la sinistre gaieté
qui est dans la race et dont Edgar Poë a donné
de si étonnants modèles, ainsi que Thomas de
Quincey, l'auteur de l'article sur « le meurtre con-
sidéré comme un des beaux-arts...» C'était en pleia
jour, dans Piccadilly même, que se donnait cette
pantomime qui s'appelait VElixir de vie. Un doc-
teur persuadait à un fermier provincial de se lais-
ser couper la tête sous le prétexte de lui infuser un
sang nouveau. L'extrême minutie du décor et du
jeu des acteiirs faisait de cette entrée en matière
la transcription, exacte jusqu'au réalisme, d'une
visite chez un médeciiL Le charlatan coupait en
effet la tête au campagnard, posait cette tête sur
un pupitre et dévalisait les poches du mort. Mais
voici que le lamentable tronc se levait et se mettait
à chercher la tête, à l'aveuglette, en se heurtant
aux meubles, tandis que sa tête tranchée tournait
ses yeux vers son corps en détresse comme pour le
supplier... C'était tout Pour des nerfs un peu sen-
sibles, la vérité était trop forte; c'était à quitter sa
place de saisissement, et comme si le destin avait
pour l'observateur d'étranges complaisances, j'eus
le lendemain, en pleine rue, ... au tournant de
Waterloo-Place, — la vision analogue, et non moins
horrible, d'une voiture où passaient un homme de
police, et, à son côté, un Indien coiffé d'un turbcin,
ttir le visage basané duquel ruisselaient d'innom-
Mnbles filet» de sang rouge.
CROQUIS D'OUTRE-MANCHB 333
VII
HERBIER DE MER
J'ai sur ma table un grand cahier, acheté l'autre
jour, à l'entrée du pittoresque ravin de Blackgang,
dans l'île de Wight. Pour avoir le droit de des-
cendre dans ce ravin, il faut au préalable faire
quelque emplette dans un bazar qui en commande
l'accès. J'ai pris ce cahier qui est un herbier de
plantes marines. oNe nous appelle pas des algues,»
disent les vers imprimés en tête, « nous sommes les
fleurs de la mer. » Une senteur de goëmon s'exhale
des pages sur lesquelles ces âeurs sont collées.
Elles étalent sur la blancheur du papier leurt
minces fibrilles, les unes rosées, les autres verdâtret,
les autres sombres, toutes délicates, comme oa
imagine des chevelures d'ondines. Du sable fia
demeure encore, pris dans leurs brins fragiles. Mais
ce qui me fait feuilleter le cahier avec un étrange
sentiment de mélancolie, ce n'est pas le souvenir
des horizons d'Océan qu'évoquent ces flemrs. C'est
simplement qu'au-dessous de chacune de ce»
plantes est un nom latin, dont les lettres furent
visiblement écrites par une main de femme. J'ima-
gine, à cette seule indication, que j'ai devant m(M
le patient travail de quelque vieille demoiselle^
de quelque jeune fille peut-être, retirée dans un
des cottages qui bordent l'ile; et, comme elle a de
334 ÉTUDES ET PORTRAITS
quoi suffire à peine aux exigences de sa vie, elle
ajoute a ses ressources le modeste produit de la
vente de ces pauvres herbiers... Ou bien encore
c'est l'ouvrage des filles d'un pauvre clergyman
qui n'a de revenu que celui de sa cure, et dont la
famille, suivant à la lettre le précepte de l'Ecriture,
s'est accrue et multipliée. A la veillée du soir, les
doigts des blondes enfants s'occupent à ce travail
de l'herbier marin, dans le presbytère qui touche à
l'église et au cimetière. Une de ces enfants est
iîa,ncée et songe à son mari futur, qui lui a écrit la
veille d'Australie où il est allé pour gagner de quoi
s'établir. La seconde n'a nulle intention de se ma-
rier. Elle veut écrire et achève en secret un romaa
où ngurent toutes les personnes de sa société, y
compris ses sœurs. Comment ont donc commencé
George Eliot, Charlotte Brontë, Rhcda Broughton?
La troisième se représente les délices de la partie
de lawn-tennis à laquelle elle se trouve priée pour
demain. La quatrièm.e rêve à Londres. La cinquième
et la sixième, — elles ne savent à quoi. La mère
calcule en pensée le difficile équilibre du budget,
Le père prend des notes dans une Bible pour le
discours qu'il doit prononcer dimanche', et lès
jeunes doigts vont maniant les frêles herbes, cueil-
lies dans les rochers, à la marée basse et parmi le»
rires... L'Océan gronde ce soir. Sa voix terrible
arrive jusqu'à la maison close. Qu'il doit faire dur,
dans le fracas des lames croulantes, à diriger la
barque et à jeter le filet! Le clergyman pose sa
Bible et remercie Dieu dans son cœur de sa m^
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 335
diocrité, — bien étroite, — mais si calme. Et sa
béatitude serait complète s'il ne se souvenait, en
regardant ses filles, de la pauvre Maud, l'enfant
d'un de ses collègues, qui a quitté la maison pater-
nelle, et qui est maintenant la maîtresse d'un jeune
homme riche de Manchester. Mais Kate est si sage,
Effie si spirituelle, Mabel si naïve, Gladys si ten-
dre, Nancy et Violet si régulières, — et le digne
pasteur reprend la lecture de l'épître de saint Paul,
avec la tranquillité d'un cœur qu'une mauvaise
pensée n'a jamais visité.
VIII
OXFORD EN ÉTâ
Le mois d'août commence. J'ai pris ce matin
même le train rapide qui doit me ramener à
Oxford, et je retrouve la vieille ville telle que jo
la quittais l'an dernier à pareille date. C'est
l'époque oij les étudiants délaissent la cité uni-
versitaire, ceux du moins qui n'ont pas l'intention
de prolonger par des lectures savantes leurs tra-
vaux de l'année. Ceux des maîtres dont l'enseigne-
mient fait toute l'occupation voyagent aussi. Mais
1 étudiant et le fellow, — il n'est pas de mot pour
traduire en français ce titre si anglais, — qui veu-
lent travailler, sont demeurés là. Ils sont les maî-
tres des collèges vides. A eux maintenant, pour s'y
promener sans que nul les dérange, les allées des
336 ÉTUDES ET PORTRAITS
anciens jardins ombragés d'arbres séculaires, â eux
les cloîtres gothiques où l'on peut se croire le con-
temporain de Duns Scot, à eux les bibliothèques,
dont les petites cellules en bois, garnies de livres
et terminées par une fenêtre en ogive, font un asile
tout préparé pour un docteur Faust en train d'évo-
quer Hélène. A eux les longues conversations du
soir, dans quelque salle solitaire, tandis que les
flacons de vin de Porto et de Sherry se vident peu
à peu. Durant l'après-midi, souvent le jeune étu-
diant va sur la rivière, maintenant rendue à sa
solitude de nature. Il prend un bateau qu^l con-
duit en ramant jusqu'à une crique ombragée. Il
amarre le bateau à un tronc d'arbre. Puis, couché
sur le dos, la courte pipe en bois de bruyère à la
bouche, il demeure à lire jusqu'à l'heure trop
fraîche où le soir tombe. Pas d'autre bruit que le
susurrement de la brise dans les feuilles blanchis-
santes des saules. Ce paysage est tout uni, tout
vert, bordé à gauche par une molle colline et à
droite par la ligne des tours et des clochers. L'étu-
diant analyse un savant livre venu d'Allemagne,
sur la métrique de Pindare. Et de temps â autre,
il s'Interrompt de sa lecture pour songer au bon-
heur qu'il aurait, l'an prochain, à remporter le prix
de poésie grecque. Au jour solennel de la fête de
l'Université, il déclamerait ses vers,lui-même, dans
le théâtre, du haut de la tribune, et sa fiancée serait
là pour l'entendre!... Le vieux fellow, — il aura
soixante ans à l'hiver, — est trop respectable pour
venturer sa digne personne dans un canot. Il
CROQUIS D'OUTRE-MANCHE 33
est seul par cet après-midi, dans la chambre de
teravail qu'il occupe depuis plus de trente ans, au
fond de son collège. La fenêtre en saillie bombe
sur une verte pelouse, et le fellow fume une pipe
de bois, lui aussi, en dépouillant une correspon-
dance relative à sa querelle avec le plus illustre
des professeurs de Tubingue sur un texte d'Au-
sone. .. Le jeune homme et le vieillard sont éga-
lement paisibles et sans nul souci des choses de ce
monde. Le collège où celui-ci habite existait il y
ai cent ans, il a quatre cents ans, il y a six cents
ans. Les trônes tomberont, les hommes passeront,
mais l'antique Oxford ne saurait tomber — cet
Oxford oii Dante aurait pu venir... Des voix ré-
sonnent dans le jardin. Le fellow s'interrompt de
sa lecture pour regarder, par les carreaux cerclés
de plomb, qui s'aventure dans son collège. Il aper-
çoit un groupe de visiteurs et de visiteuses, des
étrangères qui sont d'un très grand monde, à en
juger par leur toilette; il y a parmi elles une toute
jeune femme, élégante et fine. Qui sait? Peut-être
ces visiteurs sont-ils à la recherche de cet oiseau
bleu couleur du temps qu'on appelle le bonheur.
Le JelloWy lui, sait que l'oiseau bleu fait son nid
dans les coins des vieux cloîtres, et il reprend ses
papiers avec délices. Heureux homme à qui les
kasards ont permis de résoudre sa vie par la seule
félicité qui ne trompe jamais : — l'habitude l
sa
\^S ÉTUDES ET PORTRAITS
IX
COIN DE PROVJNCB
Certes, la vieille cathédrale de CanterBury, où
j'allais en pèlerinage avec mon excellent ami
Henry ]..., était charmante à regarder par ce jour
bleu, — gigantesque bijou de pierre sombre serti
de vertes pelouses et d'arbres à peine jaunis, mais
dans la vaste paix de ce dimanche provincial et
sur le pavé de la petite ville où étudia le David
Copperfield de Dickens, dois- je avouer que je fus
hanté surtout par la vision de la prodigieuse quan-
tité des soldats qui passaient, cambrés invraisem-
blablement, les coudes détachés du corps, la toque
trop étroite sur le coin de la tête, la badine trop
courte dans la main gantée, et faisant sonner leurs
éperons? Et dans quels imif ormes, depuis les
rouges à broderies d'argent jusqu'aux bleus à ga-
lons jaunes, jusqu'aux noirs tout rayés de blanc,
soutachés, brossés, flambant neuf!... Ces_ soldats,
les mieux payés et les mieux nourris de l'Europe,
ont presque tous des visages d'adolescents. Le
recrutement devient de plus en plus difficile dans
cette armée anglaise. Les hommes ne veulent plus
servir, tant l'existence privée est ici comblée et
douce, et beaucoup de ceux qui s'enrôlent sont de
très jeunes gens, que leurs premières frasques ont
brouillés avec leur famille. Si jieuruîs soient-ils avec
CROQUIS D'OUTRE-MANCHF 339
leurs yeux clairs et leurs cheveux roux, ils ont un
air à la fois raide et crâne, hardi et repu, ces sol-
dats de Sa Majesté britannique, et les filles aux-
quelles ils font l'honneur de se promener en leur
compagnie, sans leur donner le bras, cambrent leur
taille, elles aussi, d'orgueil et d'admiration. Ils pul-
lulent de la sorte, par cet après-midi de soleil, sur
les trottoirs de la petite ville, dont les boutiques
sont closes. Mais il est des compromis avec le di-
manche, et je viens de voir un de ces promeneurs
en uniforme frapper trois fois de sa badine contre
le volet baissé d'un marchand d'eau- de- vie. La
porte s'est ouverte à demi, montrant d'autres uni-
formes groupés autour d'un comptoir chargé de
verres d'alcool et de pintes de bière noire. La porte
s'est refermée. Peut-être l'homme en sortira-t-il
dans quelques heures, la tête noyée des vapeurs du
whiskey ou du brandy. Il n'en marchera que plus
raide, plus crâne, plus hardi et plus cambré, en
attendant qu'il aille promener sa flegmatique et
martiale figure bien loin par delà les mers, sous
le torride soleil de l'Inde, dans une des rues d'une
des villes de l'immense péninsule, que tient en
ser\'age seulement une poignée de ces corrects sol-
dats anglais.
340 ÉTUDES ET PORTRAITS
X'
AU BRITISH MUSEUM
Par tin jour de brouillard jaune et triste, je sua
à feuilleter, dans une des salles les plus retirées
du paisible musée, le cahier de dessins de Giacopo
Bellini. Le vieux maître a esquissé là des projets
de fresques, développés sur les deux pages. L«
feuillet de droite renferme d'ordinaire le paysage :
une profonde vallée où court une rivière, l'escarpe-
ment d'un ravin sauvage, la ligne molle de grat-
cieuses collines. Sur le feuillet de droite sont les
figures, groupées en quelque scène légendaire i
c'est une adoration des rois Mages devant le Divin
Enfant, c'est un saint Georges luttant contre un
monstre, un David combattant un Goliath, qui, par
un geste d'une adorable naïveté, montre lui-même^
entre ses doigts de géant, la pierre dont son frêk
rival l'a frappé; c'est un homme sauvage, velu,
aux oreilles de faune^ chevauchant un lion et pour-
suivi par d'autres hommes armés de piques et
montés, eux aussi, sur de vrais chevaux. Toute la
bonhomie fervente et le naturalisme des premières
années de la Renaissance apparaissent dans cet
pages, et il flotte sur elles comme ime atmosphèrt
lumineuse. Oui, ce cahier du vieux ouUtxi^ est
CROQUIS D'ÔUTRE-MANCHE 341
ipomrae rempli de soleil. Il traîne du soleil aussi
le long de la frise du Parthénon qui étale sur les
murs d'une salle voisine ses magnifiques fragments
épars. Les poètes anglais, ces fils d'un jour bru-
meux et d'un ciel brouillé, sentent bien ce pouvoir
réchauffant des chefs-d'œuvre de la Grèce antique
et de l'Italie des grands siècles. Du fond de leur
île, noyée de vapeurs, où tous les objets se fondent
«t s'estompent, où les paysages sont comme baignés
de rêve, ils soupirent après cette chose qui n'existe
jque sous la pleine clarté d'un soleil nettoyé de
nuages : — la Forme. C'est pour cela qu'ils se
font si aisément païens, eux, les enfants de la
terre puritaine, avec quelle ardeur singulière, les
strophes de Shelîey, de Keats, de Tennyson, de
Swinburne, l'attestent assez. Plus que tous les au-
tres, le pauvre Keats a langui de cet amour de la
beauté lumineuse. Il faut relire son ode, j'allais
dire sa prière, que j'ai déjà citée, à une urne grecque
sur laquelle étaient sculptées des danses : aO forme
attique! Belle attitude! Dans la sérénité du mar-
bre, honmies et dieux évoqués, — parmi les
branches des bois et parmi les herbes foulées! —
O silencieuse forme, tu écrases la pensée, — comme
fait l'éternité... Froide pastorale, — lorsque cette
£énération aussi aura passé avec l'âge, — tu de-
meureras, au milieu d'autres tristesses que les
laôtres; — et tu diras encore aux hommes^ comme
aujourd'hui : — La beauté, c'est la vérité. Il n'est
àe vérité que la beauté. . . » Voilà le frisson ravi de
l'âme du Nord devant la révélatiou du divin Midi,
,342 ÉTUDES ET PORTRAITS
et l'on est tout près de le retrouver en soi, lorsque,
dans ce Londres sinistrement fuligineux et plu-
vieux, le regard se pose sur l'œuvre de joie d''un
des maîtres de la terre, du soleil.
Septembre 1884.
VIII
LE JUBILÉ DE LA REINE
Je me suis trouvé passer en Angleterre toute la
semaine de ce Jubilé de 1897, à Londres d'abord,
puis à Oxford où j'avais été prié de donner «une
lecture». A Londres, j'ai vu les immenses prépa-
ratifs qui se faisaient entre Buckingham Palace et
Saint-Paul, le dimanche et le lundi, pour la pro-
cession royale du lendemain. A Oxford, j'ai pu ;
regarder de près l'envers provincial de l'énorme!
fête londonienne. Du contact avec la foule an-'
glaise dans la grande ville comme dans la petite,
j'ai reçu quelques impressions très fortes. Je vou-
drais les noter ici, telles quelles. J'estime que toute
contribution est bonne et utile qui augmente dans
la France contemporaine la connaissance des pays
étrangers. S'il est dangereux de les copier servile-
ment et de travailler ainsi au rebours de notre
propre génie national, il est plus dangereux de
les Ignorer. La seule attitude virile d'un peuple qui
344 ÉTUDES ET PORTRAITS
veut garder son rang devant les prospérités d'ua
peuple rival est celle qu'un artiste vraiment digne
de ce nom aura devant les chef-d'œuvre d'un con-
frère. Il ne s'agit ni de les envier, ni de les nier,
mais de les comprendre.
... Rien de pittoresque et de significatif comïne
les grandes artères de Londres : — Piccadillx>
Saint-James, Pall Mail, le Strand, Cheapside, —
durant ces dernières heures des préparatifs de la
fête, qui étaient déjà un commencement de fête.
Un flot monstrueux de foule se pressait parmi les
décorations qui s'achevaient de toutes parts. Au-
cune excitabilité, aucun bavardage dans cette foul«,
toute mêlée d'hommes en tenue, de gentlemen avee
le chapeau à haute forme et de ces loqueteux
comme on n'en voit qu'en Angleterre. Pour u«
Français, le trait frappant de la rue à Londres est,
en tout temps, l'absence de cafés, qui ne permet
pas l'arrêt en plein air, la distraction amusée du
regard, la causerie attablée sur un coin de trottoir,
la parole prolongée et paresseuse. La rue anglaise
sert uniquement à marcher. C'est un outil à pass«r
d'une affaire à une autre affaire, et non pas un cluk
ouvert oîi s'attarder et pérorer. Cet utilitarisme
était plus saisissant encore dans ces heures d«
travail hâtif et regardé. Aucun commentaire ne
sortait de la bouche des spectateurs qui étaient
venus pour voir par eux-mêmes et qui exécutaient
LE JUBILÉ DE LA REINE 345
eette opération avec une conscience de touristes,
comme des milliers de leurs compatriotes visitent
tous les objets dignes d'être vus, tous les sights,
dans les quatre parties du monde. Il n'y avait
pas de flâneurs parmi ces passants, même à ce
aioment-là. Et partout se rêvé] ait cette lenteur con-
tinue de l'activité, qui est le trait caractéristique du
labeur anglais. Tandis qu'une partie du personnel
«les boutiques vaquait à l'établissement des écha-
faudages — à une guinée la chaise, — une autre
partie cuirassait de lattes les devantures, en prévi-
sion des poussées du lendemain; et le reste conti-
nuait le commerce habituel dans l'extérieur, a. Bu-
siness as usual. On travaille comme à l'ordinaire...»
Partout cette inscription attestait le souci de ne
pas perdre inutilement ces dernières heures. Ne
rien perdre, ni temps, ni peine, ni argent, c'est leur*
constante méthode, et c'est ce qui explique les
étonnantes juxtapositions d'idées dont ils sont ca-
pables. Au plus fort de l'enthousiasme, leur esprit
pratique les suit, qui les fait profiter davantage.
L'exaltation chez eux ne va jamais sans réalisme.
On en pouvait voir une preuve amusante, parmi
«Jes milliers d'autres, sur cette place de Saint-Paul,
l'endroit le plus vénérable de la procession, puisque
le service d'a,ctions de grâce devait se célébrer là,
tur l'esplanade de la porte de l'Ouest. Les maisons
en face dressaient jusque par-dessus leurs toits des
gradins pavoises. Une profusion folle d'étoffes,
de drapeaux, de lampions faisait presque disp^a-
raître les façades, et on lisait sur une d'entre elles.
346 ÉTUDES ET PORTRAITS
en lettres colossales : Qîie chacun ait une frihe en
son cœur, et sur une autre à quelque distance :
Choisissez -plutôt ce bâtiment-ci, qui est à l épreuve
du feu. Sa Majesté sera tournée de ce côté durant
la cérémonie!.,.
... Cette foule d'une activité si calme et si réglée
manifestait par d'innombrables indices qu'elle était
soulevée d'un élan à la fois très unanime et très
personnel. Tous les Anglais se préparaient à fêter
leur Reine et chaque Anglais se préparait à fêter
Sa Reine. Je devais avoir une sensation plus nette
encore de cette personnalité dans l'unanime élan,
le mardi, à Oxford, devant leS petits cottages des
faubourgs ou chaque minuscule jardin était un
véritable reposoir en plein air, et, presque dans
tous, le portrait de la Reine était placé très en évi-
dence, parmi des fleurs, des lanternes et des objets
auxquels les maîtres de ces maisons attachaient
du prix. Je revois à cette minute une grande glace
de salon, taillée en biseau et encadrée de cuivre,
qui figurait ainsi dans un de ces jardinets, pour
faire honneur à celle que Rudyard Kipling a si
bien appelée, avec la rude familiarité du loyal
Anglais :
The Widow of Windsor, who owns half création.
Cette « Veuve de Windsor qui gouverne la moitié
du globe», comme elle est vivante pour chaque
LE JUBILÉ DE LA REINE 347
Anglais! Ils la sentent tous si près d'eux, si pa-
reille à eux par quelque détail où chacun d'eux
retrouve ses goûts, ses idées, ses mœurs, sa race!
Regardez-le attentivement, ce portrait de la vieille
Reine, devant lequel trois cent cinquante millions
d'êtres humains s'hypnotisent depuis huit jours.
Vous trouverez empreinte, sur cette physionomie
sans sourire, une première qualité où se recon-
naissent, dans cette immense population anglo-
saxonne, tous les business-men, et ils sont légion x
— l'exactitude, la précision, une ponctualité qui,
depuis soixante ans, n'a jamais esquivé une des
exigences du métier, la patience, presque la passi-
vité d'une bonne ouvrière du gouvernement qui a
toujours accepté sa tâche, sans tenir compte de ses
préférences. Telle elle était lorsque, toute jeune,
elle renvoyait lord Melbourne qu'elle aimait pour
appeler au ministère sir Robert Peel qu'elle n'ai-
mait pas. Telle elle est restée jusque dans ces der-
nières années où elle appelait de même M. Glad-
stone, malgré ses antipathies, parce que son métier
de reine dans un pays parlementaire voulait qu'elle
obéît aux volontés des électeurs. Et elle y a tou-
jours obéi, sim.plement, honnêtement, strictement
Cette probité professionnelle, c'est la vertu dont
ses sujets de la classe moyenne ont le plus senti
le prix. Ils aiment cette vieille Reine de la leur
représenter sous une forme auguste, tandis que les
nobles ou ceux qui tiennent à la noblesse par rela-
tions, par naissance, par goûts, par vanité, aiment
en elle la grande dame altière qu'elle a su rester
348 ÉTUDES ET PORTRAITS
Regardez de nouveau ce vieux visage, et vous y
reconnaîtrez une expression qui n'est pas la «ma-
jesté effraycinte» dont Saint-Simon parlait à pro-
pos de Louis XIV âgé, mais c'est une majesté tout
de même et d'autant plus puissante qu'elle est
plus simple, plus dépourvue de ce charlatanisme
que les Anglais détestent si profondément. lia
aiment encore en elle cette simplicité. Ces gens d»
peu de paroles apprécient ce dédain de la phraséo-
logie qui lui a dicté cette semaine un remerciement
à son peuple, concis comme un cablogramme. Les
chrétiens lui savent gré de sa dévotion. Les utili-
taires connaissent le prix du capital de sagesse
qu'elle représente. Tous les hommes d'Etat d'Eu-
rope sont nouveaux aux affaires, à côté de cette
femme qui a vu quatre régimes se succéder ea
France, l'Italie s'uniûer, puis l'Allemagne, l'Em-
pire britannique grandir, et la scène du monde
occupée et abandonnée tour à tour par des gens
qui s'appelaient Wellington, Metternich, Louis-
Philippe, Napoléon III, Cavour, Disraeli, Gam-
betta, Bismarck, tant d'autres. Quelle tempête
étonnerait maintenant cette longue expérience? Et,
par- dessus tout, elle est, pour eux tous, toujours :
The Widow of Windsor...
Il faut répéter le mot et comprendre ce qu'il
signifie dans ce pays dont l'am.our conjugal est 1«
roman. Il l'était déjà au temps de Shakespeare, et
la pièce la plus amoureuse du grand poète, Roméo
ei Juliette, n'est que la tragédie d'un mariage brisé
LE JUBILÉ DE LA REINE 349
par la mort. Que soupire Juliette quand elle a vu
son amant pour la première fois :
If Romeo be married, my grave will be my wedding bed.
Que nous voilà loin des Italiennes de Boccace et
de Stendhal, et que c'est bien le cri de la girl an-
glaise : a Si Roméo est marié, ma tombe sera m.on
lit nuptial!...» La tendresse connue de la Reine
pour son époux, son bonheur avoué avec tant de
simplicité, son désespoir dans son veuvage, les
confidences de son Journal, autant de raisons pour
ks Anglais de l'associer à leur vie sentimentale, et
si l'on ajoute à cela qu'elle a par-dessus tous ces
prestiges celui qui s'attache pour eux à la durée,
l'on se rend mieux compte de la profondeur et de
la variété des émotions qui se sont donné cours
cette semaine.
... La durée, c'est là, en effet, un autre trait
essentiel de cette forte race, et que l'on oublie trop
de mentionner d'abord, quand on nous parle de
^on esprit d'initiative. Ces jours derniers, en me
promenant parmi les préparatifs de la fête dans
les vieilles rues qui avoisinent le Temple, puis à
Oxford, le long des murs illuminés des vieux
collèges, je me disais que la grande différence
«ntre les Anglais et nous autres Français réside là,
dans ce goût et ce sens de la continuité qu'ils ont
gardé et que nous avons laissé dépérir. Notre
350 ÉTUDES ET PORTRAITS
peuple n'est ni moins entreprenant ni moins auda-
cieux que celui-cii mais nous avons renié nos morts
et ils continuent l'œuvre des leurs. C'est toute notre
faiblesse, et c'est toute leur force. Derrière notre
énergie contemporaine — et nous en avons tant
montré, et de la si belle, de la si désintéressée! —
il n'y a pas assez d'autrefois. Nous sommes les
victimes des deux plus funestes erreurs de notre
histoire : la destruction révolutionnaire, d'une part,
et, de l'autre, la reconstruction napoléonienne, qui
ont diminué chez nous également ce sens du temps
passé, si nécessaire aux peuples qui veulent em-
ployer toutes leurs forces. C'est surtout l'Empereur
qui nous a fait perdre cette notion de la valeur du
temps et de la collaboration des morts. Ce Toscan
de la grande espèce nous a gouvernés en étranger;
car il l'était, foncièrement, irréparablement, abso-
lument. Il restera, en politique, un improvisateur
aussi génial que ses frères italiens du quinzième
et du seizième siècle, qui décoraient à fresque des
cloîtres entiers avec une spontanéité et une maîtrise
incomparables. Dans l'ordre des institutions comme
dans l'ordre de la guerre, il déploya tous les pres-
tiges d'un magnifique artiste individuel qui se
suint, sans passé. Nous nous sommes habitués de-
puis près de cent ans à faire de ce sublime aven-
turier la secrète mesure de notre action nationale,
et à croire, quand nous étions malheureux, qu'il
nous manquait un Homme, une volonté créatrice.
La leçon que donne au monde la grandeur anglo-
saxomie, c'est que les à-coups de cette sorte ne sont
LE JUBILÉ DE LA REINE 3SI
pas nécesssaires. La nature sociale procède, dans ses
puissantes créations collectives qui sont les empires,
comme la nature physique dans ses créations végé-
tales ou animales, par une suite d'efforts ininter-
rompus bien plutôt que par violentes secousses. Le
solide bon sens anglais a, depuis longtemps, dé-
mêlé cette loi, et cette Reine qui a su maintenir
tant de traditions autour d'elle, pendant tant d'an-
nées, lui représente cela aussi : ce génie du pro-
longement qui fait poser tout ce qui est sur tout
ce qui fut. Cet art d'évoluer sans détruire, qui nous
semble si difficile, elle l'a pratiqué d'instinct, et
elle-même n'est-elle pas, elle aussi, l'œuvre de la
patience de toute cette race, la personne royale où
se résument les efforts séculaires de la vieille An-
gleterre et de la nouvelle? Un des témoins du cor-
tège, et un Anglais, me disait -.
— ^ « Ce qu'il y avait de plus saisissant ce n'était
pas cet appareil de troupes, et cette foule. On peut
voir autant de soldats et autant de spectateurs
dans d'autres circonstances, mais ce que l'on n'a
jamais vu, c'est cette petite vieille dame en noir,
dans ce grand landau, à qui allait toute l'acclama-
tion de ce peuple...»
Nous tenons ici la signification profonde de cette
apothéose. Voilà ce que les Anglais sont arrivés à
faire du souverain, de cet être redoutable et pour-
tant nécessaire, si aisément funeste et sans lequel,
cependant, l'unité d'un pays n'est jamais vivante.
De même qu'ils ont gardé tous les bâtiments de
leur vieil Oxford sans en abattre une pierre el
3sa ÉTUDES ET PORTRAITS
toutes les fondations du moyen âge en y insinuafll
seulement l'esprit moderne, tellement qu'un Max
Muller a pu être fellow du collège d'All-SoulSf
une maison instituée pour y dire des messes cil
faveur des morts d'Azincourt; — de même qu'ils
ont gardé toute la hiérarchie de leur noblesse en
la recrutant sans cesse parmi les talents nouveaux,
les fcMrtunes nouvelles et en la chargeant d'un ser-
vice de justice et de la législation de plus en plus
équitable; — de même ils ont gardé la royauté c&
îa vidant de plus en plus de ses redoutables abus,
et ils en ont fait le plus haut et le plus bienfai-
sant des services publics de leur démocratie. Car
c'est bien une démocratie si l'on prend ce mot dans
son seul sens acceptable, et le plus contraire à
l'usuelle définition, celui d'un pays où toutes les
familles peuvent arriver à toutes les situations (l),
la plus libre, la plus heureuse des démocraties, qui a
célébré cette semaine ses noces de diamant avec le
pouvoir royal. Comme cette démocratie se trouve
être en même temps la plus vaste fédération qui
soit sur le globe, la «petite vieille dame en noir» a
aussi comme charge d'en être l'Impératrice, la vi-
vante représentation du lien qui rattache à l'île mère
cet Empire romain sporadique — fait de vingt
autres Angleterres éparses dans les deux hémis-
phères. Ah! l'étonnante leçon de philosophie poli-
(i) C'est l'admirable formule de Bonald : « Le gouvernement
ne doit considérer l'homme que dans la famille ; » — formule
reproduite presque exactement par Auguste Comte : « La
Société humaine se compose de familles et non d'individus. »
LE JUBILÉ DE LA REINE 353
tique qui se distribuait dans les rues de Londres
lundi, pour un penny, et sous la forme d'un bout
ée carton rose intitulé : Programme officiel du
Jubilé ! On y voyait figurer dans la suite du cor-
tège les troupes montées du Canada et le Premier
àt ce même Canada, les troupes montées de la Nou-
velle-Galles du Sud, celles de l'Etat de Victoria,
celles de la Nouvelle-Zélande, celles du Queens-
land, celles du Cap, celles de l'Australie, de l'Ouest
et les Premiers de tous ces pays. Ces quelques
lignes ramassaient en elles le tableau complet de ce
colossal empire dont toutes les portions, j'allais
dire toutes les républiques, ont leur vitalité propre,
leur autonomie, leur gouvernement, et toutes cepen-
dant ne font qu'un, par le bienfait de l'admirable
principe monarchique, et de cette unité comme de
ce principe une faible femme âgée est le symbole;
Bien mieux. Elle est cette unité et ce principe
même : la Reine-lmpérairice!
... Qu'ajouter à ces réflexions qui ont été, j'ima-
gine, celles de beaucoup de mes compatriotes, soit
au spectacle, soit à la lecture du compte rendu de
ces impressives fêtes? Rien, sinon répéter ce que je
disais en commençant ces pages : quand on voit
qu'un peuple rival est très grand, on ne l'envie pas,
ee qui est indigne; on ne le nie pas, ce qui est vain;
em ne le copie pas, ce qui est servile; on essaye de
comprendre quelles lois de la nature politique il a
** 83
354 ÉTUDES ET PORTRAITS
pu observer dans son développement et quand on a
cru les apercevoir, on essaye de soi-même les prati-
quer dans les données de sa propre tradition et de
sa propre race. Aujourd'hui, grâce aux travaux con-
vergents de sociologues tels que les Taine, les Au-
guste Comte, les Gustave Le Bon, — je cite au
hasard — qui sont venus confirmer les fortes théo-
ries des Rivarol, des Bonald, des Le Play, de la
manière la plus inattendue, nous sommes affranchis
des faux dogmes de 1789. Nous en reconnaissons
l'erreur profonde, le caractère de régression mentale
et, vraiment, de niaiserie. Nous pouvons nous rendre
:ompte du recul que la plus inintelligente des ré-
volutions nous a fait subir. Notre voie est donc
bien tracée. Ce que les Anglais possèdent et qui
les rend si vivants, ce n'est pas leur système repré-
sentatif et leur parlement, comme continuent de le
penser certaines personnes que l'expérience de notre
lamentable essai de République parlementaire au-
raient dû éclairer, c'est qu'il y a derrière ce parle-
ment anglais des réalités qu'il représente en effet;
et ces réalités, nous les avons, nous autres Français,
ou pouvons les avoir encore. Dénombrons-les. —
Les Anglais ont une famille royale associée à
beaucoup de passé. Nous en avons une. — Ils ont
une noblesse appuyée pour une partie sur l'his-
toire, pour une partie sur la possession de la terre,
pour une partie encore sur de grandes situations
de fortune, pour une partie enfin sur l'accession
'du talent. Cette noblesse, nous en avons les élé-
ments. Nous produisons de l'aristocratie histo-
LE JUBILÉ DE LA REINE 355
rique, de l'aristocratie terrienne, de l'aristocratie de
finance et de l'aristocratie de talent. Un peuple a
beau être, comme le nôtre, la victime des pires aber-
rations politiques, la nature, plus forte que l'uto-
pie, lui impose ses lois, et la nation la plus hypno-
tisée par la chimère égalitaire ne vit que de ses
supériorités. Il n'y a qu'elles qui fassent la besogne
à faire. Seulement les supériorités qui apparaissent
en France, nous ne les fixons pas. Nous leur main-
tenons un caractère viager et personnel, quand il
faudrait leur en donner un durable et familial.
Dès aujourd'hui, nous pouvons entrevoir qu'une
restauration monarchique devrait exécuter son
oeuvre réparatrice en essayant de fixer ces supério-
rités et créer ainsi une aristocratie vraiment na-
tionale et renouvelable. Les moyens sont nom-
breux. La liberté de tester en est un, la constitution
des majorats terriens en est un autre. Une chambre
haute héréditaire et recrutée dans toutes les classes
en est un troisième. — Les Anglais ont une Eglise
nationale, nous en avons une et dont les fortes
vertus ont résisté à l'abominable régime du Concor-
dat. Quelle vigueur elle reprendra le jour où elle
pourra s'administrer et posséder librement ! — Les
Anglais ont une vigoureuse vie locale et provin-
ciale. Il dépend de nous de réduire beaucoup notre
excessive centralisation. Que demain le départe-
ment soit supprimé et l'ancienne province rétablie,
que des attributs très importants soient donnés à
des conseils provinciaux nommés par un mode
d'élection vraiment représentatif, c'est-à-dire pro-
3S<Î ÉTUDES ET PORTRAITS
^ortionnel à la valeur sociale des électeurs; que
les universités soient déclarées réellement aut«-
)>nies, et en quelques années l'hypertrophie dont
flous souffrons sera corrigée. — C'est toute une
suite de réformes qui se tiennent et dont la pre-
mière est de nous réconcilier avec nos morts ea
reprenant ce que nous pouvons reprendre de notre
passé. Telle est, pour un Français de bonne foi, la
leçon de ce Jubilé.
Juta 1897.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-Propos I
I. — L'iLR DE WlGHï 3
II. — En Irlande et en Écossk , 39
III. — Les lacs anglais m
IV. — Sensations d'Oxford 174
V. — Lettres de Londres 238
I. Dans Hyde-Park 240
II. Comédie de société. . , 248
III. Fête villageoise 257
IV. A travers l'île de Wight 267
V. Les hommes de lettres 278
VI. Préraphaélitisme 290
VI . L'ESTHÉTICISME ANGLAIS 304
Vil. — Croquis d'outre-Manche 319
I. En « hansom cab n 319
II. Dans un club 321
III. Dimanche londonien 324
IV. Filles des rues 326
V. L'under-ground 328
VI. Plaisirs britanniques 330
Vil . Herbier de mer 333
VIII. Oxford en été 335
IX. Coin de province 338
X. Au British Muséum 340
VIII. — Le Jubilé de la Reine 343
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*1V. I,a Terre promise. — Cosmopolis.
*V. Une idylle tragirpie. — I,a Ducliesse Uleue.
'•■VI. Le Luxe des autres. — Le rantôme. — L'Eau profonde.
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